En 1837, Sara Coleridge (1802-1852), la fille du poète Samuel Coleridge (1772-1834), invente une histoire pour son jeune fils Herbert (1830-1861), qui devint plus tard un linguiste du saxon. Elle va publier cette histoire sous le nom de Phantasmion.
C'est d'un côté une histoire de "fées" dans la tradition victorienne, avec de petites ailes d'insectes, mais ce n'est pas qu'un "conte", c'est aussi écrit comme un roman moderne de 400 pages, avec son propre univers, ce qui fait dire que ce serait le premier roman de fantasy, synthèse des Mille et Une Nuits (comme le poème épique Thalaba, 1800, de Robert Southey, ami proche de son père et mari de sa tante dont j'ai déjà parlé), des horreurs gothiques et des fées plus britanniques depuis au moins The Faerie Queen. Tolkien s'indigne de la réduction victorienne des elfes à des libellules et papillons mais ce processus était déjà bien entamé à l'époque élizabethaine pour Obéron et Titania). Mais Sara Coleridge est plus nettement épique (dans un style qui peut faire penser à des romans plus anciens comme l'Arioste) et pas tellement "kitsch" romantique. Et son monde est plus "païen" que merveilleux chrétien. Il y a de nombreuses fées et esprits élémentaires mais pas de prêtres.
Si Phantasmion a bien influencé The Princess and the Goblin (1872) de George McDonald (qui a gardé une forme plus proche du conte traditionnel) ou The Worm Ouroboros (1922) d'E.R. Eddison (qui a moins de détails dans ses rapports entre personnages), il a donc aussi influencé au moins indirectement The Hobbit (1937), qui sort exactement un siècle après.
On pourrait parler de la féminité refoulée (ou "invisibilisée") dans l'histoire du genre fantasy en ces années de la Regency. On dit souvent que c'est Mary Wollstonecraft-Godwin-Shelley qui a créé la SF en 1819 mais certains disent que ce fut une autre Anglaise 150 ans avant, la Duchesse Margaret Cavendish, avec son utopie hobbesienne Blazing World de 1666. Et les soeurs Brontë (avec leur frère Branwell) créaient leurs campagnes de jeux de rôle dans cette même période 1826-1833, quelques années avant Sara Coleridge (même si l'énigmatique prodige Thomas Williams Malkin (1795-1802), fils d'un ami de William Blake, avait déjà créé son propre pays fictif d'Allestone de 5 à 7 ans, en 1800-1802).
Matthew David Surridge a un critère pour dire que Phantasmion est bien le premier roman de fantasy au sens que nous donnons à ce terme : Sara Coleridge développe un univers fictif avec de nombreux personnage, une histoire d'arrière-fond derrière l'intrigue et un cadre romanesque qui constitue du "world-building". Il y a même des passages d'infodumps assez typiques de la fantasy. Coleridge a l'air de craindre submerger son lecteur car elle fait parfois de révélations importantes un peu tard et bien après avoir introduit les personnages (en prenant comme prétexte que le protagoniste est candide et ignore tout de ce qui s'est passé avant). Alors que Southey utilisait des mythes aztèques, hindous ou perses, Sara Coleridge invente ses dieux et ses héros de toutes pièces. Il n'y a en revanche aucune tentative de "réalisme psychologique".
Résumé très court : le jeune prince héritier Phantasmion est amoureux de la Princesse Iarine mais devra affronter divers rivaux dont l'ignoble Glandreth mais aussi le plus ambigu Karadan avant de pouvoir l'épouser. Sa marraine fée lui donne des pouvoirs mais ses rivaux ont aussi l'aide de diverses enchanteresses.
Résumé plus long :
Le Prince Phantasmion est le fils du Roi Dorimont de la Palmeraie (Palm Land) et de la reine Zalia de Gemmaura.
La Palmeraie est un royaume agricole qui souffre de n'avoir accès à aucun gisement de métaux et c'est l'obsession du Roi Dorimont. Dorimont n'avait épousé Zalia que pour annexer Gemmaura, en espérant y trouver des mines. Dorimont est en guerre, pour le même motif, avec son voisin Rochelande (Rockland), dirigé par le Roi Albinian. Une des théories est que si Dorimont était si obsédé par les mines, ce n'était pas que pour le fer et les armes mais aussi parce qu'une prophétie tigridienne disait qu'un conquérant viendrait de celui qui détiendrait ces mines.
La carte ci-dessous de ces pays imaginaires (Palmland, Rockland et Almaterra) n'apparaît pas du tout dans le livre, c'est une création complètement spéculative et arbitraire à partir des descriptions assez vagues du chapitre V. Il faut donc y voir plus un "memento" possible qu'une carte. Le royaume de Tigridia, qui est séparé de Rockland par un marais, est-il plus au sud ou plus à l'est que son envahisseur le Rockland ? D'où vient cette grande mer sur cette carte ? La carte oublie aussi l'île de Polyanthida et la forêt de Nemerosa (qui doit être du côté de Tigridia).
Quand Phantasmion est encore enfant, il attire l'attention de la fée Potentilla, Reine des Insectes, qui lui donne la capacité d'user des pouvoirs d'un insecte (ailes mais aussi des pattes qui s'accrochent au mur...) mais un seul à la fois. Comme le dit ce message, ce roman paru l'année du couronnement de la Reine Victoria anticipe à la fois Tolkien et Spider-Man, la fantasy et les superhéros. Après la mort de ses parents (et de ce qui semble être plusieurs empoisonnements suspects qui le poursuivent), le jeune Phantasmion demande des ailes de papillon à sa marraine Potentilla et part voyager. Il avait été maintenu dans une grande ignorance du monde par ses régents et courtisans dans la Palmeraie.
