dimanche 28 février 2021

L'Âne et Kant (2)

 


COUP D’ŒIL GÉNÉRAL.


L’orateur, fût-il âne, essoufflé se repose ;
Patience reprit, ayant fait une pause :

Rhéteurs, quel mot divin faites-vous épeler ?
Dites, qu’enseignez-vous ? que venez-vous parler
D’idéal, de réel, et nous rompre la tête ?
Votre réel à vous, c’est la chimère bête,
Ou c’est la loi féroce et dure ; ici Baal,
Là Dracon ; et l’erreur partout. Votre idéal
C’est quelque faux chef-d’œuvre ou quelque vertu fausse,
C’est un roi qu’en rampant la flatterie exhausse,
Ou c’est un livre pâle ayant pour qualité
De s’ouvrir sans blesser les yeux de sa clarté ;
Honneur au grand Louis ! Gloire au tendre Racine !
Ah ! l’idéal m’endort, le réel m’assassine,
Grâce ! au diable ! assez bu ! Je prends congé. Bonsoir.

Quelle solution donne votre savoir
Sur ce qui nous étonne ou ce qui nous effraie ?
Avez-vous seulement un peu de lueur vraie ?
Non. Rien. Sur l’inconnu, l’absolu, le divin,
Sur l’incompréhensible et l’insondable, en vain
L’illuminé contemple et le myope scrute,
Qu’est-ce que vous savez de plus que moi la brute ?

Hélas ! je sens moi-même, étant votre écolier,
Hommes, ma tête au poids des questions plier ;
J’ai sur mon cristallin naïf la taie humaine.

Le prêtre en sait-il plus que le catéchumène ?

Le cardinal voit-il mieux que l’enfant de chœur ?
L’ombre a la face grave et le profil moqueur ;
Et l’ombre, tu le sais, ô Kant, c’est la science.
Sur le premier venu fais-en l’expérience.
Vois, cet homme a blêmi sur sa bible ; voici
Qu’il est vieux ; l’homme est chauve et le livre est moisi ;
Les cheveux ont passé de l’homme sur le livre ;
L’homme a voulu tout voir, tout savoir, tout poursuivre,
Tout avoir ; secouer le linceul pli par pli ;
Il s’est rassasié, repu, gavé, rempli ;
Il sait toute la langue et toute la pensée,
Et la géométrie et la théodicée,
La légende crédule et le chiffre sournois ;
Il sait l’assyrien, le persan, le chinois,
L’arabe, le gallois, le copte, le gépide,
Le tartare, le basque ; eh bien, il est stupide.
Au fond de cette tête où s’accouple et se fond
Tout l’idéal avec tout le réel, au fond
De ce polytechnique et de ce polyglotte,
L’immensité du vide et du tombeau sanglote.

Oh ! ces sophistes lourds, ces casuistes froids,
De la tourbe ahurie exploitant les effrois,
Tous ces fakirs, latins, grecs, sanscrits, hébraïques,
Tous ces gérontes noirs, tonsurés ou laïques,
Tous ces pharisiens de l’explication,
Ceux-ci venant de Rome et ceux-là de Sion ;
Tous ayant leur koran, leur joug, leur évangile,
Leur bible de papier ou leur autel d’argile,
Jurant par Aristote ou par Thomas d’Aquin,
Pour trouver l’éternel furetant un bouquin ;
Bègues, sourds; demandant à leur dictionnaire
Le mot, que l’aigle entend murmurer au tonnerre ;
Pas un ne comprenant ce splendide credo
Qui s’étoile le soir aux plis du noir rideau,
Pas un ne se laissant aller, l’âme penchante,
À l’attendrissement du point du jour qui chante,

Comme je les ai vus disputer, s’acharner,
Affirmer, contester, et bruire, et vanner,
Les grecs chassant les juifs, les juifs damnant les guèbres,
De la semence d’ombre en un van de ténèbres !

Comme je les ai vus, dressés sur leur séant,
Hagards, les uns, docteurs de leur propre néant,
Ayant l’aveuglement funèbre pour disciple,
Rêvant dans l’empyrée un monstre double ou triple,
Regardant fuir, tandis qu’effarés nous songions,
L’ouragan des erreurs et des religions,
Épier s’ils verraient passer dans la rafale
Ou le Janus bi-front ou l’Hermès tricéphale !
D’autres, logiciens, métaphysiciens,
Pédagogues, groupés sous les porches anciens,
Discuter l’évidence, et fouiller, rêveurs blêmes,
L’énigme à la lueur livide des systèmes,
Et, combinant les faits, les doutes, les raisons,
Rapprocher, pour souffler dessus, ces noirs tisons !
D’autres, théologaux, notaires de consultes,
Évêques secouant leur foudre au seuil des cultes,
Clercs, chanoines, bedeaux, prédicateurs, abbés,
Dans l’ornière d’un texte ou d’un rite embourbés,
De quelque oiseau mystique adorant l’envergure.
Étouffant par moment le rire de l’augure,
Agiter leurs longs bras et leur surplis jauni
Dans des chaires faisant ventre sur l’infini ;
Et, clignant leurs yeux morts sous leurs crânes fossiles,
Assembler le nuage informe des conciles,
Dans Éphèse, dans Reims, dans Arles, dans Embrun,
Sur Dieu, l’être éclatant, l’être effrayant, l’être un !
Et courber leur front chauve, et se pencher encore,
Et chercher à tâtons l’éblouissante aurore,
Et crier : — Voyez-vous quelque chose ? Est-ce là ?
Qu’en pense Onufrius ? qu’en dit Zabarella ?
Où donc est l’être ? Où donc est la cause première ?
Cherchons bien ! — Et pendant que l’énorme lumière,

Formidable emplissait le firmament vermeil,
Leur chandelle tâchait d’éclairer le soleil !

Homme, à d’autres instant, enivré de toi-même,
L’aveuglement croissant dans ta prunelle blême,
Tu dis : — C’est moi qui suis. Dieu n’est pas ; l’homme est seul.
Est-ce au Gange, à la Mecque, à Thèbe, à Saint-Acheul,
Dans les cornes d’Ammon ou dans la Vénus d’Arle,
Qu’il faut aller chercher ce Dieu dont on nous parle ?
Est-ce lui que l’enfant a dans son petit doigt ?
Personne ne l’a vu, personne ne le voit,
Cet être où la ferveur des idiots s’attache.
Il est donc bien difforme et bien noir qu’il se cache ?
L’homme est visible, lui ! c’est lui le conquérant ;
C’est lui le créateur ! l’homme est beau, l’homme est grand ;
L’argile vit sitôt que sa main l’a pétrie ;
L’homme est puissant ; qui donc créa l’imprimerie,
Et l’aiguille aimantée, et la poudre à canon,
Et la locomotive ? Est-ce Jéhovah ? non ;
C’est l’homme. Qui dressa les splendides culées
Du pont du Gard, au vol des nuages mêlées ?
Qui fit le Colisée, et qui le Parthénon ?
Qui construisit Paris et Rome ? Est-ce Dieu ? non ;
C’est l’homme. Pas de cime où l’homme roi ne monte.
Il sculpte le rocher, sucre le fruit, et dompte,
Malgré ses désespoirs, sa haine et ses abois,
La bête aux bonds hideux, larve horrible des bois ;
Tout ce que l’homme touche, il l’anime ou le pare. —
Bien, crache sur le mur, et maintenant compare.
Le grand ciel étoilé, c’est le crachat de Dieu.

Nier est votre roue et croire est votre essieu,
Hommes, et vous tournez effroyablement vite.
Après l’enfant de choeur, le diacre et le lévite
Chantant alleluia, passe une légion
D’hérétiques criant l’hymne trisagion ;
L’homme blanc devient noir de nuance en nuance ;

Entre une conscience et une autre conscience
Le fil est court ; Rancé coudoie Arnauld ; Arnauld
Janséniste confine à Luther huguenot ;
Et Luther huguenot touche à Rousseau déiste ;
Et Rousseau n’est pas loin de Spinosa ; c’est triste,
Ou c’est réjouissant, à ton choix ; mais c’est vrai ;
L’Horeb, ou Sans-Souci ; le Thabor, ou Cirey,
Entre Orphée et Pyrrhon l’humanité trébuche ;
Ô Kant, nous tomberions dans quelque obscure embûche,
Nous bêtes, s’il fallait que nous vous suivissions.
L’homme va du blasphème aux superstitions ;
Il brave le réel, puis il adore l’ombre ;
Il passe son poing vil à travers l’azur sombre,
Jette sa pierre infâme aux saintes régions,
Et croit réparer tout par ses religions,
Par un faux idéal taillé dans la matière,
Par on ne sait quel spectre imitant la lumière,
Par quelque idole vaine et folle qu’il met là,
Et qu’il nomme Zeus ou qu’il appelle Allah.
Il insulte le Dieu, le créateur, l’arbitre ;
Puis, inepte et tremblant, raccommode la vitre
Des infinis avec une étoile en papier.

J’ai lu, cherché, creusé, jusqu’à m’estropier.
Ma pauvre intelligence est à peu près dissoute.
Ô qui que vous soyez qui passez sur la route,
Fouaillez-moi, rossez-moi ; mais ne m’enseignez pas.
Gardez votre savoir sans but, dont je suis las,
Et ne m’en faites point tourner la manivelle.
Montez-moi sur le dos, mais non sur la cervelle.

Mon frère l’homme, il faut se faire une raison,
Nous sommes vous et nous dans la même prison ;
La porte en est massive et la voûte en est dure ;
Tu regardes parfois au trou de la serrure,
Et tu nommes cela Science ; mais tu n’as
Pas de clef pour ouvrir le fatal cadenas,

J’ai fort compassion de toi, te l’avouerai-je ?

Toi qu’une heure vieillit, et qu’une fièvre abrège,
Comment t’y prendrais-tu, dans ton abjection,
Pour feuilleter la vie et la création ?
La pagination de l’infini t’échappe.
À chaque instant, lacune, embûche, chausse-trape,
Ratures, sens perdu, doute, feuillet manquant ;
Partout la question triple : Comment ? Où ? Quand ?
Dieu fut-il le premier potier en faisant l'homme ?
Qu’est-ce que le serpent ? Que veut dire la pomme ?
Deux natures parfois se compliquent, et font
Comme un chiffre où la brute avec Adam se fond ;
Le singe reparaît sous l’homme palimpseste ;
Viens-tu du fratricide et sors-tu de l’inceste,
Comme le dit Moïse ? Ou n’es-tu que le fait
Résultant d’un chaos qu’un soleil échauffait,
Être double, être mixte en qui s’est condensée
La matière en instinct, la lumière en pensée,
Le seul marcheur debout, créature sommet
Que l’arbre accepte, auquel la pierre se soumet,
Et que la bête obscure, ayant pour verbe un râle,
Subit en protestant dans sa nuit sépulcrale ?
Es-tu le patient dont nous sommes les clous ?
As-tu derrière toi le Mal, le grand jaloux ?
Contiens-tu quelque flamme auguste qui doit vivre ?
Ou n’es-tu qu’une chair qu’un souffle épars enivre,
Qui fera quelques pas et sera de la nuit ?
Es-tu le vain brouillard, d’un peu d’aurore enduit,
Qui, prêt à s’effacer, se déforme et chancelle ?
As-tu dans toi l’étoile à l’état d’étincelle,
Et seras-tu demain aux séraphins pareil ?
Réponds à tout cela, si tu peux. Ton sommeil,
En sais-tu le secret ? Connais-tu la frontière
Où l’esprit ailé vient relayer la matière ?
Comment le ver s’envole ? et par quelle loi, dis,
Les enfers lentement sont promus paradis ?

Que sais-tu du parfum ? que sais-tu du tonnerre ?
Peux-tu guérir l’abcès du volcan poitrinaire ?
Qu’est-ce que tes savants t’apprennent ? Turrien,
Qui te dira le nom du vent en syrien,
Sait-il son envergure et son itinéraire ?
La mamelle de l’ombre est là ; peux-tu la traire ?
Abundius qui fut diacre d’Anicetus
Sait-il quel ouvrier peint en bleu le lotus ?
Balœus, Surius, Pitsoeus et Cédrène
Savent-ils pourquoi l’aube en larmes est sereine ?
L’abbé Poulle ose-t-il en face regarder
L’énigme qu’on entend gémir, chanter, gronder ?
As-tu lu dans Lactance ou bien dans Éleuthère
Quelle est la fonction du diamant sous terre ?
Sais-tu par dom Poirier ou par monsieur Lejay
De quelle flamme l’œil des condors est forgé,
Et maître Calepin dit-il dans son glossaire
Où se trempe l’acier dont est faite leur serre ?
Saint Thomas connaît-il tous ces noirs ixions
Qu’on nomme affinités, forces, attractions ?
Nicole, qui sait tout, sait-il par quel organe
L’été tire à jamais à lui la salangane,
Et, vainqueur, fait passer la mer au passereau ?
Homme, sais-tu comment l’eau nourrit le sureau ?
Connais-tu l’hydre orage et le monstre tempête
Qui naît dans le jardin des cieux, dresse la tête,
Glisse et rampe à travers les nuages mouvants,
Et qui flaire la rose effrayante des vents ?
Qu’as-tu trouvé ? Devant l’évolution sainte
De la vie, admirable et divin labyrinthe,
Ta vue est myopie et ton âme est stupeur.

