mercredi 16 juin 2010

L'ombre des fétiches




Hélas, je n'ai aucune envie de philosopher en cette veille de Baccalauréat.

Et j'en ai assez de mon double-discours entre ma profession (où je feins d'enseigner un Kantisme tolérant envers la religion "morale" dans les limites de la Raison, par simple tact envers mes élèves croyants que je ne voudrais pas endoctriner) et le faillibilisme tranquille du scepticisme contre le dogmatisme des supersititions.

Dans ces périodes où l'extrême droite xénophobe commence à se réclamer de la "laïcité" pour mieux pouvoir habiller ses attaques contre une seule religion minoritaire (voir l'Apéro Saucisson-Pinard), le terme de sécularisation risque de devenir un peu souillé par de telles récupérations.

La laïcité est en effet facilement récupérable par tout le monde, y compris par des formes dictatoriales qui la trahirent en la rendant intolérante, mais en l'occurrence il s'agit bien pour l'instant d'hypocrisie. L'extrême droite n'a pas encore vraiment absorbé la laïcité, elle ne fait qu'en imiter le discours (même si certains signes pourraient laisser penser que dans l'avenir la droite "révolutionnaire" soit vraiment post-religieuse puisqu'elle se dit qu'elle n'a plus nécessairement besoin de cela pour gagner ou garder le pouvoir).

Via Hady Ba, cet article sur Rue89 par Fouad Bahri contre Michel Onfray.

Onfray a rappelé quelques banalités (qu'un discours révélé par une personne sans doute schizophrène du VIIe siècle sans aucun argument rationnel n'est peut-être pas une bonne base pour une morale).

Fouad Bahri tente d'abord de défendre l'Islam par un argument d'autorité :
Onfray ressasse qu'il est nietzschéen.
Or Nietzsche préférait encore l'Islam au christianisme dans le §60 de l'Antéchrist, en jugeant la civilisation mauresque plus "aristocratique" que le ressentiment égalitaire chrétien.
Donc Onfray se contredit.

Mais on sait que c'est le propre de tout Nietzschéen que de se contredire, même quand il ne se dit pas "de gauche" (ce que de nombreux textes anti-égalitaires de Nietzsche attaqueraient aussi, puisqu'il associe le socialisme et la démocratie aux religions).

Bahri semble ainsi refouler l'ironie à double tranchant de ce §60. Nietzsche en appelle alors à l'Empereur Frédéric II de Hohenstaufen et à son cynisme pré-machiavellien. Frédéric II avait dit qu'il regrettait que Jésus n'ait pas mis en place une dynastie de Califes à la place de Papes élus, mais ce n'était alors que sa volonté de puissance en tant qu'Empereur héréditaire. Nietzsche verrait sans doute dans l'Islam une volonté de puissance plus directement affirmée sans autant d'intériorisation de la Faute, une volonté de puissance des Califes moins "jésuitique". Ces Empires coloniaux théologico-politiques ne cachaient pas qu'ils voulaient la Soumission en ce monde, sans distinguer une Cité terrestre et une Cité céleste. Les arguments de Nietzsche en faveur de l'Islam sont d'ailleurs aussi "orientalistes" au sens saïdien que les attaques : il loue la "virilité" musulmane comme il fait l'éloge de la Brute Blonde qui brula l'Empire romain.

Et on peut se demander si Nietzsche cherche à être cohérent sur le statut de l'Islam. Si M. Bahri veut citer l'Antéchrist, il pourrait aussi citer d'autres passages avant ce §60. Comme le §42 :

"Son besoin était la puissance ; avec Saint Paul le prêtre voulut encore une fois le pouvoir, - il ne pouvait se servir que d'idées, d'enseignements, de symboles, qui tyrannisent les foules, qui forment des troupeaux. Qu'est-ce que Mahomet emprunta plus tard au christianisme ? L'invention de Saint Paul, son moyen de tyrannie sacerdotale pour former des troupeaux : la foi en l'immortalité - c'est-à-dire la doctrine du jugement."

