mercredi 3 avril 2024

John Barth (1930-2024)

Barth, qui vient de mourir à 94 ans, n'est pas encore assez traduit dans la langue de Diderot, ce qui doit expliquer qu'on ne le connaît pas encore assez ici - et il est possible qu'il soit déjà un peu trop tard comme ce qu'il a inventé est devenu déjà banal ensuite. Il était à la fois un romancier et un universitaire qui enseignait l'art du roman et ses romans commencèrent donc à porter sur leur forme même, à la fois humoriste et érudit, parodique et analytique. 


Né dans le Maryland, il avait fait son Masters dans l'université locale Johns Hopkins (Baltimore) en 1952 et il revint par la suite passer la majorité de sa vie dans cette baie du Maryland pour enseigner l'Ecriture à Johns Hopkins. Il prétend que c'était en travaillant comme assistant bibliothécaire dans les rayonnages de Johns Hopkins qu'il devint écrivain en classant les anthologies de contes comme des contes sancrits (la collection Peabody de la Sheridan Library abrite 300 000 livres du XVIIIe-XIXe siècle). D'un côté, Barth était très "régional" ou local (les marais du Maryland reviennent toujours de manière obsédante) alors que ses goûts le portaient vers un certain encyclopédisme littéraire comme celui de Borges. 

Après ses premiers romans réalistes, il écrit The Sot-Weed Factor (1960, traduit en 2002 le Courtier en tabac), où le personnage d'Ebenezer Cooke (1665-1732) est un des premiers poètes du Maryland et a écrit dans la réalité un poème satirique sur les escroqueries de la vie des premiers colons en Amérique. Barth transforme ce poème obscur sur un marchand de tabac en un conte à la Candide ou à la Tristram Shandy où Cooke croit écrire une épopée qui devient un récit de la désillusion sur le Nouveau Monde. 

Pale Fire de Nabokov, le roman bâti sur des annotations délirantes d'un poème, sort en 1962 et Barth sera ensuite un des rares écrivains contemporains qui trouvent grâce à Nabokov. Et ils partageaient un formalisme et une certaine indifférence à des questions de morale ou de politique. 

En 1966, Giles Goat-Boy est un conte plus fantastique. Giles a été abandonné et éduqué par des chèvres, ce qui en fait un petit Satyre. Retrouvé, il est élevé dans un Univers-Université dirigée par un Ordinateur et toute une partie du roman devient une parodie des savoirs que ce Satyre érudit absorbe, alors que les Départements de l'Université entrent dans une Guerre froide. 

Barth théorise alors ce qu'on appellera le "Post-Modernisme" en littérature dans son essai "The Literature of Exhaustion" (1967) où il parle de Nabokov et Borges comme les représentants de ce courant qu'il va définir comme méta-fiction. Il ajoute ensuite une correction dans "The Literature of Replenishment" (1979) qu'il reprend dans son livre Friday Book (1984). 

Un des personnages récurrents des romans de Barth va devenir Sheherazade, comme le personnage-narratrice qui entre dans ses propres récits des Mille et Une Nuits pour sauver la vie par la fiction. Chimera ou Letters ou The Last Voyage of Somebody the Sailor la font apparaître avec d'autres personnages de Barth qui s'écrivent et se racontent leurs points de vue. 

Les derniers romans m'attiraient moins car je trouvais que Barth jouait plus nettement sur l'auto-fiction (et le cadre du Maryland), comme beaucoup d'autres romans récents, et moins sur son procédé de méta-fiction sur des personnages fictifs. 

Son dernier roman, Every Third Thought (2011, il avait 81 ans) est sur un vieux romancier de Johns Hopkins qui réfléchit sur sa propre mort à venir. Cela pouvait être divertissant comme refrain sur Barth lui-même mais sa Comédie humaine risquait de se refermer uniquement sur des impressions de l'auteur-narrateur. 

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