Vois, ce monde est d’abord un noyau de vapeur
Qui tourne comme un globe énorme de fumée ;
Vaste, il bout au soleil qui luit, braise enflammée ;
Il bout, puis s’attiédit et se condense, et l’eau
Tombe au centre du large et ténébreux halo ;

Puis la terre, encor fange, au fond de l’eau s’amasse ;
Sur cette vase on voit ramper une limace,
C’est l’hydre, c’est la vie ; et la mer s’arrondit
Autour d’un point qui sort des eaux et qui verdit ;
C’est l’île surgissant des profondeurs béantes ;
Des vers titans parmi des fougères géantes
Fourmillent ; et du bord des boueux archipels
Des colosses se font de monstrueux appels ;
L’hippopotame sort de l’immense onde obscure,
Le serpent cherche un flanc où plonger sa piqûre,
De vaste millepieds se traînent, le kraken
Semble un rocher vivant sous l’algue et le lichen,
Et le poulpe, agitant sa touffe contractile,
Tâche d’étreindre au vol l’affreux ptérodactyle ;
Puis des millions d’ans se passent ; du roseau
Sort l’arbre, et l’air devient respirable à l’oiseau,
Et la chauve-souris décroît, et voici l’aigle,
Le vent fraîchit, le flot baisse, la mer se règle,
L’île soudée à l’île ébauche un continent,
Et l’homme apparaît nu, pensif et rayonnant ;
C’est fini ; l’aube émerge, et le recul immense
Des monstres, du chaos, des ténèbres, commence ;
La tempête de l’être a cessé de souffle ;
Et l’on entend des voix sur la terre parler ;
Le typhon s’amoindrit et devient l’infusoire ;
Et l’antique bataille, inextinguible et noire,
Du dragon et de l’hydre, avec son fauve bruit,
Fuit dans le microscope et se perd dans la nuit ;
L’effrayant désormais plonge dans l’invisible ;
L’infiniment petit s’ouvre, gouffre terrible ;
L’épouvante s’éclipse après avoir régné ;
L’horreur, devant Adam qui doit être épargné,
Pas à pas rétrograde et rentre inassouvie
Dans cet enfoncement sinistre de la vie ;
L’azur prodigieux s’épanouit au ciel.

Et maintenant, savant, penseur officiel,

Rat du budget, souris d’une bibliothèque,
Académicien bon voisin de l’évêque,
Quel compte te rends-tu de tout cela, réponds ?
Comment rattaches-tu les arches de ces ponts
Au grand centre de l’ombre ? avec quelles besicles,
Docteur, regardes-tu les formidables cycles ?
Tu t’enfermes, craintif, dans le roman sacré ;
Mieux vaut mutiler Dieu que fâcher son curé ;
Et Cuvier, traître au vrai, pour être pair de France,
Trouble des temps profonds la sombre transparence.

Pour augmenter la brume, hélas ! les professeurs
Ajoutent doctement de l’encre aux épaisseurs,
Et l’institut nous montre avec un air de gloire
L’énigme plus opaque et la source plus noire.
Ô le bon vieux palais gardé par deux lions !
La science met là tous ses tabellions,
Et l’on se complimente et l’on se félicite ;
Et moi l’âne, qui suis parmi vous en visite,
Je n’aurais jamais cru que l’homme triomphât
À ce point de son vide, et, si nul, fût si fat !
Avec Diafoirus Bridoison fraternise ;
Le dindon introduit l’oie et la divinise ;
Vrai ! quand la comète entre au sanhédrin des cieux
Et des astres fixant sur sa splendeur leurs yeux,
Le grand soleil, auquel tout l’empyrée adhère,
Ne fait pas plus de fête à ce récipiendaire.

Pleure, homme ! — Et que sais-tu de ton propre destin ?
Dis ? quoi de ton cerveau ? quoi de ton intestin ?
Quoi d’en haut ? quoi d’en bas ? depuis ton vieux déluge,
Dis, ce que c’est qu’un prêtre et ce que c’est qu’un juge,
Le sais-tu ? te vois-tu serpenter, dévier,
Crouler ? as-tu sondé la mort, trou de l’évier ?
Même en considérant Dieu comme hors de cause,
Comme clair dans l’esprit et prouvé dans la chose,
Même en nous laissant, nous les brutes, de côté,

Comprendre ces mots, Sort, Sépulcre, Humanité ;
Savoir la profondeur de ce puits où tu tombes,
Quelle espèce de jour passe aux fentes des tombes,
À quel commencement cette fin aboutit ;
Savoir si l’homme, en qui l’éternel retentit,
Est ou n’est pas trompé par ses sombres envies
D’autres ascensions, d’autres sorts, d’autres vies ;
Savoir s’il est épi dans le céleste blé ;
Savoir si l’alchimiste inconnu, le Voilé,
Soude en ce creuset morne appelé sépulture
Le monde antérieur à sa sphère future ;
Si vous fûtes jadis, si vous fûtes ailleurs
Plus beaux ou plus hideux, plus méchants ou meilleurs ;
Si l’épreuve refait à l’âme une innocence ;
Si l’homme sur la terre est en convalescence ;
Si vous redeviendrez divins au jour marqué ;
Si cette chair, limon sur votre être appliqué,
Argile à qui le temps avare se mesure,
N’est que le pansement d’une ancienne blessure ;
Si quelqu’un finira par lever l’appareil ;
Savoir si chaque étoile et si chaque soleil
Est une roue en flamme aux lumières changeantes
Dont les créations diverses sont les jantes
Et dont la vie immense et sainte est le moyeu ;
Voir le fond du ciel noir et le fond du ciel bleu,
Homme, cela n’est pas possible, et j’en défie,
Christ, ta religion ! Kant, ta philosophie !

Le gouffre répond-il à qui vient l’appeler ?
Non. L’effort est perdu. Déchiffrer, épeler,
Apprendre, étudier, n’est qu’un pas en arrière.
L’esprit revient meurtri du choc de la barrière ;
L’homme est après la marche un peu moins avancé ;
Hélas ! X Y Z en sait moins qu’A B C ;
L’espérance a les yeux plus ouverts que l’algèbre ;
J’ai toujours entendu, devant le seuil funèbre
Des problèmes obscurs qui mettent sur les dents

Les chercheurs, et qui font griffonner aux pédants
Tant d’affreux in-quarto, ruine du libraire,
L’ignorance hennir et la science braire.

Je viens de voir le blême édifice construit
Par l’homme et la chimère, avec l’ombre et le bruit,
La rumeur, la clameur, la surdité, la haine.
De quoi je sors ? Je sors de la besogne vaine ;
Je viens de travailler, Kant, à la vision.
J’ai vu faire à Zéro son évolution.
Sur la montagne informe où la brume séjourne,
Dans l’obscur aquilon la Tour des langues tourne
Sur quatre ailes : calcul, dogme, histoire, raison ;
Les savants, gerbe à gerbe, y portent leur moisson ;
Et, tombant, surgissant, passantes éternelles,
S’évitant, se cherchant, les quatre sombres ailes
Se poursuivent toujours sans s’atteindre jamais ;
Elles portent en bas la lueur des sommets,
Et rapportent en haut le gouffre, et la folie
Des souffles les tourmente et les hâte et les plie.
L’intérieur est plein d’on ne sait quel brouillard ;
Le râle du savoir s’y mêle au cri de l’art ;
Ô machine farouche ! on dirait que les meules
Sont vivantes, et vont et roulent toutes seules ;
Et l’on entend gémir l’esprit humain broyé ;
Tout l’édifice a l’air d’un monstre foudroyé ;
On voit là s’agiter, geindre, monter, descendre,
Ces pâles nourrisseurs qui font du pain de cendre,
Arius, Condillac, Locke, Érasme, Augustin ;
L’un verse là son Dieu, l’autre offre son destin ;
On s’appelle, on s’entr’aide, on s’insulte, on se hèle ;
On gravit, charge aux reins, la frémissante échelle ;
Sous les pas des douteurs on voit trembler des ponts
Où le prêtre jadis cloua ses vains crampons ;
L’erreur rôde, la foi chante, l’orgueil s’exalte,
Et l’on se presse, et point de trêve, et pas de halte ;
Le crépuscule filtre aux poutres du plafond

Par les toiles qu’Ignace et Machiavel font ;
Tous vont ; celui-ci grimpe et celui-là se vautre ;
Tous se parlent ; pas un n’entend ce que dit l’autre ;
L’aile adresse en fuyant à l’aile qu’elle suit
Un discours qui se perd dans un chaos de bruit ;
Les meules, ébranlant la tour de leur tangage,
Échangent sous la roue on ne sait quel langage ;
Les portes pleines d’ombre en tournant sur leurs gonds
Ont l’air de grommeler de monstrueux jargons ;
L’œuvre est étrange ; on voit les engrenages moudre
Le bien, le mal, le faux, le vrai, l’aube, la foudre,
Le jour, la nuit, les Tyrs, les Thèbes, les Sions,
Et les réalités, et les illusions ;
On vide sur l’amas des rouages horribles
D’effrayants sacs de mots qu’on appelle les bibles,
Les livres, les écrits, les textes, les védas ;
Le diable est au grenier qui voit par un judas ;
À mesure qu’aux trous des cribles, noire ou blanche,
La mouture en poussière aveuglante s’épanche,
La mort la jette aux vents, ironique meunier ;
On entend cette poudre affirmer et nier,
Disputer, applaudir, et pousser des huées,
Et rire, en s’envolant dans les fauves nuées ;
Et des bouches au loin s’ouvrant avidement
À ces atomes fous que la nuit va semant ;
Et cette nourriture a l’odeur de la tombe ;
Le faîte de la tour se lézarde et surplombe ;
Et d’autres travailleurs montent d’autres fardeaux,
Chacun ayant son sac de songes sur le dos ;
Et les quatre ailes vont dans l’ouragan qui passe,
Si vaste qu’en faisant un cercle dans l’espace,
La basse est dans l’enfer et la haute est au ciel.
Je viens de ce moulin formidable, Babel.

samedi 27 février 2021

WandaVision

 Je n'ai pas vu la plupart des films Marvel. Je suis fan de superhéros mais pas tellement de cinéma de superhéros et j'aurais du mal à justifier pourquoi mais je trouve les superhéros plus plats quand ils sont retranscrits sur écran... 

Mais comme Vision est l'un de mes personnages préférés, j'ai quand même regardé cette nouvelle mini-série de Marvel pour la télévision. C'est assez incompréhensible si vous n'avez pas vu les derniers films Avengers et sans doute aussi quelques autres comme Captain Marvel (pour Monica Rambeau). Au fil des années, le Marvel Cinematic Universe a accumulé pas mal d'intrigues. 

Le scénariste Tom King avait sorti en 2016 une mini-série en 12 numéros sur la Vision, une tragédie d'horreur où l'androïde était consumé par son désir d'humanité et par son échec sanglant où disparaît presque toute sa famille (heu... spoiler alert, pardon). La sorcière Agatha y apparaît, mais comme narratrice et oracle de la catastrophe, pas comme antagoniste. Une des originalités était que l'angoisse métaphysique de l'androïde était représentée par le problème mathématique P vs NP



La série télé sur Disney+, drame d'action simulant au début une sit-com avec une inquiétante étrangeté, est centrée sur Wanda, la Sorcière écarlate et la Vision n'y est plus qu'un faire-valoir qui ne sert qu'à se faire ressusciter et à s'angoisser de n'être qu'une marionnette de Wanda. Agatha y est dans un rôle différent du comic, plus proche de celui de son fils Scratch. (En passant, une idée dans certains comics Ultimate était que HYDRA était à l'origine liée à une Hydre démoniaque et pas au nazisme et cela pourrait être assez facilement lié à ces Sorcières). 

La série est plus une idée de mise en scène post-moderne et auto-référentielle sur l'aliénation féminine où Wanda récapitule l'image de la femme dans les comédies télévisées depuis les années 1950, de la Ménagère refoulant ses soucis à la Névrosée dévastée. 

La plupart des idées de Steve Englehart dans sa vieille mini-série de 1986 que Tom King avait pu utiliser (comme le fait que la Vision souffre de n'être qu'un jumeau psychique de Wonder Man) ne sont bien sûr pas présentes et cette Wanda créée par HYDRA n'a plus grand-chose à voir avec la Mutante fille de Magneto. Les enfants de Wanda, Billy & Tommy, sont assez proches de la version actuelle des comics, Wiccan et Speed. 