Un rapprochement avec Paul n'est pas chez Nietzsche l'éloge qu'il serait par exemple chez notre polpotiste-paulinien Badiou : Paul représente ici la psychologie du Ressentiment du Prêtre et cela s'applique aussi à l'Imam. Même association au mensonge du christianisme au §55 de l'Antéchrist (mais il arrive à Nietzsche d'être plus indulgent envers l'Hindouisme, sans doute à cause du statut raciste et discriminatoire des castes, qu'il juge très sain et "aristocratique"). Qui sait si le fait que Mahomet ait été marchand d'esclaves et que les Hadiths soutenaient l'esclavage soit aussi un argument positif à ses yeux ?

Bahri aurait raison d'ironiser sur bien d'autres infidélités d'Onfray à Nietzsche. Onfray a vraiment quelque chose d'humaniste en effet (mais la contradiction d'un humanisme nietzschéen est assez courante dans la philosophie française). Et j'imagine ou espère qu'Onfray est aussi moins misogyne que Nietzsche.

Mais ensuite Bahri prétend défendre tout le théologico-politique. Et on passe de la critique interne par l'autorité à un argument a posteriori par l'histoire, une induction fragile.

L'athéisme, comme doctrine, n'a fondé aucune des grandes civilisations de notre humanité. « Les civilisations naissent à l'ombre des temples », écrivait déjà en 1946, le philosophe et penseur Malek Bennabi.

Toutes les grandes civilisations ont été fondées sur une foi, une croyance religieuse, ou une voie spirituelle, révélées ou non-révélées.

L'argument ("pas de civilisation sans religion", donc les civilisations du monde arabo-musulman justifient les doctrines religieuses qui les entouraient) confond corrélation inductive et lien nécessaire. Ce n'est pas absurde (même un athée socialiste comme Durkheim a pu se poser la question du lien social essentiel dans les religions civiles) mais cela n'est pas une preuve.

Je ne crois pas qu'on ait encore laissé sa chance à l'athéisme de s'étendre. Qui sait quelles aurores il pourrait promettre après les crises de l'effondrement des religions ? Il n'y a guère que les dictatures communistes qui se soient clairement réclamées de l'athéisme en voulant en faire une religion obligatoire intolérante envers ses rivales. Mais le bilan de l'athéisme n'est pas lié à celui de certaines économies planifiées. Il me paraîtrait tendancieux de dire que ce court échantillon sur un siècle est représentatif de toutes les variétés des pensées délivrées des religions. Les pays scandinaves, ex-luthériens, semblent aller vers une civilisation athée sans dérive totalitaire (même si on peut se demander s'il y a un risque d'anomie individualiste).

Que l'athéisme soit maintenant si dominant dans les sciences et les philosophes du XXe-XXIe siècle ne doit pas faire oublier que ce n'est encore qu'un phénomène extrêmement récent. Même le Siècle des Lumières était encore dominé par des formes de déisme (en dehors de Diderot ou d'Holbach - peut-être Hume ?).

De toute façon, même si l'athéisme nuisait aux arts (comme le croit Georges Steiner) ou à la morale, la question importe peu, si on admet (contrairement à Nietzsche ou au pragmatisme de William James), que la question qui importe vraiment est celle de la fausseté de la religion.

Les "croyants" savent bien qu'ils ne le sont pas vraiment. Leur croyance est une fiction qu'ils entretiennent. Et la fausseté des religions n'est pas vraiment qu'un détail. Croit-on que les fanatiques seraient si violents pour la défendre s'ils ne savaient parfaitement qu'ils sont de mauvaise foi ? A chaque fois qu'on perçoit la passion du religieux (et même dans l'humour grinçant d'un Chesterton), il y a cette colère de la personne qui sent que son univers risquerait de s'écrouler s'il prêtait attention.

En passant, le psychologue Sam Harris dramatise (en se servant du vieux problème du Mal) cette thèse simple de la "dissonnance cognitive". Le problème n'est pas (seulement) ce que produit la religion, mais le fait que les raisons d'y croire soient si mauvaises. Et quand un génie de la dimension de Leibniz a tenté visiblement vainement de sauver rationnellement cette mauvaise foi dans sa Théodicée, on se doute que l'affaire est close.

La suite de l'apologie de Bahri dit que le matérialisme est l'antithèse de la philosophie et que donc la brève phase matérialiste du XVIIIe à nos jours n'est qu'une mauvaise passe qui nécessairement sera surmontée.

