dimanche 27 avril 2008

Kṛṣṇa et Saint Christophe



Je lisais à Marseille le Śrīmad Bhāgavatam X (le purāṇa de Kṛṣṇa) dans une version simplifiée par Haré Krishna quand les analogies des enfances de Kṛṣṇa avec les mythes chrétiens m'ont frappé.

Dans son enfance, Kṛṣṇa, incarnation (avatāra) de Dieu (Śrī Viṣṇu) est poursuivi par le méchant Roi (Kaṃsa, son oncle maternel), qui fait assassiner tous les six frères aînés de Kṛṣṇa pour éviter que Kṛṣṇa ne cause sa mort et ne le détrône un jour (oui, cela sonne peut-être plus comme Kronos et Zeus, ou Acrisios et Persée, que comme Hérode Ier et Jésus dans l'énigmatique mythème du Massacre des Innocents de l'Evangile de Matthieu). La persécution par Kaṃsa explique comment Kṛṣṇa, prince royal, est elevé comme un bouvier (alors qu'on peut se demander pourquoi le Roi iduméen de Judée croit les Mages et craint tant un fils de charpentier de Bethléhem qui doit fuir en Egypte).

Mais là où l'analogie devient plus intéressante est entre Saint Christophe et Tṛṇāvarta (Śrīmad Bhāgavatam, 10, 7).

Quand le méchant roi Kaṃsa découvre que Kṛṣṇa a survécu, il envoie alors l'asura (démon) Tṛṇāvarta enlever l'enfant. Tṛṇāvarta est un géant qui prend la forme d'un cyclone. Il emporte le nourrisson divin et celui-ci prend alors la masse de toute une montagne ou de tout l'univers, ce qui emporte alors le géant au sol et le terrasse (de même que la Terre soutient le Bouddha dans sa propre Tentation de Saint Antoine quand il touche le sol contre l'Illusion).

On remarquera que la représentation krishnaïste ci-dessous, tardive, est assez paisible, on a presque l'impression que Tṛṇāvarta porte l'enfant bleu plus qu'il ne le kidnappe (les krishnaïstes ont parfois des problèmes avec le fond assez violent des légendes de leur dieu et une imagerie bien plus pacifiste, ce qui explique peut-être la tension constante entre les scènes où il tue des monstres puis où il expie ou absout ce qu'il a occis).





Or le Saint Christophe (Χριστόφορος, "Porteur du Christ") de la Légende dorée est presque une inversion de Tṛṇāvarta.

Christophe de Lycie, alors nommé "Réprouvé", était un Géant de Canaan, comme Goliath, haut de 12 coudées (environ 6m - des représentations lui donnent aussi une tête de chien). Il servait le plus grand Roi mortel (= Kaṃsa), mais celui-ci dit qu'il redoutait encore le Diable (un Asura ?). Il vint servir le Diable mais celui-ci lui dit qu'il craignait encore le Christ. Un ermite lui dit qu'il trouverait le Christ en faisant traverser une rivière. Il vit venir un enfant et l'aida à traverser mais la masse de l'enfant s'accrut tant que le Géant crut ne pas y arriver, car il avait porté la masse de tout l'univers. Il acquit ainsi son nom de Christo-phore. Son bâton fleurit comme l'axe du monde et il devint un martyr en Lycie.



On me dira qu'il n'y a aucune traversée des eaux dans l'enfance de Kṛṣṇa.

En fait, il y a une autre scène juste avant, à la naissance de Kṛṣṇa, où Śeṣa le serpent cosmique de Viṣṇu vient protéger Kṛṣṇa et son père Vasudeva alors qu'ils traversaient les eaux tumultueuses de la rivière Yamuna (symbole de mort comme le Gange symbolise la renaissance). Qui sait si la Légende dorée antico-médiévale de Christophe ne puise pas dans son étymologie imaginaire sur des représentations mal interprétées de légendes vishnouïstes (de même que Saint Antoine viendrait en partie du thème central iconologique de la Tentation de Bouddha) ?




Bien sûr, ces comparaisons ne vont pas très loin et pourraient être des coïncidences, des effets de mythes traditionnels sur le Héros (cf. Rank). De plus, la causalité pourrait être inverse si le Śrīmad Bhāgavatam est vraiment du IXe siècle après Jésus-Christ et non pas de l'antiquité védico-puranique comme le croient les fidèles Vaishnava. Malgré toutes les ressemblances entre la Trinité des hypostases et la Trimurti des guṇas, le demi-dieu Kṛṣṇa ressemble souvent plus à Herakles en Tueur de monstres (ce fut l'identification que firent les Grecs, de même qu'ils associèrent Śiva à Dionysos - on remarquera que ce couple improbable de Hercule et Bacchus, le costaud et l'ivrogne, se retrouve dans les Grenouilles d'Aristophane, avec une descente aux Enfers). Par d'autres aspects, comme jeune bouvier langoureux dans toute la tradition des "Divertissements divins", Kṛṣṇa ferait plus penser à Paris, le fils de Priam, qu'à un autre personnage plus viril.

1 commentaire:

Jeronimo a dit…

Je m'étais fait un commentaire similaire lors d'un voyage en Inde. A mon retour, je me suis un peu documenté et voici ce que j'ai rédigé : http://justemonopinion-jeronimo.blogspot.com/2008/02/du-christ-krishna.html