samedi 17 octobre 2009

Un spectre et un prophète



Le problème après mon exercice ascétique sur la dialectique du Maître et du Serviteur est qu'ensuite, c'est vraiment très facile de la voir partout.



Mais franchement, sans surinterpréter, dans Un Prophète de Jacques Audiard [SPOILER] Malik El Djebena (Tahar Rahim) devient au début le serviteur du Maître César Luciani (Niels Arestrup) parce qu'il est soumis à sa crainte du Maître Absolu, la Mort, que César semble avoir surmonté à l'intérieur de la Centrale. Puis il se cultive et travaille pour le Maitre jusqu'au moment du renversement et de l'Aufhebung, où le Serviteur a créé son réseau et gagne ainsi la pleine Reconnaissance sur le Maître.

Bien sûr, le Bildungsroman est prévisible dès que Reyeb annonce qu'il faut sortir plus sage qu'on n'est entré.

En revanche, je n'ai pas d'interprétation de certaines épiphanies sur le Spectre de la première victime (Reyeb, ouvert et enflammé, qui hante non pas comme un repentir mais comme une sorte de promesse) et sur la scène sacrificielle et prophétique avec le Cerf. Or cette scène du Cerf semble jouer un rôle central puisque le gangster Brahim Lattreche semble ensuite pardonner aussitôt le sacrifice de Reyeb.

7 commentaires:

Goodtime a dit…

La force de ce film est bien de demeurer fascinant alors même qu'il est prévisible. Il y a beaucoup à dire sur le parallèle entre l'initiation criminelle du héros et la progression soufi à travers les "stations", mais ce qui m'a touché est le caractère universel de la plupart des symboles (ainsi le refuge du mitard où se produit la libération de la culpabilité renvoie à une analogie alchimique entre la cornue e la prison qui était déjà utilisé par Nerval dans Nuits d'Octobre). Je crois que je pourrais parler des heures de ce film (et Hegel énonce des choses banales en comparaison à ce qu'il m'évoque).

Phersv a dit…

D'un autre côté, le passage par la pénombre du Mitard avant le retour vers la lumière est aussi archi-traditionnelle, non ?

Sans vouloir revenir au storytelling simpliste à la Star Wars, c'est aussi la phase de transformation de ce que le jungien Joseph Campbell appelle dans son "monomythe" le Ventre de la Baleine.

D'un point de vue réaliste, ce stratagème final serait d'ailleurs peu convaincant. Malik prévoit que la Quarantaine sera exactement le temps nécessaire pour que les derniers Corses se divisent et s'entretuent. Mais malgré la protection nouvelle des Barbus, cela aurait pu se retourner contre lui.

Cette fin suffit d'ailleurs à rendre le film supérieur à la célèbre Shawshank Redemption de Frank Darabont (qui est sans doute devenu l'un des plus archétypaux Films de Prison dans sa synthèse des clichés, et qui a été classé comme le meilleur film de tous les temps par les amateurs sur IMDB).

Dans The Shawshank Redemption, Andy Dufresne finit le rituel initiatique (qui dure 20 ans) par sa vengeance et sa libération totale, atteignant une sorte d'innocence totale en s'affranchissant de tout l'ordre de la Cité Injuste. A l'inverse, Malik El Djebena finit le rituel initatique par la vengeance et la maîtrise de sa culpabilité en tuant son père (et en devenant aussitôt père de l'enfant de Ryad), absorbant l'ordre social (l'intégration communautaire programmée) au lieu d'en sortir.

La première fin de conte de fée est plus satisfaisante pour un public religieux, et c'est pourquoi on ne revoit plus Andy libéré vers un Au-delà, pour éviter la retombée dans la réalité du monde social, alors que la libération de Malik est plus douce-amère dans sa famille recomposée derrière le réseau criminel.