L'histoire, passée l'originalité de cette mise en abyme, est assez quelconque et doit servir ensuite à conduire au film Dr Strange 2

Idée de roman : Pantisocratie

Le Trio de Bristol

28 juillet 1794 : Thermidor. Robespierre et son entourage sont guillotinés. William Blake compose America en 1793 et Europe: A Prophecy en 1794. 

Quelques jours plus tard, les deux jeunes poètes anglais, Samuel Coleridge (presque 22 ans, Jesus College) et Robert Southey (fête ses 20 ans, Balliol College) reçoivent la nouvelle et vont commencer ensemble une pièce en vers en trois actes, The Fall of Robespierre, chez leur ami commun à Bristol, Robert Lovell (24 ans). A l'origine, le trio doit écrire un acte chacun mais finalement Southey réécrira l'acte de Lovell. Pour le trio, les Thermidoriens viennent de sauver la République et d'écarter la tyrannie mais ils sont aussi fascinés par la rhétorique révolutionnaire. Lovell vit au 25 College Street à Bristol. 

Southey cite dans sa lettre d'avril (qu'il signe Caius Gracchus) le chimiste et théologien non-conformiste Joseph Priestley (qui soutenait la Révolution française et qui a dû fuir en avril-juin 1794 vers la Pennsylvanie suite aux répressions de plus en plus directes contre les Jacobins anglais). Priestley a des arguments apocalyptiques qui peuvent évoquer un peu Blake. La Révolution française annoncerait la fin des temps. 

Bristol, port de l'esclavage et du commerce triangulaire avec l'Amérique (notamment les Caroline), a 60 000 habitants en cette fin du XVIIIe. Les Quakers de Bristol sont parmi les premiers à lutter contre l'esclavage (et il y en a peu du côté de Philadelphie). Ils n'étaient plus que 20 000 Quakers dans tout le Royaume-Uni (0,6% - ils étaient 60 000 un siècle avant, avant l'émigration vers la Pennsylvanie). 

3 soeurs Fricker : Sarah, Mary & Edith

Prendre Edith comme narratrice, comme une sorte d'Emily Brontë ? 

Robert Lovell (qui avait travaillé pour son père quaker fabriquant d'aiguilles) vient de se marier en janvier 1794 avec une actrice non-conformiste, Mary Fricker (23 ans) et il a été déshérité par son père quaker pour cette mésalliance avec une actrice non-quaker. Robert Southey vient de retrouver la plus jeune soeur, Edith Fricker (20 ans, il l'avait déjà connue plus jeune) et il l'épousera un an après (novembre 95). Samuel tombe amoureux de la soeur aînée des Fricker, Sarah (il l'écrit "Sara", 24 ans) et l'épousera aussi en octobre 1795 (et Hartley Coleridge naît en septembre 96).  La famille de leur père Stephen Fricker avait été ruinée quand Sara a encore 16 ans en 1786, Sarah et Edith ont dû vivre comme couturières à Bristol (et Lovell vend des aiguilles). 

Elles avaient été éduquées à Bristol à l'école de Trinity Street grâce à l'écrivaine et philantrope religieuse Hannah More (50 ans, mais celle-ci était devenue très hostile à la Révolution française dès le début et venait de publier des pamphlets contre Thomas Paine). La Vindication de Wollstonecraft est de 1792 (et elle vit en France de 92 à 95, son Histoire de la révolution sort en 94) et Southey vante l'Enquiry de Godwin (1793). 

Polly Darby (dite "Mary Robinson" ou "Perdita", 37 ans) était aussi une actrice de Bristol devenue écrivaine, poétesse, maîtresse du Prince de Galles à Londres depuis une douzaine d'années (on la surnomme la Sappho britannique), amatrice de Wollstonecraft et qui passa par les écoles de Hannah More. January 1795

Samuel est sans doute le plus excentrique, le plus idéaliste des trois et il vient d'interrompre ses études à Cambridge pour s'engager sous un faux nom dans l'armée. Ses frères l'ont ramené mais ses études sont gâchées. Sans doute pas encore consumé par la drogue en 1794 ? 

Southey et Lovell publient ensemble un recueil de poèmes où Southey signe "Bion" et Lovell signe "Moschus" (juste quelques sonnets, environ les 2/3 des poèmes sont de Bion). Moschus écrit une pièce satirique, la Bristoliad sur les commerçants de la ville. A cette époque, Southey écrit notamment aux frères Bedford (Grosvenor, 21 ans et Horace, 18 ans - Southey avait écrit sa Joan of Arc chez les parents Bedford quelques mois avant). 

Southey a écrit un début en prose de ce qui va devenir son roman Madoc, l'histoire d'un Gallois qui part conquérir une colonie au Mexique sur l'Empire aztèque (ou plutôt aux origines d'Aztlan) au XIIe siècle. C'est en discutant de cette uchronie que Southey discute aussi le projet d'émigrer aux USA. Le Prince gallois se serait uni avec une tribu et aurait alors laissé des traces anciennes médiévales. J'en avais parlé en 2015 en résumant son poème Thalaba (1800). 

Paul Muldoon a déjà sorti un livre de poème, Madoc: A Mystery (1990) sur la même uchronie pantisocratique que je voulais écrire... Il utilise donc une double uchronie où le Madoc de Southey est vrai et où Southey part vraiment et croise aussi Lewis & Clarke (mais en réalité, elle n'eut lieu qu'en 1803-1806, donc dix ans après). Plutôt la ligne Mason-Dixon entre Pennsylvanie et le Maryland depuis les années 1765. 

Autres alliés potentiels : George Burnett (18? élève à Balliol), Thomas Poole (28, un ancien tanneur devenu militant socialiste, surveillé par la police ; plein d'admiration pour Samuel Coleridge mais est plus pragmatique et moins idéaliste que le trio). 

L'Utopie pennsylvanienne : la PantIsoCratie

Le trio rêve alors de fonder une utopie égalitaire et communiste en Pennsylvanie. Dans la réalité, le projet meurt vers 1795 (et Lovell attrape une fièvre qui le tue en 1796). Ils auraient donc été au minimum 6, trois couples : Robert L. + Mary, Robert S. + Sara, Samuel + Edith. 

Indiens (Delaware Lenape ou Iroquois)

Il y a la Guerre avec les tribus de l'Ohio soutenues par les Britanniques (traité de paix en août 1795). 

L'intérêt par rapport à l'Icarie de Cabet est que c'est moins fondé sur la religion. En revanche, l'idée est clairement plus élitiste et individualiste, juste une petite communauté épicurienne et non une vraie utopie collective (même si Coleridge espère que ce sera ensuite un modèle attractif pour le reste de l'humanité). 

Le Plus ancien programme systématique de l'Idéalisme allemand (par un autre Trio environ du même âge que le Trio de Bristol), Hegel, Hölderlin et Schelling) n'est écrit qu'en 1796-97


Von der Natur komme ich aufs Menschenwerk. Die Idee der Menschheit voran, will ich zeigen, daß es keine Idee vom Staat gibt, weil der Staat etwas Mechanisches ist, so wenig als es eine Idee von einer Maschine gibt. Nur was Gegenstand der Freiheit ist, heißt Idee. Wir müssen also auch über den Staat hinaus! – Denn jeder Staat muß freie Menschen als mechanisches Räderwerk behandeln; und das soll er nicht; also soll er aufhören. Ihr seht von selbst, daß hier alle die Ideen, vom ewigen Frieden u.s.w. nur untergeordnete Ideen einer höheren Idee sind: Zugleich will ich hier die Prinzipien für eine Geschichte der Menschheit niederlegen und das ganze elende Menschenwerk von Staat, Verfassung, Regierung, Gesetzgebung bis auf die Haut entblößen. Endlich kommen die Ideen von einer moralischen Welt, Gottheit, Unsterblichkeit, – Umsturz alles Afterglaubens, Verfolgung des Priestertums, das neuerdings Vernunft heuchelt, durch die Vernunft selbst. – Absolute Freiheit aller Geister, die die intellektuelle Welt in sich tragen und weder Gott noch Unsterblichkeit außer sich suchen dürfen.

(...)


Zuerst werde ich hier von einer Idee sprechen, die, soviel ich weiß, noch in keines Menschen Sinn gekommen ist – wir müssen eine neue Mythologie haben, diese Mythologie aber muß im Dienste der Ideen stehen, sie muß eine Mythologie der Vernunft werden.

jeudi 18 février 2021

Tenir les deux bouts de la chaîne (3)

(Suite du précédent)

Dans un tweet (je ne mets pas de lien car elle a effacé après avoir été harcelée et elle a donc droit à l'oubli), une étudiante disait être "trop déçue" de découvrir que Françoise Vergès (une autrice réunionnaise, décolonialiste et "différentialiste") était (je cite) "white" (et même qu'elle descendait en partie de colons "zoreille"). Elle n'allait pas jusqu'à dire qu'elle n'allait plus la lire et ne l'accusait pas de trahison mais il était clair que cela enlevait pour elle beaucoup d'attrait ou de valeur si elle n'avait pas elle-même ressenti dans sa chair l'oppression coloniale qu'elle dénonçait. Le fait que cela arrive à Vergès était assez drôle puisque cela ressemblait à une sorte d'auto-réfutation mais en même temps, il était assez déprimant de voir une sorte de confirmation (en dehors de tout article de réacs de Causeur ou Le Point) que certains étudiants woke suivaient ces réflexes essentialisants avec tant de zèle. Ils ne fantasment bien entendu pas entièrement le problème, même si cela demeure très minoritaire. Même faire des blagues sur "woke" paraît maintenant de mauvais goût tant cela ressemble plus à une sorte d'obsession malsaine de ressentiment de ceux qui se sentent un peu trop visés. 

Le gouvernement a trouvé un nouveau bouc-émissaire commode pour changer de sujet à l'université en dénonçant "l'islamo-gauchisme". 

Le terme est ambigu entre deux lectures : 
(1) il y a eu des islamistes peu gauchistes mais prêts à faire de l'entrisme dans des organismes gauchistes en se disant qu'ils pourraient les occuper plus facilement au nom de l'anti-impérialisme (l'anti-juive fanatique Houria Bouteldja ou Tariq Ramadan par exemple) 
(2) il y a eu aussi certains à gauche pour être très indulgents voire nier toute diffusion du salafisme wahabhite financé par l'Arabie saoudite ou par les Frères musulmans égyptiens (l'influence chiite semble en revanche très réduite en dehors de l'essor au Liban). Ceux-là étaient motivés soit par une culpabilité vis-à-vis des colonies, une crainte de la discrimination au moment où elle augmentait en effet, la recherche d'alliés contre l'occidentalisation capitaliste du monde et même parfois une sorte de fascination pour une altérité de tradition, ou bien au contraire un simple calcul cynique et clientéliste, Et il y a des formes inconscientes d'anti-judaïsme dans la critique d'Israël qui poussait ensuite à refuser toute critique des mouvements islamistes contemporains. 

Tout le problème est le glissement où on passe de deux "cancel-culture" simultanées : 

(1) Il y a un risque de manque de critique de l'islamisme par crainte d'être accusé de participer de la discrimination xénophobe. 

(2) Il y a maintenant un risque de ne plus pouvoir critiquer ou discuter toute éventuelle discrimination par crainte d'être accusé de manquer de critique contre l'islamisme. 

Tout le débat serait alors réduit à des crypto-islamistes ou des islamophobes. 

Le débat entre Darmanin et Le Pen (où celle-ci voulait une loi spécifiquement contre l'islamisme politique et où Darmanin l'accusait de sous-estimer l'aspect religieux et voulait rappeler que la constitution exigeait donc de parler de choses plus générales comme le séparatisme à motif religieux) illustrait cette confusion où l'extrême centre fait une course peu compatible avec son libéralisme affiché. 

Les deux catégories (islamisme cherchant à manipuler le gauchisme ou une certaine gauche peu critique), existent bien sûr mais me semblent assez peu influentes. Je ne vois que très peu de noms universitaires dans la seconde catégorie. Peut-être la sociologue différentialiste Delphy qui a l'air de vouloir défendre Bouteldja ? Peut-être Burgat, qui paraît certes critique contre les Saoudiens mais nettement moins contre d'autres pétromonarchies ? Mais il se peut que cela ne traduise que mon ignorance. 

Dans les partis politiques et non à l'université, il y a eu de l'entrisme chez certains courants des Verts ou de NPA, et même un peu chez les Mélenchonistes. L'ambiguïté de Génération.S sera toujours d'être liée à un parcours local de Hamon à Trappes, ce qui explique sans doute en partie l'hystérisation de la question récente sur les propos de l'enseignant de philosophie. Je m'abstiens d'en parler car je n'ai pas de recul ou assez d'informations. Dans les médias, il y a certes Plénel à Médiapart, mais ce n'est pas si courant. 