Cet articl sur la "structure du Phantasmion" par Hilary Newman est très pratique par ses arbres généalogiques des différentes Maisons.
Il assiste alors à une scène où une Reine inconnue (Maudra, 2e épouse du vieux Roi Albinian de Rochelande) demande à la maléfique femme-poisson Seshelma (qui fut jadis capturée par son père en Tigridia) de l'aider à conquérir le coeur de Glandreth. Glandreth semble épris de la belle-fille de Maudra, Iarine, fille aînée d'Albinian. Seshelma lui promet un poisson empoisonné, un filet magique et une cruche d'argent.
Glandreth est chef des armées de Rockland et a conquis la lointaine Tigridia (royaume de l'Enchanteresse Malderyl, mère de Maudra) pour le Roi Albinian et lui a livré Maudra quand la mère de Iarine avait disparu. Albinian s'est remarié avec Maudra mais la Princesse tigridienne était amoureuse du conquérant de son pays plus que de son nouveau mari. Le fier Glandreth serait le protégé d'Oloola, l'Esprit des Tempêtes, la déesse dont même le Prince Phantasmion craint les souffles.
Phantasmion escalade une montagne avec son pouvoir de mouche et sauve un enfant enlevé par un aigle (si j'ai bien compris, c'était Eurelio, le fils le plus jeune de Maudra et Albinian ?). Sur un bateau après avoir échappé à Seshelma, Phantasmion apprend les origines de la Princesse Iarine. Sa mère Anthemmina semble avoir disparu noyée en se rendant sur l'Île des Oiseaux (en réalité, elle est retenue prisonnière de Glandreth qui voulait la forcer à l'épouser). Or Iarine et son demi-frère Albinet le Boiteux sont partis sur l'île de Polyanthida pour y voir la tante maternelle d'Iarine, Arzene, de la Maison de Thalimer.
Magnart a épousé la Reine Arzene et règne sur Polyanthida, qui était protégé par Feydeleen, la Fée des Fleurs. Il est le frère de Glandreth et est comme lui fils d'une famille de bergers. Magnart a eu comme fils Karadan avec Arzene et Phantasmion va découvrir qu'il a comme rival pour la main de Iarine non seulement Glandreth mais aussi Karadan qui voudrait épouser sa cousine maternelle [Sara Coleridge née Coleridge avait épousé son cousin Henry Coleridge]. Le Roi mélancolique d'Almaterra, Penselimer, était amoureux d'Anthemmina (et cela avait été même réciproque avant qu'un enchantement ne la fasse tomber amoureuse de Dorimont) et a lui aussi reporté sa passion sur sa fille Iarine, qui lui ressemble. Mais si Karadan et Penselimer veulent Iarine, ils ne sont pas du tout aussi malveillants que Glandreth.
Un des grands objets de la quête de Phantasmion va être la cruche d'argent qu'a prise le Prince Karadan et qui pourrait pousser la Princesse Iarine à l'aimer (ce qui est une jolie inversion de Tristan : Phantasmion est déjà amoureux et cherche à empêcher qu'elle puisse subir le philtre). Zelneth, la soeur de Karadan, est amoureuse de Phantasmion, qui ne partage pas ses sentiments et elle sera aussi poursuivie par Ulander, l'héritier du royaume sylvestre de Nemerosa et neveu de la Reine Maudra.
Phantasmion apprend du spectre de sa mère Zalia de Gemmaura qu'il peut demander l'aide de Valhorga, esprit chtonien des éléments souterrains. C'était Malderyl de Tigridia qui avait empoisonné la Reine Zalia en lui faisant croire qu'il s'agissait d'un philtre pour attirer enfin l'affection sincère de son époux (en se faisant passer pour Feydeleen, la Fée des Fleurs). Valhorga détestait la cupidité de Dorimont et il avait toujours empêché qu'il trouve les veines sous la terre. Phantasmion gagne ainsi enfin l'accès aux mines et l'élémentaire de terre lui donne les métaux pour ses armes.
Après bien des aventures, Phantasmion réussit à s'allier avec le régent d'Almaterra (parce que le mélancolique Penselimer a perdu la raison) et avec Ulander contre les deux frères Glandreth et Magnart. Grâce à son cousin le Prince Karadan, Iarine retrouve sa mère Anthemmina (qui avait toujours été amoureuse de Dorimont, ce qui fait que la relation entre Phantasmion et Iarine a reporté d'une génération celle qui avait été impossible dans la génération d'Anthemmina et Dorimont).
Après la mort de la reine Anthemmina et de Karadan, (qui meurt noyé avec sa cruche d'argent), Oloola, l'esprit des tempêtes, retire son soutien aux frères Glandreth et Magnart, qui meurent dans la bataille. Phantasmion épouse Iarine, le Roi Penselimer épouse Zelneth et Ulander épouse la soeur de Zelneth, Leucoia. Iarine soigne son demi-frère le prince Albinet mais sa belle-mère Maudra meurt comme les autres sorcières tigridiennes. Ses enfants ignorent que la Reine Maudra était prête à les sacrifier à la femme-poisson Seshelma pour obtenir ce qu'elle voulait, le vil Glandreth (qui avait tué ses parents et son frère).
Phantasmion revient dans le bosquet où il avait rencontré les abeilles de la fée Potentilla au tout début du livre et sourit de la circularité de cette longue saga.




2 commentaires:
Y a t'il une édition française?
Pas à ma connaissance. Même en anglais, il n'y a que des reprints de vieilles éditions, pas de rééditions annotées ou révisées.
Le livre a de nombreuses parties sous forme de poèmes, cela ne serait pas facile à traduire.
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