Les religieux ne cessent de répéter cela depuis Hegel mais on peut sérieusement douter que cette prédiction se réalise. La religion et même les pires sectes continueront de prospérer pendant des siècles (et les sectes idiotes comme le Mormonisme ou la Scientologie réussiront même à faire oublier leurs origines récentes où la fraude de leurs inventeurs peut encore se vérifier si directement), nous resterons archaïques dans nos peurs et nos boucs-émissaires, mais on peut espérer malgré toutes les tentatives pour détruire l'éducation qu'il n'y aura plus vraiment de domination intellectuelle des contes. Le mythe est toujours très attirant ou il peut être aimable, mais il n'est plus crédible. Le plus plat des positivistes le savait déjà mais cela n'en est pas moins vrai. Je ne sais pas du tout si toute vérité doit percer mais celle-ci paraît difficile à refouler à nouveau, sauf en cas d'effondrement de toute civilisation.

9 commentaires:

  1. Je me demande toujours si les Grecs et les Romains, avec leur panthéon folklorique, n'étaient pas les premiers véritables athées. Si c'était le cas, on peut légitimement s'inquiéter pour l'avenir de "notre" athéisme, puisque manifestement il y a comme une espèce de force de rappel collective vers la religion.

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  2. Cher Anniceris,

    Je suis tombé sur votre blog et votre texte commentant mon article sur Onfray et la pensée matérialiste. Je vous remercie d'abord de votre relative pondération et de votre démarche quelque peu analytique, même si les jugements de valeurs et les affirmations gratuites y demeurent (Le Prophète serait schizophrène !!!! La schizophrénie est une grave pathologie aujourd'hui aisément diagnosticable. Une étude sérieuse de la sira suffit à démontrer qu'il n'en est rien, mais c'est un autre sujet.)

    Juste de petites observations. Vous prétendez que le Prophète était un marchand d'esclaves ! Le Prophète a acheté des esclaves......pour les affranchir, donc nous sommes loin de la traite négrière, dont le but principal est l'enrichissement. "Mahomet aurait dit à une personne qui voulait avoir le paradis: « Délivrez vos frères des chaînes de l'esclavage".Malek Chebel,l'Esclavage en terre d'islam, édition Fayard, 2007,page17.

    Ce qui n'exonère en rien les pratiques esclavagistes des siècles qui suivirent, y compris dans le monde musulman. Mais vous ne pouvez le mettre sur le compte de la religion. Mais sur le compte de l'homme.

    Vous dites : "Mais on sait que c'est le propre de tout Nietzschéen que de se contredire, même quand il ne se dit pas "de gauche" (ce que de nombreux textes anti-égalitaires de Nietzsche attaqueraient aussi, puisqu'il associe le socialisme et la démocratie aux religions)."

    Mais alors la pensée nietzschéenne est une aporie, et en tant que tel, ne peut en aucun cas fonder un statut philosophique de la vérité, sur son propos. Si la contradiction perpétuelle est l'essence du nietzschéisme, alors il n'y a pas de niétzschéisme.

    Vous me prétez les intentions suivantes : "L'argument ("pas de civilisation sans religion", donc les civilisations du monde arabo-musulman justifient les doctrines religieuses qui les entouraient) confond corrélation inductive et lien nécessaire.".

    Je ne dis pas cela. Je dis que force est de constater que l'histoire des idées et des civilisations nous apprend qu'elles se développèrent toutes à la lumière ou à l'ombre, selon, des religions ou des enseignements spirituels d'un courant de pensée. C'est un fait historique incontestable. Et j'attend toujours un contre-exemple. D'ailleurs, je ne vois pas comment on pourrait convoquer l'histoire pour porter des jugements sur l'islam, et refuser qu'on le fasse sur l'athéisme. Ce qui répond à vos commentaires sur le communisme.

    Enfin, pour clore cette brève insertion, vous me faites encore penser la chose suivante : "La suite de l'apologie de Bahri dit que le matérialisme est l'antithèse de la philosophie et que donc la brève phase matérialiste du XVIIIe à nos jours n'est qu'une mauvaise passe qui nécessairement sera surmontée."

