dimanche 5 octobre 2008

Dordjé Shugden : Dieu tutélaire ou Démon trompeur ?



Je suis toujours étonné que les Français, quand ils sont intéressés par le bouddhisme, semblent souvent attirés par le bouddhisme tibétain, l'une des formes les plus superstitieuses, magiques et politiquement ambiguës (quelles que soient les critiques qu'on doive avoir contre le régime chinois). Le lamaïsme est une décadence rococo de la tradition bouddhiste avec un mélange de chamanisme local, d'innombrables "génies" et "démons" et de pouvoir théocratique. C'est un peu comme si on disait qu'on était intéressé par Platon et qu'on se convertissait à une secte idiote comme la théosophie. Même le bouddhisme theravāda dans le sud de l'Asie n'échappe pas à une dérive superstitieuse et au pouvoir institutionnel des Moines mais il reste un peu moins alourdi par les syncrétismes polythéistes divers.

  • Les Bonnets Jaunes

    Le bouddhisme Grand-Véhicule arrive au Tibet au VIIIe siècle (donc plus d'un millier d'années après son essor en Inde du Nord). Les courants anciens sont les Bonnets rouges comme les Nyingmapa, puis les Kagyüpa et Sakyapa. A partir du XVe siècle se développe le courant réformé dit des "Bonnets jaunes" ou Gelugpa qui devient dominant grâce au soutien du pouvoir politique mongol et qui redonne plus d'importance à des règles monastiques strictes (ce qui explique la succession non-héréditaire, qui n'était pas observé dans les courants les plus anciens). Tenzin Gyatso, le 14e Dalaï Lama appartient à cette tradition. Le Dalaï Lama est censé être une émanation d'Avalokiteśvara, le bodhisattva de la Compassion, le plus populaire des "médiateurs" vers l'Eveil (et le Panchen-Lama est l'émanation d'Amitābha, le bouddha de l'Ouest).

  • Dordjé Shougdèn

    Shugden (ou Shuk-Den) est une des nombreuses divinités du bouddhisme tibétain. Il serait une émanation martiale et protectrice de Mañjuśrī, boddhisattva de la Sagesse, représenté avec une épée de feu.

    Shugden fut adoré par les sectes Shakyapa mais aussi comme un des protecteurs du courant Gelugpa. Il est un "dharmapāla" (un Protecteur de la Loi Cosmique), un aspect "terrible" des boddhisattvas, comme Yamāntaka (le Conquérant de la Mort).

    Il se serait aussi incarné dans le Maître Dragpa Gyaltsen, un contemporain du 5e Dalaï Lama, qui unifia le Tibet sous le contrôle des Gelugpa au XVIIe siècle. Gyaltsen aurait été assassiné par des disciples du 5e Dalaï Lama en 1655 parce qu'il représentait un rival pour son pouvoir (il aurait même été candidat pour être la réincarnation du 4e Dalaï Lama). Le 5e Dalaï Lama commença d'ailleurs par vouloir exorciser comme un démon cette divinité Shugden mais il finit (en tout cas, d'après la tradition, peut-être contaminée) par changer d'avis et instituer un culte de ce Bouddha qui aurait été son rival. Cela fait au moins 400 ans que ce culte présente un problème politique.

    Le culte eut à nouveau une renaissance depuis le XIXe siècle, avec Je Pabongka Rinpoché (1878-1941). Un de ses disciples, Trijang Rinpoché (1900-1981) fut un des lamas de l'école des Gelugpa qui vouait un culte à Dorje Shugden comme Protecteur du Bouddhisme, et il fut l'un des tuteurs du 14e Dalaï Lama actuel.



  • Le Schisme sur le Statut de Shugden

    Bien que le culte de Shugden se développe à l'intérieur même des Bonnets jaunes comme protecteur des Temples dans certaines régions, y compris en exil, et qu'il ait lui-même été initié à ses mystères dans sa jeunesse, le 14e Dalaï Lama installé en Inde commence progressivement à condamner cette dévotion depuis au moins les années 1970-1980.

    Le Dalaï Lama déclara qu'il avait "communiqué" avec Shugden (qui semblait même très sympa) et était arrivé à la conclusion que ce n'était pas en fait l'émanation illuminée d'un Bouddha de la Sagesse mais un Démon trompeur (peut-être même d'origine chinoise) nous attachant au monde, que le 5e Dalaï Lama avait eu raison de vouloir l'exorciser et que son culte devait donc être interdit (l'interdiction officielle est proclamée en 1996 et elle est intensifiée depuis 2008).



    Une interprétation est peut-être simplement théologique. Le Dalaï Lama réagirait depuis son exil contre des dérives animistes et fétichistes nombreuses dans le Bouddhisme tibétain (peut-être aussi pour garder une image d'authenticité ?).

    Une autre interprétation est politique, de l'aveu même du Dalaï Lama (par exemple dans ce texte). Le Dalaï Lama n'est que le dirigeant de la secte des Bonnets Jaunes (Gelugpa) et il voudrait pouvoir réunifier les trois autres Courants (Nyingma, Kagyü et Sakya) dans son gouvernement en exil. Certains courants traditionnels plus anciens comme les Nyingma refusent tout culte de Shugden et à l'inverse, certains adorateurs de Shugden refusent tout rapprochement avec les Nyingma considérés comme hérétiques. Une légende des Gelugpa dit que Shugden vient foudroyer tout Gelugpa qui ferait l'erreur de lire ou même toucher les écrits nyingma et qu'il tua ainsi le 8e Panchen Lama en 1882.