Les Universitaires exagèrent sans doute en disant que c'est (déjà) du McCarthysme, même si je viens de commencer des noms en espérant que cela ne devienne pas des "listes" de proscription. Personne n'est encore mis en jugement. Mais le gouvernement vise en fait plus le gauchisme, sans oser le dire, et se sert de ce tiret théologico-politique pour pouvoir mieux délégitimer ensuite toute critique (de même que le gauchisme peut certes réduire les divergences entre libéraux à des formes de fascisme larvé). 

Le vrai danger pour la laïcité est qu'elle a été tellement instrumentalisée qu'on n'arriverait plus à la défendre comme autre chose que comme le "Communautarisme de la Majorité catholique-zombie". Même un laïcard comme moi aurait du mal à ne pas comprendre que la population de la religion active de la principale minorité finisse par ne plus croire à une quelconque neutralité du terme. Quand les Gilets jaunes manifestaient sur le pouvoir d'achat et que Macron a déclaré comprendre les craintes sur la laïcité, le terme était déjà agonisant dans le hors-sujet total, le prétexte, le red herring, le flatus vocis qui n'est plus là que comme agitation émotionnelle et plus comme un enjeu politique réel. 

Inwiefern auch wir noch fromm sind


Le Prêtre de l'Impératif catégorique

J'aime beaucoup le philosophe vulgarisateur et vidéaste Monsieur Phi, je le recommande souvent à mes élèves et que je n'ai pas de désaccords majeurs avec sa vision analytique le plus souvent (très bonne vulgarisation sur Bayes, par exemple). Comme tous les analytiques français, il a tendance à avoir du ressentiment contre la domination continentale mais il n'est pas si insistant que cela en dehors de quelques blagues contre les mythes platoniciens dont il a dit une fois qu'il ne voyait pas pourquoi on continuait de les faire étudier comme des arguments. (Je ne suis pas d'accord, le mythe de Prométhée est beau et trop influent dans notre histoire pour être réduit à des clichés de dissertation et sur ce point, je reste continental et même un peu stieglerien - voir aussi sur les autres mythes platoniciens puisque je crois que le démarcation entre mythe et philosophie n'est pas claire, cf. aussi sur le noble mensonge). 

Dans une vidéo sur la déontologie kantienne, après avoir quand même dit qu'on ne pouvait pas écarter tout l'intérêt du moins à première vue d'une fondation a priori de l'éthique contre l'empirisme utilitariste, il a attaqué les préjugés de Kant en le réduisant quasiment à l'idée que Kant passait beaucoup plus de temps à dire que l'onanisme était une faute morale contre soi-même (en instrumentalisant son propre corps en le réduisant à sa propre source de plaisir) qu'à s'occuper de questions éthiques vraiment importantes comme l'abolition de l'esclavage. En gros, Kant a bien dit que tous les êtres rationnels étaient égaux en dignité et qu'on ne pouvait jamais acheter ou vendre un humain (tout comme chez Rousseau) mais en dehors de quelques passages un peu racistes ou eurocentriques de son anthropologie, il n'a pas fait les efforts de Condorcet ou surtout Brissot contre l'institution particulière de l'asservissement d'autrui. Puis Monsieur Phi opposait cela à l'éthique minimale utilitariste de Bentham, qui, elle, était bien plus affranchie de la morale sexuelle de son époque en défendant la liberté sexuelle entre adultes consentants (même si je ne suis pas sûr que l'utilitarisme de Bentham, contrairement à celui de Mill, ait fait beaucoup d'efforts non plus contre les formes contemporaines d'exploitation). 


Mythe et effroi

Ce qui m'a étonné dans cette affaire était que j'étais assez chagriné

Et je ne comprenais pas bien cet affect triste. Je déprime trop facilement et j'ai une tendance à l'aboulie et à la misologie mais certainement, une petite ironie ne pouvait pas me dégoûter à la fois de tout Kant et toute la vulgarisation philosophique ? Un enthousiasme intégriste serait-il un rempart dans le combat contre la misologie ?

Je ne crois pourtant pas être si "fidèle" à Kant que cela (malgré des années de classes prépa très idéalistes allemandes) et je connaissais déjà son sexisme (moins explicite que chez Rousseau), son caporalisme prussien, le risque d'un certain ascétisme larvé (même s'il s'en défend) mais je me disais souvent qu'au moins l'humanisme des Lumières rousseauisto-kantiennes ne se contredisait pas autant que le libéralisme de Locke sur cette question décisive de l'esclavage (c'est en passant une des raisons pour lesquelles je vous déconseille le jeu de plateau Pax Emancipation du libertarien Phil Eklund qui oppose de manière idéologique une prétendue "bonne" abolition lockienne, raisonnable et la "mauvaise" abolition rousseauiste, matrice de la terreur). 

Grâce à cette (légère) sur-réaction passionnelle, j'ai pris conscience que j'avais donc gardé une relation affective très confuse où j'espère toujours que les philosophes pourraient être des héros moraux ou au moins des personnages assez intègres. Il s'agit clairement d'un reste d'élément religieux, un substitut de foi où je continue à penser que tous ces philosophes se dépasseraient eux-mêmes, dépasseraient leurs quelques erreurs singulières et "accidentelles", malgré tous les bêtisiers, bien que Platon puisse être un fanatique religieux ou un eugéniste, qu'Aristote soit sexiste et esclavagiste, que Spinoza entérine tellement les faits qu'il en arriverait aussi à des conclusions proches, que Hume puisse demeurer un courtisan tory. Je trouvais assez insupportable que Nietzsche s'amuse tout le temps à se présenter en un nouveau prophète mais c'était peut-être en partie (en dehors de sa mégalomanie) une ironie nécessaire pour nous soigner de notre folie de culte. Les premiers Platoniciens et la plupart des autres philosophes étaient vraiment des sectes qui finissaient par dériver en adoration de leur fondateur (et on a constaté cela encore récemment avec le freudisme). 

Marx dit quelque part, si je me souviens bien, que si un génie comme Aristote a pu à ce point se tromper sur l'esclavage, on n'a pas à prendre très au sérieux des idéologues contemporains de moindre valeur qu'Aristote. 

Si la philosophie a une utilité comme connaissance et combat contre la contingence de certaines de nos pensées (y compris contre certains des mythes et idéologies produites par la philosophie quand ils deviennent des obstacles), c'est de se défier aussi de sa propre auto-mystification quand elle se croit toujours déjà délivrée de tout préjugé ou de toute "sensibilité au sentier". De ce côté-là, les anti-philosophes cyniques comme Lucien de Samosate ont une fonction philosophique pour nous forcer à ne pas retomber dans la tendance lourde des institutions religieuses. Lucien est si sarcastique avec l'hypocrisie des philosophes parce qu'il se fait finalement une idée assez saine de l'exigence de la philosophie. 

Et tant qu'on ne s'attaque pas à Leibniz, on a le droit de tout caricaturer. 

Plus sérieusement, cela m'intéresse dans l'auto-analyse des émotions car lorsque je tente de comprendre le sentiment de haine et de ressentiment des fanatiques quand on caricature leurs religions, je me disais souvent que même si on traine dans la boue Platon (qui, je crois, a plus d'importance que tout prophète religieux), on ne pourrait pas trouver d'équivalent émotionnel à ce ressentiment. 

Le Pape François avait tenté de légitimer (ou du moins de "comprendre") cette colère en la comparant à celle devant une offense à ses propres parents. Mais même un érudit qui consacre trop de temps à l'étude scolastique ne doit pas vraiment identifier son Canon à une figure paternelle et l'analogie ne marcherait pas bien. Le grand avantage de la science est qu'il y est plus facile de compartimenter : tout le monde sait que Newton était un dingue dans ses écrits religieux et un génie dans ses écrits scientifiques. Hélas, la philosophie mêle beaucoup plus la folie du cadre mythique et les innovations géniales théoriques. 

Mémoire d'images

Pourquoi je vous embête avec des souvenirs qui doivent même m'ennuyer moi-même ? Je tombe par hasard sur un faux souvenir d'il y a environ 40 ans quand j'avais lu Strange 83 (novembre 1976) et la traduction d'Iron Man 81 (décembre 1975). Dans mon souvenir, on y révélait que le Lama Noir (une sorte de sorcier omnipotent qui faisait s'affronter les vilains entre eux pour leur offrir comme récompense ses pouvoirs) y était en fait Namor le Prince des Mers et à travers toutes ces décennies une partie de mon cerveau ne cessait de se demander pourquoi ils avaient choisi Namor pour incarner soudain un sorcier amnésique, ce qui me paraissait être un sommet de révélation arbitraire. Pourquoi le Submariner en Lama ? 
Je devais donc regarder les images sans lire car si le personnage ressemble bien en effet superficiellement au Prince des Mers (y compris ses oreilles de Vulcain), il s'agit en fait d'une allusion politique beaucoup plus étrange comme il est une parodie du Président Gerald Ford (qui venait de remplacer Nixon) dans une Terre parallèle. Avec le décalage d'un an avec la France, le numéro de la traduction sortit donc quand Ford était en train de perdre les élections face à Carter au mois de novembre (mais le lecteur que j'étais alors - je crois ne pas l'avoir lu avant 1980 - n'aurais pas vu l'allusion à la politique américaine qui allait assez loin dans les détails comme un des ennemis de Ford y est Rockefeller, le chef des Républicains modérés qui vont disparaître sous Reagan). L'histoire de tout cet arc avec le Lama Noir est considéré comme raté aujourd'hui mais je me souviens que j'avais adoré le fait qu'Iron Man passait son temps à voir ses adversaires se battre entre eux au lieu de seulement l'affronter. 

dimanche 7 février 2021

Nekron vs Judge Death




Len Wein avait écrit la mini-série Tales of the Green Lantern Corps datée de l'été 1981. La couverture est par le dessinateur britannique Brian Bolland. Dans ce #3 (juillet 1981),  Green Lantern affronte Nekron, une sorte de divinité de la Mort qui a été exilé dans une autre dimension et cherche à envahir notre univers pour faucher toutes les âmes (avec l'aide de Krona-Entropy, qui veut inverser l'expansion de l'univers pour le faire redémarrer au Big Bang). Les Gardiens de l'Univers et tout le Corps ont échoué face à Nekron et ses alliés avant même qu'il ait pu ouvrir assez le portail pour venir mais Green Lantern se sacrifie en allant dans le purgatoire de Nekron (sans ses partenaires féminines comme Arisia et Katma Tui) et il réussit à le vaincre en envoyant les âmes des morts contre leur maître, dans une grande révolution infernale. (Brian Bolland avait déjà fait la couverture de Green Lantern #127 (avril 1980), qui est très similaire et se situait dans l'univers d'Anti-Matière)




Or presque à la même date, daté du 5 septembre 1981, les scénaristes britanniques John Wagner & Alan Grant finissait la saga de Judge Death dans 2000 AD #228, avec des dessins du même... Brian Bolland. Judge Dredd et Judge Anderson se sacrifiaient en allant dans le monde mort des Juges sombres qui ont annihilé toute vie sur leur planète. Anderson ne réussissait à vaincre Death qu'en utilisant les âmes de toute l'humanité morte qu'il avait éliminée. 




Cela fait plusieurs coïncidences presque simultanées mais je doute que Wagner & Grant aient eu le temps d'être influencés ou de faire une parodie de l'histoire de Wein (sauf si Brian Bolland avait en fait lu cette histoire depuis assez longtemps). 
(1) Les Green Lanterns sont des sortes de policiers en uniforme, comme les Juges. 
(2) Dans les deux cas, le moyen pour tuer des personnifications de la Mort est d'aller dans les Enfers pour utiliser les âmes mortes et les retourner contre la Mort. C'est surtout ce 2e point qui ne va pas de soi. 

La scène est visuellement plus intéressante avec Judge Anderson qui touche la terre faite de poussières d'ossements pour se faire quasiment posséder par les hordes de spectres, alors que dans Green Lantern cela ressemble plus à un deus ex machina un peu improvisé. Anderson vole la vedette à Dredd alors que Green Lantern est tout seul sans le reste de son Corps. 

samedi 6 février 2021

Hyperchaos (1)

(Nouvelle rubrique : la recension des jeux de rôle qui n'existent pas dans notre monde actuel) 



Hyperchaos est un jeu de rôle de space opera ou de non-science fiction. Cela signifie que les lois scientifiques n'y sont pas respectées mais qu'elles sont pourtant le centre du jeu et même faites pour que le "chercheur scientifique" soit le rôle principal. Le jeu est inspiré de Torg (mais dans l'espaaaace) et du cadre de jeu oublié Starshield, si ce n'est que dans ces deux multivers, on n'a le choix en gros qu'entre des lois classiques ou de la magie alors qu'ici elles peuvent varier davantage et doivent plus éviter le concept habituel de magie dans la fantasy. 

