samedi 5 juin 2010

Die Eule der Minerva beginnt erst mit der einbrechenden Dämmerung ihren Flug


La Nuit de la Philo hier à l'ENS de Paris imitait (sans trop insister dessus) la Nuit de la Philo créée au Canada à l'UQAM. Il s'agissait de reprendre le festivisme spectaculaire en mettant des conférences et des lectures publiques de textes.

Lorsque Platon parle d'un "Conseil Nocturne" (νυκτερινός σύλλογος) qui devra contrôler la Cité Idéale de Magnésie (Les Lois, X-XII, notamment X, 909a), il s'agissait un peu de Censeurs (l'institution d'un éphorat au-dessus des Gouvernants). La Nuit semblait donc recouvrir du secret et de la quiétude de l'opacité. In der Nacht sind alle Kühe schwarz. Ces Juges, Savants et Enseignants (près de la Prison du "Sophronistère") se réunissent au crépuscule après l'affairement pour surveiller les autres magistrats et les évolutions de la Cité crétoise, comme un obscur Cabinet des Eminences Grises (même si certains interprètes n'y voient qu'une cérémonie purement formelle sans pouvoir politique).

Ici, la Nuit n'est plus le secret ou le silence. La Nuit semble au contraire symboliser les Portes Ouvertes au Grand Public, la Transparence transfigurée du loisir débraillé, le spectacle dévoilé dans la pénombre. L'ENS est devenue un peu plus fermée le jour mais elle accepte des Saturnales d'une ouverture de nuit. L'austère recherche rébarbative doit avoir lieu le jour car le jour c'est le Travail et la recherche n'est plus conçue comme σχολή. Et le soir est le délassement, le passage de séries télévisées et de réflexions sur Woody Allen après le coucher du soleil.

[Malheureusement, l'escroc prétendu sociologue Michel Maffésoli a discrédité pour longtemps le terme vague de "dionysiaque" et je n'ose donc pas me servir d'une opposition nietzschéenne entre le jour apollinien et un mini-Apéro ou symposium nocturne. ]

Il n'y a nulle condescendance dans mes propos (même si l'écriture des odieux pseudonymes n'arrive jamais à se défaire d'ironie). On a du mal à concevoir comment cela pourrait être autrement ou pourquoi la Nuit de la Philo devrait fuir l'humour. Ces Nuits et ce Festivisme contemporain sont vraiment distrayants à un certain degré même s'il y a quelque chose de surprenant à voir beaucoup plus de monde venir voir des conférences moins confortables à des heures décalées. J'avais d'ailleurs eu vaguement l'intention d'y participer mais mon indolence l'avait emporté sur tout pseudo-scrupule anti-festiviste des néo-Cyniques. J'ai quand même de l'admiration pour certains philosophes qui ont accepté de prononcer une Conférence à 4 heures du matin devant quelques derniers insomniaques et somnambules. Mon amour de la sagesse n'atteindrait jamais un tel héroïsme.

A l'entrée, on distribuait des badges colorées Nuit de la Philo avec le Panthéon. On projetait des Twitters avec le mot-clef "#ENS" qui contenait le programme de la Nuit et des Twitters du genre "ça va emballer sec à la nuit de la philo". Une projection d'images et d'ombres sur un mur, cela ne peut qu'être saisissant dès l'entrée dans la Caverne. Mais les sophistes y sont aussi des marionnettes.

Le pays de la Canicule de 2003 semble un peu traumatisé et il y avait des distibuteurs d'eau un peu partout.

On ne peut pas reprocher à Monique Canto-Sperber, l'ancienne specialiste de Platon et directrice de l'ENS, de ne pas avoir un carnet d'adresses médiatiques et de ne pas avoir su faire parler de la Nuit (il paraît que même la télévision l'avait mentionnée). Des élèves aigris ne cessaient de se plaindre qu'en bonne dialectique trop de succès "nuit" au succès.

Les salles Dussane, Weil et Celan étaient déjà pleines à craquer. Même les orateurs avaient du mal à entrer et les horaires tardives se décalaient. La température empêchait de demeurer. En revanche, la salle Beckett avec une diffusion enregistrée du Banquet de Platon était vide. Certains élèves d'Hypokhâgne du coin à qui j'avais donné des colles sont aussi venus écouter André Glucksman mais ma tolérance envers les sympathisants du Néo-Conservatisme a des limites.

Il semblait qu'il y avait beaucoup de discours sur le "Care" (le concept de sollicitude sexualisé qui oppose les principes moraux abstraits et une empathie intersubjective). Ces Nuits du Care s'expliquaient peut-être parce que les philosophes français espèrent des places autour d'une éventuelle alternance en 2012.

Le plus décevant était les lectures en direct dans la Cour aux Ernests. Malgré les micros, je crains que l'acoustique de cette agora ne soit vraiment pas optimale à quelques mètres.

3 commentaires:

  1. Peut-être que les politiques et les philosophes ont un objet de recherche commun: le Cool. La Nuit est Cool au sens premier car elle rafraîchit les corps et les esprits mais le Care l'est-il suffisamment ?
    (sa version certifiée cool serait le Ker néo-régionaliste festif, peu républicain).
    Une piste pour décrypter le Care démocrate serait de le rapporter à la Fraternité républicaine et de voir combien de rounds il tient. La mauvaise surprise serait qu'il l'emporte.

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  2. Je serais moins sévère sur le concept du "Soin" quand on veut l'appliquer à l'éthique médicale (même si je ne suis pas encore convaincu par la généralisation psychologique sur une différence sexuelle entre Men from Mars/Kant and Women from Venus/Hume).

    Mais en effet du point de vue politique, je ne vois pas bien ce que cela va apporter à l'idée de Protection ou de Sécurité sociale (surtout que le pouvoir en place va aussi axer sa campagne de 2012 sur la même rhétorique de la "Protection"). On risque en effet d'en rester à un simple jargon de slogan à la mode (mais je ne connais pas la littérature sur le sujet).

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  3. La raison possible du care par Aubry ce serait de sortir, en changeant de paradigme politique, de l'aporie socialiste française: être pour l'état et le marché, concilier Emmanuelli et DSK.

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