    Mais on peut se demander pourquoi le chef des Bonnets Jaunes risquerait le schisme interne de son courant pour tenter de concilier certains des autres courants minoritaires (surtout que certains des Bonnets rouges comme les Sakyapas adorent aussi une version de Shugden). Il est possible qu'il soit vraiment en partie sincère dans les raisons purement "mystiques" qu'il donne.

    Les moines et Lamas qui soutiennent le culte de Shugden répondent que l'Illumination bouddhiste doit justement protéger des illusions démoniaques et qu'il y a un paradoxe à dire que depuis plusieurs siècles les Lamas - dont les Dalaï Lamas, les maîtres du Dalaï Lama actuel et lui-même jusqu'à récemment - auraient été ainsi égarés par un esprit. On aurait un rare aveu de faillibilité par un dirigeant religieux (un peu comme si Benoît XVI révisait la doctrine mariologique pour se rapprocher des Orthodoxes).

    En tout cas, si le Dalaï Lama avait un but politique, cela se retourne contre lui. Le monde extérieur n'aurait probablement pas entendu parler de ce culte s'il ne l'avait condamné. Les partisans de Shugden l'accusent de tyrannie, d'hérésie et de persécution religieuse maintenant dans les médias (reportages sur France 24 et sur Al-Jazeera).

    En 1997, trois moines proches du Dalaï Lama furent assassinés et il accusa (sans preuve) les partisans de Dorje Shudgen d'être responsables. Le gouvernement chinois de Beijing soutient bien entendu activement désormais le culte.

    Ce site a des documents officiels du camp du Dalaï Lama. La Western Shugden Society mène une campagne pour sensibiliser l'opinion sur ces dissensions. Il y a plusieurs blogs de propagande pro-Shugden, dont Wisdom Buddha (qui utilise le même format Blogspot que le mien) ou Dorje Shugden Blog.

    Non seulement l'opposition tibétaine en exil n'arrive donc pas à former des cadres laïcs (ce qui rend sceptique sur l'idée d'une opposition démocratique) mais même le gouvernement en exil peut se diviser sur des questions de doctrines et de pratiques.

  • 7 commentaires:

    Anonyme a dit…

    pour moi le bouddhisme ça n'est que des conneries créés par des hindous toxicomanes
    et ça s'est propagé dans l'asie
    de tt façon tibétains et chinois,japonais, coréens vietnamiens c'est blanc bonnet et bonnet blanc

    ira a dit…

    Merci Anniceris pour cette analyse intéressante du bouddhisme tibetain.
    Souvent on apprécie poétiquement les cultures "exotiques" justement à cause de distance émotionelle et intellectuelle de sa propre réalité sociale -- ET comme résultat il y a plein de contradictions entre les faits politiques et les visions subjectives.
    C'est un symptôme culturel de la globalisation.

    Bonne continuation avec votre blog!

    Anicca a dit…

    Sur le bouddhisme Theravada, je ne sais pas si vous connaissez la tradition des moines de la forêt.
    Je pense que son côté dépouillé devrait vous intéresser.
    Issu de Thaïlande, il s'est diffusé en Occident où plusieurs communautés monastiques ont été crées.

    http://www.forestsangha.org
    http://www.bswa.org

    Anonyme a dit…

    Je ne me reconnais qu'un seul maître bouddhique : Sidhatta Gotama. Comme vous le dites, même les communautés théravadines ont leurs dérives (je n'évoquerai ni le Zen ni le lamaïsme tibétain, où l'on tombe de Charybde en Scylla), urinothérapie par-ci, abolition de tout remède au profit du seul "borapet", recommandation d'Ajahn Chah, chef spirituel de, précisément, la communauté "de la forêt". Pourquoi s'évertuer à vivre dans la forêt, à singer le mode de vie des bikkhus ? Ils vivaient ainsi parce qu'ils n'avaient pas le choix, mais la pratique du dhamma est une science de l'esprit, bien plus qu'une accumulation de rituels, d'habillements exotiques.

    Quant à votre question de savoir pourquoi une telle fascination pour le lamaïsme tibétain en Occident, la réponse est assez prosaïque : les Occidentaux n'osent plus s'afficher dans une église, ça fait dépassé, ça fait "out". Mais les Occidentaux, mine de rien, continuent à avoir besoin de croire en quelque chose ou en quelqu'un, et d'obéir à un maître, ce qui est exactement la démarche inverse de celle suggérée par le Bouddha historique ("soyez votre propre flambeau"). Et un temple tibétain, ça vous a toute de même une autre gueule que l'église de nos grands-parents, ça en jette, non ?

    Anonyme a dit…

    Le bouddhisme tibétain attire quelques disciples qui prennent refuge et sont engagés sur la voie de l'éveil, quelle que soit la pratique exercée (renoncement, transformation autolibération). Le nombre de pratiquants du bouddhisme n'est pas si élevé que cela; beaucoup d'athées vont rendre visite aux lamas sans s'engager, et beaucoup d'athées lisent des publications sans s'engager. C'est la tolérance non sectaire. Chaque être est libre de suivre un lama pendant un certain temps et d'en changer pendant une autre période de vie. C'est l'impermanence et l'interdépendance.

    J Marc Duvot a dit…

    Nkt metz ...bien ou pas bien ?

    Phersv a dit…

    Aucune idée !