1 Pourquoi ce technocharabia jargonnant "Hyperchaos"

Non, le titre n'est pas une allusion au sens rigoureux de certains attracteurs dans les systèmes dynamiques à plusieurs dimensions. Le mot "hyperchaos" vient ici d'une métaphore plus simple du métaphysicien français Quentin Meillassoux. Pour lui, la métaphysique a toujours cru que l'univers aurait pu ne pas exister mais qu'il était fondé sur un seul être nécessaire, qu'on appelle Dieu (ou disons au moins l'Ordre Nécessaire du Cosmos). Mais si on est athée, on ne croit plus à cet être prétendument nécessaire et s'il n'existe pas, cela signifie qu'il n'aurait pas pu exister car il serait contradictoire qu'il soit nécessaire et pourtant non-existant. Cet argument ontologique inversé a comme conséquence pour Meillassoux qu'il est nécessaire que cet univers ne soit pas nécessaire et c'est ce qu'il appelle (peut-être au risque de sokalisme) "Hyperchaos", le fait que le chaos ne soit pas une possibilité d'absence de lois nécessaires mais plutôt (si je ne simplifie pas trop) la nécessité d'absence de lois absolument nécessaires (même si je ne suis pas certain que Meillassoux puisse en tirer ensuite grand-chose). Il y aurait bien eu Chaosmos (terme créé par Joyce et repris par Deleuze), mais il y a déjà un jeu de plateau de ce titre. Et Hyperchaosmos, cela finissait par être lourd, non ?  

2 L'Histoire, en bref... 

Dans Hyperchaos, les Humains se sont répandus dans l'espace à des vitesse infra-luminique et sans jamais rencontrer d'autres formes de vie extraterrestres, comme dans un vrai jeu de hard SF, jusqu'au jour où des colons humains sont arrivés dans une zone lointaine, les Marches de Chángchéng (長城), pour étudier des signaux contradictoires. A leur grand étonnement, ils ont alors découvert des zones où les lois physiques étaient différentes des nôtres, dont certaines si différentes qu'il y était impossible d'y voyager ou d'y maintenir la solidité des vaisseaux ou des flux d'informations. La découverte fut terrifiante car l'Humanité commença à craindre que tout l'univers s'effondre dans le Chaos si ce phénomène était plus général qu'on ne l'avait pensé jusqu'alors et si toute la technologie risquait de devenir si peu fiable en dépendant de la variabilité des Lois de la Nature. 

Jusqu'au jour où apparut Toru Peiris, fondatrice de la cosmo-ingénieurie dans le système Makkhali Gosala. Peiris découvrit que les zones nomiques (ou "vallées métastables" ainsi qu'iel appela les différentes variétés d'espaces et branes avec des lois locales différentes) pouvaient se déplacer et étaient plus ou moins instables. Certaines zones nomiques demeuraient très durables et locales mais d'autres s'étendaient dans l'espace et le temps ou disparaissaient selon des contraintes assez différentes. Mais surtout iel (Peiris, née femme, avait modifié son genre pour être une Grée, un des transgenres artificiels aux modules sexuels amovibles) découvrit comment prévoir la plupart des évolutions des "lignes de front" entre les zones nomiques (même si certaines perturbations défient le calcul) et surtout les cordes tressées en femtotech qui permettent une Catégorie d'Autonomie (aussi appelée simplement une "Bulle nomique"). La Catégorie d'Autonomie peut maintenir la stabilité d'une zone nomique même en intersection avec certaines autres zones nomiques (à condition que le facteur d'instabilité de cette zone ne soit pas trop extrême). Lorsque Peiris prouva que l'une des zones, la Ceinture des Tachyons, permettait le voyage supraluminique, iel put aussi y faire concevoir une véhicule qui conservait dans un femtotech plus ou moins la célérité de cette Ceinture. Ce fut aussi iel qui commença à développer les Limes, des écrans fait pour arrêter l'extension de la zone nomique de la Reine rouge qui paraissait destructrice. 

Grâce à ce faisceau "catégoriel", Peiris pouvait enfin permettre à l'Humanité d'explorer la plupart des autres zones nomiques. Un des mystères est de comprendre comment un tel saut fut possible en une seule personne et les autres scientifiques n'ont jamais approché le génie inquiétant de Toru Peiris ("un peu comme si un fragment de physique du Quatrième Millénaire était déjà tombé par avance chez nous", dit-on). Plusieurs personnes ont prétendu depuis être des clones d'iel

Mais ce temps d'exploration finit par s'arrêter à son tour après une brève jubilation. 

En effet, au bout de quelques temps, une partie de femtotech qui faisaient fonctionner les boucliers catégoriels de Peiris semblèrent dysfonctionner. Les femtotech disparaissaient en masse, certains semblaient même devenir dangereux et les successeurs de Peiris (dont une de ses personnalités téléchargées) durent protéger et isoler les femtotech pour les protéger de cette catastrophe. Les femtotech sont maintenant conçues comme des lignées incompatibles. Elles sont conçues pour être plus difficiles à reproduire et elles sont donc devenues des objets rares et presque "individués", on en parle comme d'anciennes reliques et cela les préserve mais paradoxalement les rend aussi plus difficiles à réparer quand elles se dégradent. Certaines ont même leurs propres zones nomiques internes (donc des lois physiques locales) pour échapper à des dégradations d'autres lignées. On distingue notamment les femtotech de stabilité matérielle (dits "Tsvastar", du nom de l'ancien dieu-artisan), qui servent notamment à réparer des véhicules ou à permettre le voyage inter-cosmes, mais aussi les femtotech de protection extérieure (dits "Shrīvatsa", du nom du bouclier de Vishnu), les femtotech offensifs (Shiv Dhanush, Pinaka, Chandrahas, Kharga, Astra, Vel...), les femtotech de contrôle de la gravité ou du temps (Kalachakra). L'Ansible est la femtotech la plus utile, qui permet la communication à distance quasiment instantanée (sauf à travers certaines zones nomiques où la corde tressée ne pourrait pas franchir l'espace). 

3 Que joue-t-on ? 

Dans les Marches des Longs Murs, les personnages sont des explorateurs et scientifiques. Ils disposent de certaines des femtotech qui leur permettent de voyager à travers les zones nomiques pour les étudier. Un des buts de ces savants est d'ailleurs de résoudre l'énigme de la rareté des femtotech de contrôle nomique. 

Il y a plusieurs hypothèses. L'une fut que Toru Peiris avait fini par saboter les femtotech iel-même parce qu'iel voulait éviter un autre problème. Une autre théorie était un paradoxe temporel créé par l'avenir de l'exploration où une des zones nomiques avec un rapport au temps très différent aurait causé le dysfonctionnement. Une troisième accuse la Zone nomique de la Reine rouge comme les propriétés de la matière-miroir sur les femtotechs des Limes est controversée. Enfin, la théorie la plus fantaisiste viendrait de la femtotech elle-même qui aurait conçu le dessein d'évoluer dans ce sens, croyance qui n'est défendue que dans certains mouvements anti-femtotech qu'on trouve sur Liu Xiang. 

1 On choisit un monde d'origine, planète de notre zone nomique ou autre, ou station spatiale avec Catégorie d'Autonomie. 

2 On choisit si on est un Cyborg ou bien une IA sans aucune origine organique. 

3 On choisit son "Domaine" de compétence et ses femtotech

4 L'Œcumène des Mondes connus dans les Marches de 長城

Zone nomique de l'Amas de Qīng Lóng

Adi Shakti : monde fondé par une communauté de shaktistes, qui ont pu conserver certaines des femtotech offensives (Vel, considérée comme l'une des plus destructrices). 

Bakunin : un monde fondé par une fédération anarchiste. Contrairement à ailleurs, on y tente encore de reproduire les premiers femtotechs pour mettre fin à leur rareté, mais les Bakuniniens restent très en retard par rapport aux labos de Bhâskara ou de Makkhali Gosala. 

Bhâskara : Les grands arsenaux des Vaisseaux Porte-Lumière de cette colonie humaine ont construit tout une Sphère armillaire (ou un "Essaim de Dyson" qui sert en même temps d'astromoteur (ou propulseur de Badescu) pour éloigner tout le système qui commençait à être trop proche des Limes de la Zone nomique de la Reine Rouge. Les nanomachines y travaillent depuis des années pour tenter d'accélérer ce mouvement, au point que les Maîtres du Temps de Bhâskara pensent même manipuler localement des femtotechs Kalachakra et obtenir un glissement ou décalage temporel. La Zone nomique de la Reine Rouge est constituée d'une matière-miroir (des katoptrons de bosons) et il n'est pas certain que les femtotech des Limes puissent longtemps ralentir son avancée. 

Guānshì Yīn : Les Hanumans cyborgs (descendants de primates) dirigent une fédération d'animaux provolués. On y accuse le Grand Hôpital d'avoir manipulé la population pour qu'elle y soit docile. Des femtotech parasites y court-circuite les femtotech de célérité et les femtotech de l'Ansible

Makkhali Gosala : Planète connue pour être le lieu de naissance de Toru Peiris et pour son projet Matriochka, un cerveau réticulaire ou armillaire autour de l'étoile Kanada Kashyapa qui doit devenir l'un des plus vastes cerveaux de l'univers connu. Ironiquement, Gosala fut un philosophe strictement déterministe alors que Peiris fut celle qui réfuta le déterminisme classique par la variété des Lois locales. La Matriochka est censée pouvoir déduire un jour des Lois plus générales qui justifieraient les brisures de symétries entre les zones nomiques et pourrait améliorer les Limes

Lǐ Qīngzhào : Une expérience célèbre de femtotech exotique puisque les propriétés spatiales ont été transformées dans plusieurs Dômes sur la planète : l'espace y est plus grand à l'intérieur et il y a eu aussi dilatation temporelle assez importante par rapport au reste de la zone. Un de ces Dômes, Wǎnyuē Pài , a disparu sans laisser de traces. 

Liu Xiang (ou Zhang Heng VI) : monde balkanisé entre de nombreux peuples humains et provolués. Certains des Etats ont des lois de limitations strictes des femtotechs et refusent même les Ansibles de communication. 

La Zone nomique de la Reine rouge

Zone aux lois stables mais invasives et où les femtotechs sont assez peu fiables. La matière-miroir qui s'y trouve à des propriétés nucléaires assez différentes et on y trouve donc fréquemment des matières exotiques et des exoparticules sans équivalent dans la zone "standard". La célérité électromagnétique y est aussi supérieure. L'espace et la gravité y sont en revanche assez standard. 

Azathoth : un des seuls mondes capables d'abriter la vie naturellement. Les formes de vie n'y apparaissent pas intelligentes mais certaines ont des formes de symbiose qui semblent distribuer des fonctions. 

Des Amazones et des Barbes

Paul Warnefried, dit Paul le Diacre (720-799 - c'est aussi à ce diacre des débuts de l'époque carolingienne qu'on attribue les noms de nos notes de musique), raconte les origines de son peuple, les Lombards, qui s'appelaient à l'origine les Winiliens et qui entrèrent en guerre avec les Vandales dans leurs pérégrinations entre la Scandinavie et l'Italie dans l'Empire romain en effondrement.

"Les Vandales s'adressèrent à Wodan, et le prièrent de leur accorder la victoire sur les Winiliens. Celui-ci répondit qu'il l'accorderait à ceux qu'il verrait les premiers au soleil levant. Alors Gambara [la mère de leurs deux chefs Ibor et Ayon] s'adressa à Frea femme de Wodan, et lui demanda la victoire pour les Winiliens. Frea lui conseilla d'ordonner aux femmes de défaire leurs cheveux et de les arranger sur leur visage en forme de barbe. Celles-ci le firent et se placèrent le matin avec les hommes, du côté où Wodan à coutume de regarder par la fenêtre de son Palais, lorsqu'il veut voir le soleil levant. Et Wodan les ayant vus dit qui sont ces gens à longues barbes ? Alors Frea le pria d'accorder la victoire à ceux qu’il avait ainsi nommés. Et c'est ainsi dit-on que Wodan accorda la victoire aux Winiliens. Ces choses sont risibles et ne méritent aucune attention. La victoire n'est point dans la puissance des hommes ; mais c’est un don du ciel.

Il est pourtant certain que les Langobards tirent leur nota de leurs longues barbes, que le fer ne touche jamais ; car auparavant ils étaient appelés Winiliens. Dans leur langue Lang veut dire long, et Baert, Barbe, Wodan, qu'ils ont aussi appelé Godan en ajoutant une lettre est le Mercure des Romains, et il est adoré par toutes les nations de la Germanie. (...)"

