Au tournant des Lumières et du Romantisme, les révolutions esthétiques sont peut-être plus au Royaume-Uni qu'en France.
Joseph Turner (1775-1851) invente l'impressionnisme vers 1840 et atteint une certaine abstraction dans le sublime de l'indéterminé. Alexander Cozens (1717-1786) invente l'expressionnisme abstrait dans son art du paysage par sa méthode des "taches" (macula, blots) aléatoires dès 1785 dans son traité de méthode. Le hasard doit faire naître des idées par association et introduire un peu de désordre apparent pour mieux représenter la nature. On retrouve une part du jardin à l'anglaise.
Certes, le poète du Ve siècle Agathon disait déjà "Τέχνη τύχην ἔστερξε καὶ τύχη τέχνην" ("l'Art aime le Hasard et le Hasard aime l'Art", via Aristote, Ethique à Nicomaque, VI, 4, 1140a).
Ce tragédien Ἀγάθων devait être travaillé par cette pensée de la Fortune (τύχη) en esthétique. Aristote cite aussi son autre vers "καὶ μὴν τὰ μέν γε τῆς τέχνης πράσσειν, τὰ δὲ //ἡμῖν ἀνάγκῃ καὶ τύχῃ προσγίγνεται." dans la Rhétorique II, 19, 1392a : "ce qu'on ne fait pas par art, nous le faisons par la nécessité et par la fortune".
Et Aristote cite deux fois un passage sur la vraisemblance de l'invraisemblable : "εἰκὸς γὰρ γίνεσθαι πολλὰ καὶ παρὰ τὸ εἰκός" "il est vraisemblable que se produisent de nombreuses choses contraires à ce qui est vraisemblable" dans la Poétique 18, 1456a ou sous une forme versifiée plus longue : τάχ' ἄν τις εἰκὸς αὐτὸ τοῦτ' εἶναι λέγοι, // βροτοῖσι πολλὰ τυγχάνειν οὐκ εἰκότα. "On dit qu'il est vraisemblable qu'arrivent aux mortels de nombreuses choses qui ne sont pas vraisemblables" dans la Rhétorique II, 24, 1401b (la traduction "il est probable qu'arrivent des choses improbables" serait un anachronisme un peu trop mathématisé).
Sextus Empiricus (Hyp. Pyrrh I, 28) et Dion Chrysostome (Orat. 63.4) attribuent au célèbre Apelle de Cos une histoire que Pline (Nat. 35, 102-104) attribue aux peintres Protogenes de Rhodes ou Nealces de Sicyone où ils réussissent à simuler de l'écume dans un tableau non par "ars" mais par "casus" (οὐ διὰ τῆς τέχνης, ἀλλὰ διὰ τῆς τύχης) en jetant une éponge humide.
On n'a hélas plus un tableau Feuilles d'automne sur la rivière Tatsuta qu'Hokusai (1760-1849) aurait réalisé en 1807 (à la cour du shōgun Tokugawa Ienari) en trempant d'abord les pattes d'un poulet dans l'encre rouge avant de le laisser marcher au hasard sur sa toile bleue pour représenter les feuilles d'érable flottant dans l'eau. Dans la version traditionnelle, il s'agissait d'une compétition avec un autre artiste et Hokusai l'aurait emporté (comme la compétition entre Apelle et son ami et rival Protogenes). Ce n'est pas son autre tableau ultérieur plus composé, illustration du Poème d'Ariwara no Narihira (vers 1835), avec les même feuilles rouges sous le Pont sur la rivière Tatsuta.

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