    Je ne dis toujours pas cela. Je m'appuie là-encore sur un constat. Entre la moitié du 19 et du 20è siècle, la philosophie européenne a été dominé par le matérialisme. Doctrine qui a entrainé de fait la stérilité et l'épuisement de la philosophie occidentale, qui s'est achevée grosso modo avec Sartre et Camus. Il y a des exceptions allemandes avec Jaspers et Strauss, mais ce sont les seules, et au moins en France, n'ont pas eu d'influence majeure.

    Cordialement.

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  3. @Phersu: J'ai également tiqué sur le prophète comme marchand d'esclaves schizophrène. Il me semblait qu'il était certes marchand mais avait plutôt favorisé le dépérissement de l'esclavage en instituant comme châtiment pour certains actes la libération d'esclaves. Par ailleurs, il y a dans le Coran et ans les hadiths une condamnation des hiérarchies entre humains qui ne sont pas basées sur le mérite. Ceci dit, je n'ai jamais su de quoi Khadija faisait commerce; il est donc possible que ce soit d'esclaves. Sur le plan médical, je crois que Mahomet était épileptique en fait (mais je suppose que c'est juste un lapsus calami).

    @Fouad: "Si la contradiction perpétuelle est l'essence du nietzschéisme, alors il n'y a pas de niétzschéisme.": en fait, si. Nietzsche dirait que le besoin d'éliminer à tout prix la contradiction est la marque d'un esprit incapable de supporter la contradiction inhérente au réel et qui lui applique des catégories soi disant rationnelles. Je reconnais que c'est idiot mais c'est du Nietzsche! C'est pourquoi il est pour le moins ironique que vous rétorquiez à Onfray: "Mais votre maître Nietzsche nous appréciait, lui!" C'est accepter une sorte de baiser de la mort; Nietzsche n'étant certainement pas le genre de compagnons que je serais fier d'adjoindre à mon prophète.

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  4. "Toutes les grandes civilisations ont été fondées sur une foi"...Je suis sceptique vis à vis de cet argument. En tant qu'athéiste agnostique (et prosélyte, vu que j'écris parfois des commentaires sur ce blog...), je serai ainsi un membre de l'anti-France et contribuerai insidieusement au déclin de notre "brillante" civilisation française? Le Présenter la relation foi/civilisation comme un fait historique incontestable ressemble beaucoup à un argumentum ad ignorantiam. On ne pourra connaître l'existence de cette corrélation définitivement que lorsque la dernière grande civilisation humaine périclitera. Et puis, c'est également oublier que l'histoire d'une civilisation, son essor en particulier, est surtout liée aux compromissions avec justement la morale dominante : guerres, esclavagisme, commerce & trafic. Ne pas oublier que la religion peut être aussi facteur de déclin et d'effrondement de société (cf Moctezuma II).
    Pour revenir au billet d'Anniceris, votre remarque sur les croyants me fait beaucoup penser à Descartes (réf?) et sa justification de sa foi par les probabilités : un athéiste a une espérance de gain de zéro vis à vis de l'au-delà alors que le croyant a lui une chance d'obtenir le salut éternel. Mais bon, ce raisonnement se complique beaucoup si l'on considère l'ensemble des religions et cultes comme égaux. Le croyant ressemble alors fortement à un parieur misant son âme à la roulette. Sa foi n'apparaît alors plus du tout désintéressée.

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  5. Là, je suis censé être de surveillance de Baccalauréat mais je viens juste passer pour justifier l'expression un peu légère "schizophrène".

    Mahomet a prétendu qu'un ange lui parlait, il est donc sans doute schizophrène s'il a des hallucinations auditives (tout comme Jeanne d'Arc et la plupart des Prophètes, sauf si on croyait à des hypothèses bizarres sur une étape "bicamérale" du cerveau).

    Mais cela n'avait rien d'un diagnostic et je ne suis pas psychiatre. Cela pourrait être tout simplement de l'usage de drogues par exemple ?

    Sur la question historique de l'esclavage, j'ignore si les témoignages sont cohérents et quels Hadiths les diverses traditions juridiques acceptent mais par exemple ceci dit que Mahomet accepte certes de libérer un esclave qui s'est converti, mais en vendant deux autres esclaves (et il a l'air mécontent d'avoir à faire une telle transaction, disant qu'il n'acceptera plus qu'un homme non-libre lui prête ainsi allégeance et qu'il les conservera donc en esclavage). Il possédait donc des esclaves et en a vendu quelques-uns sans les libérer. De manière intéressante, ce Hadith est rangé dans le droit de propriété des choses.