L'interprétation évhémériste habituelle est que ces femmes voulaient impressionner non pas Wotan mais les guerriers vandales eux-mêmes en faisant croire qu'elles étaient des hommes. Ce serait donc un stratagème de travestissement. Une autre théorie prétend que leur nom de longue-barbes viendrait en fait d'armes, de hallebardes et non pas littéralement de pilosité. 

Puis des années après, le roi des Lombards Agelmund fils d'Ayon trouva sept enfants noyés dans un bassin mais un seul de ces sept survécut. Sa mère avait voulu noyer ses septuplés à la naissance mais Agelmund le retira de l'eau et le nomma "Lamission" car Lama voudrait dire "bassin" dans leur langue. (Paul le Diacre peut-il confondre avec la racine latine "lama" qui veut dire "marais" ?)

"Un jour que les Langobards marchaient ayant leur Roi à leur tête, ils arrivèrent à un certain fleuve, dont le passage leur fût disputé par les Amazones. Alors Lamission combattit à la nage au milieu du fleuve la plus vaillante des Amazones, et les conditions du combat singulier étaient, que s’il était vainqueur, les Amazones leur laisseraient passer le fleuve ; et Lamission fut vainqueur; mais ce fait ne passe point pour être appuyé sur la vérité ; car ceux qui connaissent les histoires anciennes, savent bien que la nation des Amazones a été détruite longtemps avant que ces choses aient pu arriver. Mais il faut convenir aussi que les historiens qui ont décrit ces événements, n'ont pas assez connus les lieux où ils se sont passés, et il est possible aussi que cette race de femmes ait subsisté quelque part jusques à ces temps-là. Car moi même j'ai entendu rapporter à quelques-uns, que dans le fond de la Germanie, il existe encore aujourd'hui une pareille race de femmes."

Par la suite, ce fut ce Lamission qui devint le nouveau Roi des Langobards après Agelmund. 

On remarque une structure qui plairait à Georges Dumézil (je renonce à chercher s'il l'a déjà trouvé lui-même dans sa vaste bibliographie). 

Dans le premier texte, la femme appelle la déesse vane Freya (3e fonction, fertilité) contre le Roi des Dieux (1e fonction, souveraineté) et il s'agit d'abuser de Wotan en faisant passer les longs cheveux des femmes (l'attribut mythique de Freya, qui se fait voler par Loki) pour que Wotan leur accorde la victoire militaire (2e fonction). La barbe devient un attribut guerrier comme travestissement du seiðr féminin. 

Dans le second texte, le héros (2e fonction) est sacrifié avec ses frères par la femme dans les eaux (3e fonction) mais le roi (1e fonction et petit-fils de la femme du texte précédent qui donna la souveraineté aux deux frères) sauve le héros. Le héros sauvé des eaux ensuite doit affronter les femmes guerrières (les Valkyries de la 2e fonction ou un symbole de rituel d'ordalie où la rivière représente plutôt la 1e fonction ?) avant de devenir roi (1e fonction). 

Et pour sortir du contexte indo-européen vers le contexte biblique qui influence aussi ces Lombards, on remarque aussi que Lamission, l'Enfant sorti du Bassin, est un Moïse inversé : sa mère (appelée "prostituée", meretrix dans le texte) veut le noyer et un Roi l'adopte alors qu'en Exode 1-2 le Pharaon veut faire tuer les garçons et sa mère le sauve dans les eaux avant qu'il ne soit recueilli par une femme. Moïse doit faire ressortir son peuple d'Egypte en franchissant la Mer rouge et Lamission doit faire arriver son peuple environ vers la "Pannonie" en franchissant les Amazones du Danube. 

En revanche, il n'y a sans doute aucun rapport autre qu'une coïncidence entre les sept enfants du sacrifice dans le bassin et le fait que Paul le Diacre vient juste avant de raconter aussi que la Germanie a une caverne avec sept dormeurs chrétiens venus évangéliser les barbares (donc comme les sept dormants d'Ephèse). 

dimanche 10 janvier 2021

Star Trek Discovery : Finale et Connexions


Oh, non, je commence à trop parler de Star Trek en ce moment. Ne me dites pas que je suis devenu un Trekkie ! 'Oh, oui, j'avais parlé aussi de la saison 1 il y a 3 ans et je viens de replonger pour cette saison 3. 

Je trouve le bilan de la série Discovery un peu mitigé. Le fait d'isoler les personnages dans le lointain futur signifie donc quasiment recréer un univers qui n'a qu'une connexion relativement faible, comme dans un univers parallèle. Et Discovery a toujours donné l'impression d'être dans un univers parallèle bizarre, avec toute sa continuité rétroactive radicale et son mode de voyage qui fonctionne à base d'un réseau de champignons interstellaires, les Spores (si, si). La Saison 2 avait énormément cité les origines de la série mais on a à nouveau changé de ton sur cette Saison 3 dans le Futur du Futur. L'action est parfois si trépidante qu'on peut retrouver certains des défauts de la nouvelle adaptation d'Abrams. 

ST a toujours été de la soft sf métaphorique avec des fables métaphysiques mais je pense que le devenir des séries de fiction actuelles est nécessairement d'aller vers des comics de superhéros, notamment en prenant des individus à qui on attribue des superpouvoirs. Le superhéros (comme le rappelle bien Dune), c'est imaginer un rôle prépondérant d'un Individu biologique alors que la Technique parvient à supplanter ces unités individuelles. Je n'ai bien sûr rien contre les superhéros mais c'est une rupture énorme pour l'univers relativement sobre de ST où les superpouvoirs appartenaient presque toujours aux adversaires et à tous ces Dieux qu'il s'agissait de défier de manière prométhéenne par l'ingéniosité humaine (même si l'inflation de pouvoir de Spock et des Vulcains en super-elfes était déjà perceptible, de même pour Sisko en Prophète des êtres des autres dimensions indiscernables des dieux). 

Ici, on a le Dr Paul Stamets, qui a modifié son ADN pour être le seul à pouvoir utiliser le réseau de champignons. La science fiction implique toujours que la science est généralisable et pas singulière mais ici les Superpouvoirs permettent d'avoir des individus uniques et irremplaçables. (Et toute la série passe beaucoup de temps sur la connexion de Stamets pour se recomposer sa famille en adoptant Adira, une Humaine elle-même connectée à son/sa partenaire Trill mort.e). 

Puis on a Book a des pouvoirs empathiques (qui semble plus vastes que ceux d'une Bétazed) et il s'avère pouvoir communiquer aussi avec les Spores (à chaque fois que j'écris cela, je ne comprends pas comment l'équipe des auteurs a pu prendre cette décision sans se dire que c'était absurde de faire dépendre toute la technologie spatiale de moisissures). 

Et enfin, dans ce finale (SPOILER ALERT), on a l'ultime superhéros avec un des mystères de toute cette saison, l'origine du Burn (le "Brasier") qui a fait exploser tous les vaisseaux dans l'Hyperespace et déclenché la Longue Nuit du XXVIIIe siècle. Su'Kal le Kelpien Mutant est lié au cristal de dilithium tout comme Stamets est lié aux champignons et c'est son état émotionnel qui a pu émettre des ondes "subspatiales" qui ont fait exploser tous les cristaux de dilithium. La fonction essentielle du dilithium est de remettre de la rareté dans l'univers post-rareté de Star Trek mais la fonction du Burn et de Su'Kal était d'augmenter encore la rareté du dilithium lui-même puisque le Mutant pouvait ainsi détruire tous les stocks d'une pensée. On n'avait jamais entendu parler des Kelpiens puisqu'il n'y en avait qu'un seul individu dans toute la Flotte et maintenant tout l'équilibre de la Fédération repose sur un Kelpien... 

Récapitulons : Stamets est connecté aux champignons d'ubicuité instantanée. Book est connecté au Vivant. Su'Kal est connecté au sub-espace et à la seule ressource qui permet un voyage FTL standard. Burnham est connectée à la Voyageuse Temporelle Ultime et au Personnage Vulcain Ultime. Pour que nous puissions nous attacher et nous connecter aux personnages, ils les rendent "uniques" par leurs connexions. On comprend que le Finale se conclue sur l'idée que l'important dans le Vaisseau n'est pas que l'exploration mais aussi de restaurer ou maintenir les Connexions, Connexions entre membres d'équipage (la série est souvent un roman sentimental sur les heurts de l'amitié entre les membres parce que les fictions n'arrivent plus à éviter ce psychologisme) et Connexions entre la Flotte et les divers Mondes isolés dans le vide

De manière générale, je trouve que les auteurs pensent souvent trop à une scène cool et qu'ensuite toute l'histoire doit s'adapter artificiellement pour conduire à cette scène cool même si cela n'a pas grand-sens. C'est parfois gênant pour la suspension de l'incrédulité ou même la suspension du rire nerveux. 

Mais si j'ai pu finir la série, il y a quand même des qualités. C'est moins bien que DS9 (mais c'est difficile à atteindre), ce n'est pas toujours très cohérent mais c'est souvent assez divertissant. Et c'est quand même mieux que Enterprise ou Voyager... (voire que beaucoup des premières saisons de The Next Generation). Et un intérêt d'avoir changé tout le continuum temporel est que Burnham ne servira plus de simple Ersatz de Spock. Elle reste hyper-compétente mais s'est très considérablement dé-vulcanisée cette Saison au point que l'actrice peut se permettre de jouer le rôle de manière très renouvelée. 

Chateaubriand jouant à Tocqueville

 Dans les Mémoires d'Outre-Tombe (Première partie, Livre VI, p. 427-433), François-René de Chateaubriand (qui affirme avoir traversé en 1791 du Nord au Sud, de Niagara à la Louisiane, même si c'est controversé) fait un portrait et des prédictions sur les Etats-Unis d'Amérique (et il avait déjà sorti son Voyage en Amérique dès 1826).  

Il mentionne d'ailleurs son neveu par alliance Alexis de Tocqueville dans la seconde partie, Livre IV p. 467 en disant que ce dernier avait visité les Cités alors que lui s'était consacré aux Forêts. Les trois premiers livres des Mémoires datent aussi des années 1820-1830 mais Chateaubriand a pu lire les manuscrits de De La démocratie en Amérique de Tocqueville, 1835-1839, avant de rédiger ce sixième livre, avant 1848. 

Le vieil aristocrate décrit le mythe de la Frontière, les difficultés du creuset national, prévoit la Guerre civile américaine et le risque lié à une oligarchie ploutocratique (je suppose que le passage sur le Kentucky est une allusion à la controverse sur la supposée tentative de coup d'Etat par Aaron Burr vers 1806-1808 ? Burr a affirmé avoir voulu plutôt soulever la Révolution au Mexique mais on l'accusa d'avoir voulu détacher une partie des Etats autour du Kentucky ou de l'Ohio). L'analyse des inégalités n'y est pas exactement la même que chez Tocqueville mais on y constate des points communs entre le légitimiste et l'orléaniste : 

Mais l'Amérique conservera-t-elle la forme de son gouvernement ? Les Etats ne se diviseront-ils pas ? Un député de la Virginie n'a-t-il pas déjà soutenu la thèse de la liberté antique avec des esclaves résultat du paganisme, contre un député du Massachusetts, défendant la cause de la liberté moderne sans esclaves, telle que le christianisme l'a faite ?

Les Etats du nord et du midi ne sont-ils pas opposés d'esprit et d'intérêts ? Les Etats de l'ouest, trop éloignés de l'Atlantique, ne voudront-ils pas avoir un régime à part ? D'un côté, le lien fédéral est-il assez fort pour maintenir l'union et contraindre chaque Etat à s'y resserrer ? D'un autre côté, si l'on augmente le pouvoir de la présidence, le despotisme n'arrivera-t-il pas avec les gardes et les privilèges du dictateur ?

L'isolement des Etats-Unis leur a permis de naître et de grandir : il est douteux qu'ils eussent pu vivre et croître en Europe. La Suisse fédérale subsiste au milieu de nous : pourquoi ? parce qu'elle est petite, pauvre, cantonnée au giron des montagnes ; pépinière de soldats pour les rois, but de promenade pour les voyageurs.

Séparée de l'ancien monde, la population des Etats-Unis habite encore la solitude ; ses déserts ont été sa liberté : mais déjà les conditions de son existence s'altèrent.

L'existence des démocraties du Mexique, de la Colombie, du Pérou, du Chili, de Buenos-Ayres, toutes troublées qu'elles sont, est un danger. Lorsque les Etats-Unis n'avaient auprès d'eux que les colonies d'un royaume transatlantique, aucune guerre sérieuse n'était probable ; maintenant des rivalités ne sont-elles pas à craindre ? que de part et d'autre on coure aux armes, que l'esprit militaire s'empare des enfants de Washington, un grand capitaine pourra surgir au trône : la gloire aime les couronnes.

