lundi 1 juin 2009

Souverainetés



Il y a quelques jours, le Washington Post mentionnait le fait que les menaces contre les Juges venaient de plus en plus du mouvement des Citoyens Souverains et l'homme qui a assassiné dans une église un médecin avorteur était lui aussi un "Citoyen Souverain".

Ce mouvement, très marginal, des Milices des Citoyens Souverains est une forme particulière de l'extrême droite violente américaine, qui mêle une forme d'anarchisme de droite contre le pouvoir fédéral et un extrémisme chrétien fondamentaliste et raciste.

Les USA sont une expérience politique très originale du XVIIIe siècle, entre le poids de l'histoire dans sa facticité et la rigueur des principes de philosophie politique, synthèse d'un Projet aufklärer radical (Jefferson, Paine) et d'un traditionnalisme d'origine anglaise comme le Conservatisme burkien (qui valorise la common law comme une lente accumulation séculaire contre la tabula rasa rationaliste).

L'argument des Citoyens Souverains serait que le Citoyen américain n'a que des droits conférés par la common law mais qu'il ne reconnaît pas certaines derivations de la Constitution depuis la fin de la Guerre civile (14e Amendement, 1868) qui ont fixé le statut du Citoyen face à l'Etat et à l'Union fédérale. Il n'y a plus alors de Corps politique mais un archipel de Souverains.

Le concept de souveraineté est le fondement de l'Etat moderne. Il est celui d'un pouvoir, puissance ou autorité suprême sans rien au-dessus de lui, ni l'Empereur César, ni le Pape Vicaire du Christ, ni le "Droit des Gens". Cette idée de souveraineté apparaît pour la première fois chez Jean Bodin (1529-1596) dans La République, 1576. Une République ou Etat est "le droit gouvernement de plusieurs ménages et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine". La souveraineté est absolue, "absoute de toute loi", permanente, indivisible et inaliénable.

Pourtant, Jean Bodin ajoute aussitôt que cette souveraineté est absolue mais toujours limitée en droit par les coutumes et les droits fondamentaux qui relèvent du "droit naturel" au-dessus des lois que peut décider le pouvoir absolu.

C'est vraiment avec la Réforme et le déclin de l'Eglise que la Souveraineté se laïcise, notamment avec les Traités de Westphalie (1648), qui limitent la place de l'Eglise dans les Souverainetés luthériennes et mettent en place l'idée de non-intervention dans les affaires nationales.

Au contraire, chez Thomas Hobbes dans le Léviathan (1651), il y a bien pouvoir absolu du Souverain mais il est transmis originellement par le Contrat social, qui a créé un "Corps Artificiel" qui forme le Corps de l'Etat comme représentation de l'ancien Corps Mystique du Roi. Pour Hobbes, la source n'est donc plus comme chez Jean Bodin la Puissance de Dieu, mais cela reste une autorité sans aucun droit de révolution, ni aucun droit d'opposition (en dehors du "droit naturel d'émigration" pour fuir le régime).

L'idée géniale de Jean-Jacques Rousseau va être d'intégrer une norme au-dessus du Prince (qui était le consentement populaire et le droit divin). Selon Du Contrat social (1762), il n'y a et ne peut y avoir qu'un seul Souverain inaliénable et absolu, la Souveraineté du Peuple, la mystérieuse et insécable "Volonté Générale". Le Prince, le Gouvernement exécutif et ses magistrats ne peuvent jamais être les dépositaires de la Souveraineté. Ils n'en sont que les serviteurs, temporaires et révocables, car il n'y a pas de Contrat de sujétion au Gouvernement, il n'y a Contrat qu'entre le Peuple et lui-même, où la Nation s'offre à elle-même et s'auto-constitue. Même une Assemblée représentative ne ferait qu'usurper cette Volonté Générale en incarnant toujours un certain intérêt particulier des Partis contre le Peuple Souverain.

Dans le cas de l'idéologie américaine des "Citoyens Souverains" de cet anarchisme d'extrême droite, on a peut-être une nouvelle évolution du concept de Souveraineté, qui ne reconnaît plus que des traditions et des contrats inter-individuels sans aucune souveraineté transcendant le corps singulier. Ces Souverains n'ont plus de Corps politique.

Sans vouloir être trop rhétorique, on peut penser à une métaphore un peu mystérieuse chez Georges Bataille. Dans son oeuvre, le concept "anthropologique" de liberté souveraine renvoie non à la "maîtrise" (du Maître hégélien qui affronte sa crainte de la Mort) mais à une perte infinie, la fonction du Sacrifice où le Sacrificateur incarne la Souveraineté en l'offrant et en l'exposant à la destruction, comme immolateur et hostie.

L'insensé qui prétend défendre sa "souveraineté absolue" et même un principe "moral" de "valeur de la vie" en assassinant le médecin (qui n'était pas seulement un "avorteur" mais donnait aussi la vie) dans une Eglise sonne de manière sinistre comme cette figure du Souverain comme la Terreur et le crime d'exception, qui ne reconnaît plus aucune norme sociale au-dessus de son arbitraire sacralisé. Le terme de sacrifice est d'ailleurs utilisé par l'organisation de l'assassin :


He considers Scott Roeder "a hero to thousands of babies", and says that "Scott sacrificed" for them.


Ce n'est pas la première fois que le terroriste se fait passer pour un martyr. Loin de la "positivité" du "traditionalisme raisonnable" de ceux qui se veulent "burkiens", cette forme de ressentiment violent est une figure de nihilisme qui tue en désirant l'auto-destruction.

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