    Certes, on pourrait me répondre que les philosophes avant le XVIIIe siècle ne valaient pas mieux et ne voyaient pas de vrai problème dans l'esclavage.

    Mais la philosophie n'est pas prophétie : elle n'est qu'une tentative rationnelle faillible, encore pleine de préjugés, elle ne peut donc pas révéler une Vérité transcendante définitive. On ne peut pas disculper Mahomet par des préjugés de son temps et prétendre ensuite que la Révélation aurait un caractère absolu.

    Zut, je dois retourner surveiller, désolé.

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  6. Cher Anniceris,

    Ce qu'Onfray a dit n'est devenu banalite qu'apres la banalisation de l'islamophobie.

    Pour moi, musulman, l'islam est un excellent systeme moral fonde sur la responsabilite, l'equite, la justice, la generosite, etc.
    La revelation coranique est loin d'etre incoherente ou irationnelle, bien au contraire. En tant que texte religieux, une dimension autre que la raison pure est necessaire pour y souscrire.
    Ce n'est pas une theorie scientifique ou un system philosophique, c'est une religion.

    Par ailleurs, je trouve votre position arrogante lorsque vous dites des croyants qu'ils sont "de mauvaise foi". Vous vous substituez a au moins 80% des etre humains pour affirmer qu'ils mentent (surtout a eux meme) en s'affirmant croyants. Vous affirmez ca, du haut de votre chaire de philosophe, parce que vous maniez si bien la raison et que malgre ca, vous n'avez pas la foi ...

    Quelle est, de votre point de vue, la morale proposee par l'atheisme?

    Mamadou

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  7. > Tom Roud
    Cela dépendrait vraiment de la vision de l'athéisme. C'est Platon ou le monothéisme qui excluent des dieux imparfaits.

    Oui, il y a des mécanismes sociaux de retour du religieux face à l'anomie sociale, si Durkheim a raison. Mais le théisme engendrait jadis des Leibniz. Maintenant, les arguments rationnels pour le défendre sont vraiment peu convaincants (comme l'épistémologie anti-naturaliste de Plantinga).

    > Fouad Barhi
    Nous sommes d'accord sur le fait que ce qu'on appelle "nietzschéisme" est un ensemble d'analyses et stratégies polémiques qui peuvent être stimulantes mais qui n'ont pas pour but d'être cohérentes. En ce sens, être nietzschéen (ou anti-nietzschéen en bloc) n'a pas beaucoup de sens.

    Mais vous avez raison, ce n'était pas votre principal argument, vous vouliez vous-même (je crois) ironiser sur l'inconséquence d'Onfray qui veut jouer au disciple de celui qui a répété qu'il n'en voulait surtout pas.

    Venons donc plutôt à l'argument substantiel. De facto, l'humanité a été religieuse et donc toute notre civilisation s'est formée dans le contexte des religions et il n'y a que très peu de temps, depuis les Lumières (à l'exception des Atomistes antiques), qu'on commence à s'en affranchir un peu. On peut même dire (avec Nietzsche) qu'on n'a pas réussi à s'en libérer sans traiter encore par réflexe le progrès, l'humanisme ou la science en une forme proche de la religion. C'est ce qu'on juge si naïf dans le positivisme.

    L'athéisme n'a dominé nulle part. En France, il n'y a guère que 30% d'athées au maximum et c'est un des maximums. On ne peut donc pas donner de contre-exemples.

    Mais l'argument est le suivant : toutes les civilisations se sont aussi développées dans un contexte qui croyait à des superstitions magiques. La majorité des gens croient encore à des pratiques magiques (astrologie, etc.). Donc votre argument serait que tout désenchantement serait contraire à la civilisation ?