J'ai dit que les Etats du nord, du midi et de l'ouest étaient divisés d'intérêts ; chacun le sait : ces Etats rompant l'union, les réduira-t-on par les armes ? Alors, quel ferment d'inimitiés répandu dans le corps social ! Les Etats dissidents maintiendront-ils leur indépendance ? Alors, quelles discordes n'éclateront-elles pas parmi ces Etats émancipés ! Ces républiques d'outre-mer, désengrenées, ne formeraient plus que des unités débiles de nul poids dans la balance sociale, ou elles seraient successivement subjuguées par l'une d'entre elles. (Je laisse de côté le grave sujet des alliances et des interventions étrangères.) Le Kentucky, peuplé d'une race d'hommes plus rustique, plus hardie et plus militaire, semblerait destiné à devenir l'Etat conquérant. Dans cet Etat qui dévorerait les autres, le pouvoir d'un seul ne tarderait pas à s'élever sur la ruine du pouvoir de tous.

J'ai parlé du danger de la guerre, je dois rappeler les dangers d'une longue paix. Les Etats-Unis, depuis leur émancipation, ont joui, à quelques mois près, de la tranquillité la plus profonde : tandis que cent batailles ébranlaient l'Europe, ils cultivaient leurs champs en sûreté. De là un débordement de population et de richesses, avec tous les inconvénients de la surabondance des richesses et des populations.

Si des hostilités survenaient chez un peuple imbelle , saurait-on résister ? Les fortunes et les moeurs consentiraient-elles à des sacrifices ? Comment renoncer aux usances câlines, au confort, au bien-être indolent de la vie ? La Chine et l'Inde, endormies dans leur mousseline ont constamment subi la domination étrangère. Ce qui convient à la complexion d'une société libre, c'est un état de paix modéré par la guerre, et un état de guerre attrempé de paix. Les Américains ont déjà porté trop longtemps de suite la couronne d'olivier : l'arbre qui la fournit n'est pas naturel à leur rive.

L'esprit mercantile commence à les envahir ; l'intérêt devient chez eux le vice national. Déjà, le jeu des banques des divers Etats s'entrave, et des banqueroutes menacent la fortune commune. Tant que la liberté produit de l'or, une république industrielle fait des prodiges ; mais quand l'or est acquis ou épuisé, elle perd son amour de l'indépendance non fondé sur un sentiment moral, mais provenu de la soif du gain et de la passion de l'industrie.

De plus, il est difficile de créer une patrie parmi des Etats qui n'ont aucune communauté de religion et d'intérêts, qui, sortis de diverses sources en des temps divers vivent sur un sol différent et sous un différent soleil. Quel rapport y a-t-il entre un Français de la Louisiane, un Espagnol des Florides, un Allemand de New-York, un Anglais de la Nouvelle-Angleterre, de la Virginie, de la Caroline, de la Géorgie, tous réputés Américains ? Celui-là léger et duelliste ; celui-là catholique, paresseux et superbe ; celui-là luthérien, laboureur et sans esclaves ; celui-là anglican et planteur avec des nègres ; celui-là puritain et négociant ; combien faudra-t-il de siècles pour rendre ces éléments homogènes !

Une aristocratie chrysogène est prête à paraître avec l'amour des distinctions et la passion des titres. On se figure qu'il règne un niveau général aux Etats-Unis : c'est une complète erreur. Il y a des sociétés qui se dédaignent et ne se voient point entre elles ; il y a des salons où la morgue des maîtres surpasse celle d'un prince allemand à seize quartiers. Ces nobles-plébéiens aspirent à la caste, en dépit du progrès des lumières qui les a faits égaux et libres. Quelques-uns d'entre eux ne parlent que de leurs aïeux, fiers barons, apparemment bâtards et compagnons de Guillaume-le-Bâtard. Ils étalent les blasons de chevalerie de l'ancien monde, ornés des serpents, des lézards et des perruches du monde nouveau. Un cadet de Gascogne abordant avec la cape et le parapluie au rivage républicain, s'il a soin de se surnommer marquis , est considéré sur les bateaux à vapeur.

L'énorme inégalité des fortunes menace encore plus sérieusement de tuer l'esprit d'égalité. Tel Américain possède un ou deux millions de revenu ; aussi, les Yankees de la grande société ne peuvent-ils déjà plus vivre comme Franklin : le vrai gentleman , dégoûté de son pays neuf, vient en Europe chercher du vieux ; on le rencontre dans les auberges, faisant comme les Anglais, avec l'extravagance ou le spleen, des tours en Italie. Ces rôdeurs de la Caroline ou de la Virginie achètent des ruines d'abbayes en France, et plantent, à Melun, des jardins anglais avec des arbres américains. Naples envoie à New-York ses chanteurs et ses parfumeurs, Paris ses modes et ses baladins, Londres ses grooms et ses boxeurs : joies exotiques qui ne rendent pas l'Union plus gaie. On s'y divertit en se jetant dans la cataracte de Niagara, aux applaudissements de cinquante mille planteurs, demi-sauvages que la mort a bien de la peine à faire rire.

Et ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qu'en même temps que déborde l'inégalité des fortunes et qu'une aristocratie commence, la grande impulsion égalitaire au dehors oblige les possesseurs industriels ou fonciers à cacher leur luxe, à dissimuler leurs richesses, de crainte d'être assommés par leurs voisins. On ne reconnaît point la puissance exécutive ; on chasse à volonté les autorités locales que l'on a choisies, et on leur substitue des autorités nouvelles. Cela ne trouble point l'ordre ; la démocratie pratique est observée, et l'on se rit des lois posées par la même démocratie en théorie. L'esprit de famille existe peu ; aussitôt que l'enfant est en état de travailler, il faut, comme l'oiseau emplumé, qu'il vole de ses propres ailes. De ces générations émancipées dans un hâtif orphelinage et des émigrations qui arrivent de l'Europe, il se forme des compagnies nomades qui défrichent les terres, creusent des canaux et portent leur industrie partout sans s'attacher au sol ; elles commencent des maisons dans le désert où le propriétaire passager restera à peine quelques jours.

Un égoïsme froid et dur règne dans les villes ; piastres et dollars, billets de banque et argent, hausse et baisse des fonds, c'est tout l'entretien ; on se croirait à la Bourse ou au comptoir d'une grande boutique. Les journaux d'une dimension immense, sont remplis d'expositions d'affaires ou de caquets grossiers. Les Américains subiraient-ils, sans le savoir, la loi d'un climat où la nature végétale paraît avoir profité aux dépens de la nature vivante, loi combattue par des esprits distingués, mais non pas tout à fait mise hors d'examen par la réfutation même ? on pourrait s'enquérir si l'Américain n'a pas été trop tôt usé dans la liberté philosophique, comme le Russe dans le despotisme civilisé.

En somme, les Etats-Unis donnent l'idée d'une colonie et non d'une patrie-mère : ils n'ont point de passé, les moeurs s'y sont faites par les lois. Ces citoyens du Nouveau-Monde ont pris rang parmi les nations au moment que les idées politiques entraient dans une phase ascendante : cela explique pourquoi ils se transforment avec une rapidité extraordinaire. La société permanente semble devenir impraticable chez eux, d'un côté par l'extrême ennui des individus, de l'autre par l'impossibilité de rester en place, et par la nécessité de mouvement qui les domine : car on n'est jamais bien fixé là où les pénates sont errants. Placé sur la route des océans, à la tête des opinions progressives aussi neuves que son pays, l'Américain semble avoir reçu de Colomb plutôt la mission de découvrir d'autres univers que de les créer.

L'Âne et Kant (1)

 L'Âne, long poème de Victor Hugo publié en 1880 mais peut-être écrit bien avant dans la période d'exil, vers 1857 pour être inclus dans Dieu

C'est ici la première partie, La colère de la bête, qui n'est pas encore très originale dans ses longues listes d'érudits sur la vanité du savoir. Cela tient plus de Bouvard et Pécuchet dans sa rancoeur anti-théorique, voire d'un certain humanisme feuerbachien peut-être malgré tout le fidéisme mystique et antisacerdotal, mais par la suite certains passages touchent clairement du Nietzsche. Il est d'ailleurs curieux que Nietzsche, qui se moquera de l'ascétisme kantien du "Chinois de Koenigsberg" sous la figure du Chameau, ajoute aussi l'Âne mais non comme lente Patience de l'histoire mais comme la figure de l'affirmation trop passive dans son Zarathoustra (1883). Voir cet article sur la figure de l'âne

Pourquoi Kant ? Le philosophe (et républicain) Jules Barni ne finit sa traduction de la Critique de la raison pure qu'en 1869 mais avait déjà sorti les deux autres Critiques dès 1848. Je ne trouve pas de traces très précises de kantisme dans l'ironie de l'Âne et on peut soupçonner que la connaissance de Kant n'était encore que de seconde main chez Hugo. Il y a même parfois des passages où Hugo semble dire que la Morale compte plus que la théorie, ce qui ne sonne pas aussi anti-kantien qu'il semble le croire. 

En passant, Alirune et Marcomir que cite l'Âne de Hugo est une légende des anciennes chroniques franques : Marcomir (ou Marcomer) aurait été un chef franc sicambre (fils d'Anténor ou de Priam, ancêtre de Pharamond) qui aurait rêvé d'un monstre à trois têtes, Lion, Crapaud, Aigle. La sorcière ou sibylle (certains textes disent "druidesse" mais c'est peu germanique) Alirune lui dit que le Lion était le Germain, le Crapaud était le Gaulois ("car il vit dans des zones fertiles") et l'Aigle le Romain. Elle interpréta le songe comme signifiant que les Francs devaient se déplacer entre les Lions et les Crapauds (et remplacer les Aigles ?). 

Eau-forte par François Flameng



Un âne descendait au galop la science.
 — Quel est ton nom ? dit Kant. 
— Mon nom est Patience
Dit l’âne. Oui, c’est mon nom, et je l’ai mérité, 
Car je viens de ce faîte où l’homme est seul monté 
Et qu’il nomme savoir, calcul, raison, doctrine. 
Kant, porter le licou sanglé sur la poitrine ; 
Avoir dès son bas âge, âpre et morne combat, 
L’os de l’échine usé par la boucle du bât ; 
Subir, de l’aube au soir, la secousse électrique 
Du nerf de bœuf parfois relayé par la trique ; 
Être, tremblant de froid ou de chaud étouffant, 
Happé par la mâtin, lapidé par l’enfant, 
Tomber de l’un à l’autre, et traverser l’églogue 
De la pierre alternant avec le boule-dogue ; 
Vivre, d’un chargement effroyable bossu, 
Les os trouant la peau, maigre, ayant tant reçu, 
Le long de chaque côte et de chaque vertèbre, 
De coups de fouet que d’âne on est devenu zèbre, 
Tout cela, qui te semble assez rude, n’est rien, 
Et le fouet est à peine un souffle éolien, 
 Et les cailloux sont doux, et la raclée est bonne 
À côté de ceci : suivre un cours en Sorbonne ;
Vivre courbé six mois, peut-être un temps plus long,
Sous une chaire en bois qu'habite un cuistre en plomb ;
Dresser son appareil d'oreilles au passage
Des clartés du savant et des vertus du sage ;
Épeler Vossius, Scaliger, Salian ;
Écouter la façon dont l'homme fait hi-han !

À quoi sert Cracovie ? à qui sert Salamanque ?
Et Sorèze, lanterne où l'étincelle manque,
Et Cambridge, et Cologne, et Pavie ? À quoi sert
De changer l'ignorance en bégaiement disert ?
Pourquoi dans des taudis perpétuer des races
De bélîtres rongeant d'informes paperasses ?
Que sert de dédier des classes, des cachots,
Et quatre grands murs nus qu'on blanchit à la chaux,
Et des rangs de gradins, de bancs et de pupitres,
À d'affreux charlatans flanqués d'horribles pitres ?
Frivoles, quoique lourds, pesants, quoique subtils,
Quel sol labourent-ils ? quel blé moissonnent-ils ?
À quoi rêvait Sorbon quand il fonda ce cloître
Où l'on voit mourir l'aube et les ténèbres croître ?
À quoi songeait Gerson en voulant qu'on dorât
D'un galon le bonnet carré du doctorat ?
À quoi bon, jeunes gens qu'à ce bagne on condamne,
Devenir bachelier puisqu'on peut rester âne ?

