mardi 15 avril 2008

Ascétisme pornographique



Les critiques traditionnelles de la pornographie faisaient deux accusations : le risque de désinhibition symbolique (on s'habitue de plus en plus à traiter l'autre comme un objet de satisfaction et il y a une inflation progressive) et desinhibition pratique (on agirait en conséquence et on deviendrait plus sexiste et plus violent, d'où une augmentation des violences contre les femmes).

La néo-féministe Naomi Wolf a un argument intéressant qui inverse en partie la seconde partie de la critique traditionnelle. La désinhibition symbolique a eu lieu mais la desinhibition pratique a une conclusion inverse.

Il semble maintenant hautement probable, conformément à l'espoir des plus "libéraux-libertaires", que le déluge licencieux de l'Internet a fait baisser la violence sexuelle : des frustrés ont trouvé un exutoire, cela ne les pousse pas plus à passer aux actes réels, au contraire. Mais cet effet positif est en fait plus ambigu : cela ne fait pas que calmer des frustrés, cela anesthésie aussi le désir. Wolf ajoute que la désinhibition symbolique a bien un effet d'inflation (on a besoin d'épices de plus en plus aigus) et à la perte de tout mystère et de toute intimité. Le problème de la pornocratie généralisée n'est donc pas que le règne symbolique déchaînerait le désir dans la réalité mais au contraire qu'il le canalise vers une fantaisie privée et irréalisable. Comme le dit Wolf, le problème n'est pas que les femmes réelles se fassent plus harceler mais au contraire qu'elles craignent de ne pouvoir entrer en concurrence avec des icones retouchées, des objets artificiels impossibles. Le monde fictif, "idéalisé" n'a pas causé l'acte réel, il se substitue idéologiquement à l'acte (cela vaut d'ailleurs pour les deux sexes : les hommes se sentent parfois menacés symboliquement avec leur biologie finie face aux artifices des olisbos). Wolf reproche donc à la "violence symbolique" de conduire à moins de sexe et d'amour réel et non pas à plus de violence.

Le diagnostic me paraît défendable (il faudrait vérifier si c'est un mythe idéologique), ou en tout cas très intuitif. En revanche, la conclusion où elle semble simplement exalter un retour réactionnaire au Voile religieux, est simplement ridicule. Elle a sans doute raison, ce sera la Réaction qui s'annonce nécessairement, mais cela ne signifie pas que cela fonctionnera. La pudeur pour recréer le mystère de l'altérité (moins de sexe public pour plus de sexe privé) est la même mauvaise foi que le néo-fondamentalisme qui tente de refouler la mort de Dieu.

La brouille du privé et du public dans l'espace neutre de la "société" aurait aussi une analogie avec ce qu'Arendt écrit sur le travail et la politique, le cycle naturel du travail finit par étouffer toute oeuvre publique libre, la publicité du sentimentalisme et de la sexualité finit par affadir le sentiment intime.

Le paradoxe de l'hédonisme est bien connu depuis les Cyrénaïques. Poussé à sa pointe ultime, l'hédonisme pur finit par s'opposer à l'eudémonisme dont il est pourtant issu, cherchant le plaisir immédiat au lieu d'un bonheur trop difficile. Le porno serait alors une nouvelle forme d'idéal ascétique ou de ressentiment déplacé. Ce n'est plus la haine de la chair au nom de l'âme, de la santé physique au nom du salut spirituel. Le porno court le risque de fuir la chair réelle pour une chair fantasmée, d'installer un nouvel arrière-monde de la satisfaction anachorétique pour animal triste à la place de la félicité réelle et plus durable.

2 commentaires:

Arasmo a dit…

Grâce au porno, les disciples de Platon pourront enfin gagner la guerre qu'ils ont mené depuis si longtemps contre le désir! Les silouhettes idylliques des actrices de X représenteraient donc les formes pures et parfaites, l'Idée de la Femme : je suis sûr que Platon banderait en apprenant ça!

Mmh...pardonne moi cette grossière déformation de la pensée platonicienne, mais je n'ai pas pu m'empêcher d'y aller de ma petite facétie...

En tout cas, ta réflexion est aussi amusante qu'intéressante: merci!

Phersv a dit…

Non, non, c'est en effet ce que je voulais dire : c'est un Idéal ascétique, qui met l'imagination abstraite ou la performance purement physique (et non pas l'abstinence ou le prétendu amour platonique) au-dessus des mornes difficultés de la relation réelle.

L'ascèse a pris l'apparence du jeu et est devenue depuis un siècle surtout le sport (augmentation de la "productivité" du corps) et non plus l'automortification par haine du corps.

Nietzsche disait d'inverser le Platonisme mais notre époque a su faire évoluer d'autres formes de nihilisme loin de l'Aphrodite ouranienne de Platon !