    La matérialisme (ou des variantes comme le physicalisme ou le naturalisme) me paraît un ensemble d'approches très belles et fascinantes. Je n'y vois aucun épuisement de la philosophie occidentale mais un de ses pleins épanouissement depuis que Démocrite et Aristote ont commencé à en débattre. Vous parlez de l'existentialisme du milieu du XXe siècle mais les faits depuis 1945 ne me semblent pas conforter cette analyse. Il y a d'innombrables exceptions fécondes comme Russell, Habermas, Apel, Whitehead, Sellars, Quine, Smart, Williams, Armstrong, Lewis, Le physicalisme est vivace sous des formes plus diverses, par exemple dans la philosophie analytique. Et même si je puis concevoir des arguments contre le physicalisme au sens restreint (où toute propriété doit survenir uniquement sur des propriétés physiques - Chomsky a quelques objections que je ne comprends pas bien), cela resterait sans doute "naturaliste" au sens large (où toute réalité doit en droit être compréhensible par les sciences de la nature).

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  8. > Hady Ba
    Mais pour défendre M. Barhi, je pense que sa référence à Nietzsche était une critique interne contre Onfray, pas un appel à un nietzschéisme musulman (mais on a vu de pires oxymores en philosophie). Mais l'époque étant souvent spontanément nietzschéenne (éloge du corps et de la santé comme substitut du religieux), c'est une manière de le rendre attirant.

    > Metatron
    Vous devez penser plutôt à l'argument dit du Pari de Pascal. Descartes a un argument différent, en gros repris de l'argument ontologique d'Anselme.

    > Mamadou
    Oui, on est d'accord, l'Islam n'est pas une théorie scientifique ou philsophique (et on est d'accord qu'une éthique "scientifique" ne s'appliquerait pas). L'Islam, cela n'existe pas, c'est un mélange hétéroclite de diverses pratiques, rituels, textes contradictoires et heureusement, la plupart des Musulmans, qui sont plus raisonnables que les corps de doctrine, font des choix éclectiques pour ne pas suivre à la lettre tous les délires d'un poète dérangé du VIIe siècle et des diverses traditions de juristes qui ont tenté de régner en se servant de cette prétendue révélation.

    Oui, ma position est très "arrogante", si vous voulez. Mais je parle dans un Blog qui doit avoir 100 lecteurs, je ne crois pas faire grand mal. Les religions s'en remettront. Les religions, elles, oppriment, torturent, ostracisent, discriminent et persécutent des millions de personnes (même si elles peuvent aussi permettre des illusions réconfortantes pour les personnes endeuillées). Les 80% de personnes n'ont donc pas grand-chose à craindre d'un truc faux de plus sur Internet, j'imagine. Et si elles sont plus sages que moi, j'attends avec grand-plaisir qu'on me réfute pour me sauver de mes erreurs.

    Vous me demandez quelle est la morale de l'athéisme.

    Il n'y a pas "une" morale de l'athéisme. Il se trouve simplement (et chacun le sait bien) que les dieux et les démons n'existent pas (sauf si vous parlez très métaphoriquement en divinisant des idées ou des hommes). L'athéisme n'est donc que l'acceptation de ce fait. C'est compatible avec bien des systèmes moraux, dont certains valent mieux que d'autres. Un athée peut être une crapule égoïste. Un religieux peut réussir à trier dans ses croyances absurdes de quoi le motiver à agir de manière admirable.

    Mais j'espère que les morales les plus intéressantes pourront être fondées sur des arguments qui n'étouferont pas la complexité des situations au nom d'une règle abstraite (ce qui est le défaut des grands systèmes d'éthiques rationnelles comme l'utilitarisme ou la déontologie kantienne).

    La raison ne permettra peut-être pas d'imposer un principe a priori de la morale, mais peut aider à justifier des principes qui iraient plus loin que nos préjugés et nos valeurs ethnocentriques ou impulsives. C'est tout ce qu'on en attend.

    Personnellement, je suis - pour l'instant - Russellien. Je crois que je dois faire en sorte de maximiser les désirs compossibles (c'était sa manière de faire la synthèse de Hume et Kant). Mais ce n'est pas la seule solution compatible.

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  9. Ton article m'a tout simplement passionée. S'il fallait prendre parti, puisque c'est à la mode, du coups j'hésite, même si d'ordinaire j'aime bien Onfray et encore plus Nietzsche.
    Bref,merci.
    ( cantiquedescantiques.wordpress.com , vous êtes dans mes liens ;)

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