Goodtime a dit…

"Archi-traditionnel" est exactement le terme : il y a dans ce film un alliage subtil entre les références à la culture religieuse maraboutique soufi (qui est la vraie tradition religieuse du Maghreb) et les archétypes (le ventre de la baleine ne possédant cependant pas l'inversion des valeurs que l'on trouve dans l'alchimie: il y a isomorphie des symboles mais un manque d'ambivalence dynamique). La dialectique du maître et de l'esclave (qui selon Hegel lui aurait été inspiré par Diderot) ne se conjugue pas avec le meurtre du père mais plutôt avec la jouissance du valet (qui a la chose pendant que son maître n'a que le mot). Ce qui est plus similaire à mon sens à l'éthique hégelienne c'est la possibilité de faire le bien parce que l'on peut aussi faire le mal. Mais l'un dans l'autre, je crois que Hegel n'y est pour rien et que l'on est dans le registre de l'anthropologie religieuse (à ce titre "Un Prophète" rappelle beaucoup le film noir "J'irai au ciel parce que l'enfer est ici bas" qui adaptait la vie de St-François d'Assises à l'époque moderne).

Goodtime a dit…

Comme je l'ai écrit, je pourrais parler des heures de ce film...
Donc juste une remarque encore : il faut noter la très grande importance des langues et du trilinguisme du héros.
S'il y a un maître hégelien dans ce film c'est la langue comme aliénation et dépassement de l'autre. J'ai été frappé de voir que "Inglorious Basterd" construisait aussi son intrigue essentiellement grace à ce procédé.

ruinescirculaires a dit…

J'aime beaucoup le film aussi vais-je chipoter.
Le principal reproche que l'on puisse lui faire est le caractère linéaire de son scénario Au fond le héros ne rencontre aucune vraie difficulté dans son parcours. Et la tension avec Lattreche est résolu par ce qui m'apparait comme un simple coup de force scénaristique (la prophétie). Je dois avouer n'avoir pas compris le titre. En quoi est-il un prophète ? je serais curieux de lire Goodtime, dont les interventions me semblent pertinentes, sur ce point.
Je trouve pour ma part les scènes oniriques fort belles dans la mesure où elles constituent des sortes d'échappées au carcan du scénario-programme du film d'où d'ailleurs ma réticence lorsque la scène du cerf est récupérée au profit de ce programme.
Pour terminer, l'idée de la culpabilité qui devient promesse (la présence du fantôme) est également très belle.

Goodtime a dit…

Votre perplexité quant au titre est légitime et parfaitement délibérée, à mon sens, de la part d'Audiart. La linéarité aussi. C'est sa grande force : ne pas céder à la péripétie, ne pas chercher à nous surprendre en prenant à contrepied sur chaque scène (ce que fait magistralement Tarentino par exemple), au contraire choisir dès le départ une ligne dérangeante et s'y tenir en approfondissant : ici, cela signifie identifier initiation criminelle et initiation spirituelle (en ce sens le film est le contraire de Scarface). Pour en revenir au "prophète", il faut rappeler que dans l'initiation soufi le voyageur passe par différentes "stations" sous la conduite d'un guide qui lui apparaît au moins une fois dans sa vie. Le spectre est donc tout à la fois un symbole psychanalytique de la culpabilité (liée aussi à la maîtrise de la langue coranique) et ce "Kheir" que l'on doit reconnaître ; le fait de le tuer n'est pas ABSOLUMENT mauvais ; sa disparition est libération de la culpabilité et accomplissement. Dans la parabole du poisson de Moïse (reprise par Augustin, Mohamed, Leibniz (mais sans le poisson), etc.), il faut aussi tuer, ou du moins laisser mourir, pour s'accomplir. Maintenant un cap déterminant du voyage, dans les versions maghrébines notamment, est la réception des visions et le fait d'y répondre. Non seulement le héros fait appel à sa vision, mais ensuite il refuse de ruser et affronte l'épreuve de la vérité. C'est pourquoi le retournement de Lattrèche doit rester ambigu : peut-être qu'il respecte la prescience, peut-être que la chasse s'est substituée à la vengeance (comme dans le sacrifice d'Abraham), peut-être aussi que la mort de son camarade lui a servi (et qu'il n'osait se l'avouer pris dans un code de l'honneur qui n'est que la version superficielle de la vertu). J'ai cherché un verset où il serait question de cerf ou de biche qui puisse encore approfondir cette interprétation, mais je n'en ai pas trouvé.

Anonyme a dit…

Merci pour votre réponse. Un ami à qui je présentais mes objections me rétorqua que le film d'Audiard était un film d'éducation, ce qui semble rejoindre votre propos.
Ruines circulaires (P/Z)