Comme je vais voir samedi prochain l'adaptation (avec une troupe entièrement féminine) du Mahabharata au Théâtre Public de Montreuil, je me replonge un peu dans l'épopée.
Dans le petit village de Deogarh, sur la rivière Betwa entre l'Uttar Pradesh et le Madhya Pradesh, se trouve ce temple en ruines Dashavatara de Vishnu avec la plus ancienne sculpture connue des Cinq Pandava ci-dessus (cliquez pour les voir tous les Cinq avec leur épouse commune Draupadi). Elle daterait des années 400-500 vers la fin de l'Empire Gupta.
La théorie trifonctionnelle de Dumézil est très convaincante à mes yeux mais un des détails du Mahabharata est de relier ces 3 fonctions aux 5 frères.
Le premier frère entre très clairement, c'est Yudhisthira, Fonction royale, pas de doute, fils de Dharma la Loi. Les deux derniers sont les Jumeaux (Nakula & Sahadeva) et Dumézil les classe dans la 3e fonction, mais je trouve cela moins net que pour l'aîné et sa Première fonction.
Les deux intermédiaires sont ceux qui m'intéressent ici. Ils sont une division à l'intérieur de la Deuxième Fonction (martiale) entre Arjuna (fils d'Indra le Dieu du Tonnerre et anciennement Roi des dieux dans le védisme) et Bhīma (fils de Vayu le Dieu du Vent). Arjuna est le héros chevaleresque, les vertus morales du guerrier (associé à l'arc et à la concentration) et Bhīma serait la force physique, les dispositions à la violence du guerrier (associé à la masse). Arjuna se retient, Bhīma se déchaîne.
Dans l'Iliade, l'équivalent d'Arjuna serait Achille et Diomède (mais les doutes d'Arjuna contre le combat n'ont rien à voir avec la sombre colère d'Achille, pleine d'intempérance), alors que ceux de Bhīma seraient plus Ajax le Grand (ou Héraclès si on reprend la Première Guerre de Troie). On peut aussi reprendre la dualité entre Ulysse et Diomède mais dans le cas grec, la "Mètis" d'Ulysse est un thème très différent de la vertu d'Arjuna. Ce serait aussi une opposition entre le roi-magicien lié à la mort Óðinn & le guerrier Þórr (voir cet article sur les évolutions du trifonctionnalisme).
Arjuna apparaît donc comme une transition entre Yudhisthira le Roi Juste et Bhīma la Force, il sert fidèlement son frère aîné (comme le Roi Indra a décliné par rapport aux divinités "éthiques" comme Dharma et Vishnu) mais se pose plus de problèmes de conscience que ce balourd un peu comique de Bhīma (qui n'hésite pas à coucher aussi avec des ogresses). Pourtant, s'il n'égale pas Bhīma en force brute ou en lutte, c'est bien Arjuna qui est le plus grand guerrier. C'est Arjuna qui vaincra les plus grand héros du camp Kaurava mais c'est Bhīma qui se chargera finalement de leur chef Dhuryodhana.
Et il est amusant de constater que cette division n'est pas qu'entre deux guerriers mais entre deux divinités atmosphériques : la Foudre et la Tempête.
Cela pourrait donner des idées pour une adaptation gloranthienne de l'épopée comme Arjuna & Bhīma sont très orlanthis : Arjuna serait Argrath mais Bhīma n'est pas aussi brutal et destructeur que Harrek.

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