Moi l'ignorant pensif, vaguement traversé
De lueurs en tondant les herbes du fossé,
Qui serais Dieu, si j'eusse été connu d'Ovide,
Moi qui sais au besoin prendre en pitié le vide
Du philosophe altier pleurant ce qu'il détruit,
À travers le fatras, le tourbillon, le bruit,
J'ai sondé du savoir la vacuité morne;
J'ai vu le bout, j'ai vu le fond, j'ai vu la borne;
J'ai vu du genre humain l'effort vain et béant ;
Je n'ai pas, dans cette ombre et le cas échéant,
Refusé les conseils de l'ineptie honnête
Au docte, moi le simple, à l'homme, moi la bête ;
Kant, j'ai vu, mendiant des clartés à la nuit,
Devant l'énormité de l'énigme où tout luit,
Devant l'oeil invisible et la main impalpable,
La science marcher en zigzag, incapable
De porter l'infini, ce vin mystérieux,
Soûle et comme abrutie en présence des cieux ; 
L'âne survient, s'émeut, plaint cet état d'ivresse,
Jette un liard et dit : tiens ! à cette pauvresse.

Kant, ne t'étonne point de ces échanges-là.
L'âne un jour rencontrant Ésope, lui parla ;
La conversation fut au profit d'Ésope.
Quant à moi qu'à présent tant de brume enveloppe,
Je déclare que j'ai beaucoup baissé depuis
Qu'imprudent j'ai risqué ma tête en votre puits,
Et que je me suis fait condisciple de l'homme.
Tout en suivant ces cours dont la lourdeur assomme,
J'ai fait souvent à l'homme en son obscurité
L'aumône d'un éclair de ma stupidité ;
Tandis que l'homme, ayant pour dogme et pour pratique
Qu'il faut qu'un âne libre, incorrect et rustique,
Monte à la dignité de classique baudet,
De son rayonnement ténébreux m'inondait.
Je sors exténué de cette rude école ;
J'ai vu de près Boileau, j'aime mieux la bricole.

Mon nom est Patience, oui, Kant ! ils ont voulu
Me faire à moi bétail innocent et goulu,
Tantôt avec Philon dans le grand songe antique,
Tantôt avec Bezout dans la mathématique,
Tantôt chez Caliban, tantôt chez Ariel,
Manger de l'idéal et brouter du réel ;
Je n'ai pas résisté ; j'ai, pauvre âne à la gêne,
Mangé de l'Euctémon, brouté du Diogène,
Après Flaccus, Pibrac, Vertot après Niebuhr,
Et j'ai revu Gonesse en sortant de Tibur.
Hier dans la phtisie et demain dans l'oedème,
J'ai tout accepté, Lulle, Érasme, Oenésidème,
Les pesants, les légers, les simples, les abstrus,
Les Pelletiers pas plus bêtes que les Patrus,
Fleury dans le sacré, Chompré dans le profane,
L'affreux père Goar juché sur Théophane,
Tout poète embelli de son commentateur,
Sanchez dans son égout, et toi sur ta hauteur.
Dur labeur ! Veut-on pas que je me passionne
Pour les textes d'Élée ou ceux de Sicyone,
Que j'attache un grand prix à savoir s'il est bon
D'avoir lu Xenarchus pour comprendre Strabon,
Que je me mette en feu le cerveau pour les notes
Des Suards sur les Grimms, des Grimms sur les Nonottes, 
Et qu'un âne de sens se laisse incendier
Par ce qu'à Lycosthène ajoute Duverdier ?

Voilà longtemps que j'erre et que je me promène
Dans la chose appelée intelligence humaine ;
J'allais je ne sais où suivant je ne sais qui ;
J'ai pratiqué Glycas, Suidas, Tiraboschi,
Sosiclès, Torniel, Hodierna, Zonare ;
J'ai fréquenté le docte en coudoyant l'ignare ;
En présence du sort, du futur, du passé,
De l'énigme, du ciel, du gouffre, j'ai causé
Avec l'esprit humain flânant à sa fenêtre ;
J'ai fouillé pas à pas ce dédale : connaître ;
J'ai dans cette cité, plus noire que les fours
Hanté les culs-de-sac comme les carrefours ;
Lu tous les écriteaux, flairé toutes les cibles ;
J'ai pris tous les sentiers possibles, impossibles,
Le plat, le raboteux, le connu, l'inconnu ;
Je suis allé cent fois et cent fois revenu
De la science exacte, entrepôt sombre où l'homme
Compte le monde ainsi qu'un avare une somme,
A la philosophie, église dont Platon
Est le clocher avec Maugras pour clocheton ;
J'ai vu l'antre où l'on prie et l'antre où l'on dissèque ;
Et vos collèges froids dont la bibliothèque,
Ainsi qu'une vapeur qui prend forme le soir,
À l'étage d'en haut se condense en dortoir.
J'ai tout appris : Coger, Psellus, les Théophiles,
Pouranas composant la terre de neuf îles,
Socion et Photin ; que Sénèque était là
Quand saint Paul vint trouver Néron et lui parla ;
Qu'Alirune enseigna Marcomir ; que Marcobe
Sous Théodose était maître de garde-robe ;
Que les Populicains à Sens furent vaincus ;
Comment Manès d'abord s'appela Curbicus ;
Que sur la langue Apis avait un scarabée;
Que Paschasin était évêque à Lilybée,
Et que Paschase, abbé de Corvey, fut traduit
Par le père Sirmond en seize cent dix-huit ;
Qu'Ambroise est un coursier dont le dogme est la bride ; 
Que la clef de Cordus ouvre Dioscoride ;
Que l'esprit saint planait sur les fameux combats
De saint Jérôme avec le rabbin Akibas ;
Que l'absurde se croit ; que l'horrible s'adore ;
Qu'Ésoptius n'est pas moindre que Nimphidore ;
Et comment Mahomet dans tous ses embarras
Consultait Sergius aidé de Batiras ;
Qu'il n'existe qu'un siècle et qu'il n'est qu'une école ;
Que Bzovius fut docte, et que le grand Nicole
Est si grand qu'il pourrait loger sous son manteau
Godeau, Chiffletius, Possevin et Petau.
J'ai tout ruminé, glose, analyse, critique.
J'ai vu Laïs au pnyx, Aspasie au portique,
Et jusques à Scarron dans son trou de Saint-Cyr ;
J'ai fait ce stage affreux, n'ayant d'autre plaisir,
Au pied du mur humain pauvre bête acculée,
Que de manger parfois dans la main d'Apulée
Ou de parler avec Balaam dans un coin.
Pas un texte, ici, là, haut ou bas, près ou loin,
Pas de volume jaune et mangé par les mites,
Pas de lourd catalogue informe et sans limites,
Que mon esprit, voulant tout voir, ne feuilletât.
J'ai donc étudié beaucoup ; le résultat ?
Un peu d'allongement à mes oreilles tristes.

Et je me suis dit : — Âne, il faut que tu persistes.
J'ai pris, pour faire enfin le tour des cécités,
D'autres inscriptions à d'autres facultés,
Hébreu, sanscrit, pâkrit, grammaire générale,
Jurisprudence, droit, esthétique, morale,
Chimie... — Oh ! comprends-tu, Kant, ce qu'il m'a fallu
De longanimité pour dire : — J'ai tout lu,
Tout appris, et je suis plus que jamais pécore ;
Eh bien ! je vais apprendre et je vais lire encore !

L'âne poursuivit : — Kant, j'ai donc recommencé,
Doublé ma rhétorique, élargi mon fossé ;
J'ai remis mon oreille énorme en discipline ;
J'ai recreusé Straton, Sosibe, Éraste, Pline,
Et Gérard de Crémone, et Trublet, ab ovo,
Et le grammairien Sostrate, et de nouveau,
La science m'a fait manger de la poussière.
Du noir chaudron qui bout devant cette sorcière
Je me suis fait le morne et lugubre écumeur.

Oh ! cliquetis de mots, tohubohu, rumeur,
Champ de foire, Babel, chaos ! auquel entendre ?

Bossuet est féroce et Fénelon est tendre ;
La concordantia du cardinal d'Ailly
Montre un dogme dans l'astre au fond des cieux cueilli ;
Photius m'expliquait son fatras somnifère,
Catanes ses trois dés, Sacrobosco sa sphère ;
Solon m'offrait ses lois, Bollandus ses romans ;
Irénée insultait les quartodecimans ;
Je voyais se poursuivre à coups de syllogismes,
Paz, armé pour la foi, Krantz, souteneur des schismes,
Et Melchior Adam et Barleycourt Hugo,
Vieux coqs de l'argument debout sur leur ergo.
Fouillons les chartriers, refouillons les glossaires ;
Caracoran, cherchez Issedon ; dans ses serres
Jove a cet écriteau : Vel hodie vel cras ;
Et Tertullien sombre étrangle Carpocras.
Carpocras d'Irénée enviait la boutique ;
Ce Carpocras était un si fier hérétique
Que toi-même, bon Kant, qui jamais n'exécras
Personne, tu devrais exécrer Carpocras.
Comment mettre d'accord Jousse, Antoine Studite,
L'homme de cour Sénèque et Jean le troglodyte,
Young, le pleureur des nuits, Wordsworth, l'esprit des lacs,
Thalès, Hevelius, Levera, Granallachs ;
Les gais soupeurs, d'Holbach, Parny, Dorat-Cubière,
D'argens, avec Rancé qui prend pour lit sa bière ;
Le dessus de velours, le dessous de sapin ;
Ancelin et Cluvier, Polyte et Plancarpin ;
Larcher contre Arouet et Cicchi contre Dante ;
Et l'engeance grimaude et la race pédante ;
Juste Lipse et Luther, Naigeon et Davila ?
Knox me tirait par ci, Scot me tirait par là ;
Luc prenait une oreille, Euler empoignait l'autre ;
Hu ! braillait le chiffreur. Dia ! beuglait l'apôtre.
Oh ! ma jeunesse en fleur qui courait dans les prés
Et les bois par l'aurore et la joie empourprés !
L'herbe verte ! l'étable où l'on fait un doux somme !
Oh ! les coups de bâton de mon ânier bonhomme !
Je ne pourrai jamais dire, ô splendeur des cieux,
Avec des mots assez crachés et furieux,
Comment ils ont changé la pensée en lanière
Et l'idée en férule, et de quelle manière
Ces malheureux m'ont fait, sous un monstrueux tas
D'Eusèbes, de Sophrons, de Blastus, d'Architas,
D'Ossa plus Pélion, d'Anthume plus Orose,
De petit ânon leste immense âne morose !
Livres ! qui, compulsés, adorés, vermoulus,
Sans cesse envahissant l'homme de plus en plus,
De la table des temps épuisez les rallonges,
D'où sortent des lueurs, des visions, des songes,
Et des mains que les morts mettent sur les vivants,
Codes des sanhédrins, oracles des divans,
Textes graves, ardus, austères, difficiles,
Appendices fameux des siècles, codicilles
Du testament de l'homme à chaque âge récrit,
Dont le vélin fait peur quand le temps le flétrit,
Comme si l'on voyait vieillissante et ridée
La face vénérable et chaste de l'idée ;
Vous qui faites, sous l'oeil du chercheur feuilletant,
Un bruit si solennel qu'il semble qu'on entend
Le grand chuchotement de l'Inconnu dans l'ombre,
Volumes sacro-saints que l'institut dénombre,
Qui jusqu'en Chine allez emplir de vos rayons
Ce collège appelé Forêt-de-Crayons,
Résidus de l'effort terrestre, où s'accumule
Le chiffre dont le sphinx compose la formule,
Des hommes lumineux prodigieux produit,
Oh ! comme vous m'avez obscurci, moi la nuit !
Oh ! comme vous m'avez embêté, moi la bête !

Quel délire m'a pris d'aller sur votre faîte
Brouter l'ortie humaine, hélas, et de tenter
Votre viol funèbre, et de vous convoiter,
Livres qui pour consigne avez cette sentence :
— Garder Isis ; tenir les brutes à distance, — 
Qui défendez, afin que tout reste normal, 
Le passage sacré de l'homme à l'animal,
Ô phédons, ô talmuds, ô korans, dont les piles
Du sombre esprit humain gardent les Thermopyles !

Ô volumes, j'ai fait le grand noviciat ;
Je suis plus lourd qu'Accurse et plus sain qu'Alciat ;
Triste, j'ai digéré la docte baliverne ;
J’ai, du matin au soir, en classe, dans l’Averne,
Fait des auteurs latins le patient blocus ;
J’ai remué, suivant le conseil de Flaccus,
Les exemplaires grecs d’une patte nocturne ;
Livres, vous semblez tous des fleuves penchant l’urne,
Mais ce qui sort de vous, c’est le dégorgement
De l’éternel brouillard sur les glaciers fumant ;
L’esprit se perd en vous comme aux gouffres la sonde ;
Vous êtes imposants ! vous divisez le monde
En deux opinions principales : savoir
Si vos graves feuillets, votre blanc, votre noir,
Vos textes plus profonds que les flots sur les plages,
Vos luxes de science, et vos fiers étalages
De travail et d’étude, et vos grands apparats,
Sont créés pour les vers ou sont faits pour les rats.