mardi 17 janvier 2012

Quelques doutes sur Spinoza



Spinoza, c'est curieux.

Aucun grand philosophe classique n'avait été aussi audacieux et n'avait publié à la fois une théorie déiste ou "athée" en un certain sens du terme et une politique quasi-démocratique. Personne n'avait ainsi dépassé la théologie, la téléologie et même une certaine vision "moralisante" du monde, pas même Machiavel ou Hobbes.

Mais en même temps, il y a des raisonnements difficiles à prendre au premier degré et parfois (si en tout cas Spinoza est sérieux et ne demande pas une double lecture "ironique" comme le pense Leo Strauss) d'un conservatisme extrême qui pourrait avaliser tout status quo.

Ainsi, toute la lettre du Traité théologico-politique dit que Dieu a voulu faire un lien politique avec les Hébreux (l'Alliance) puis qu'il a voulu y mettre fin et inscrire désormais son Alliance dans la raison (passage au Christ comme "salut des ignorants"). Mais on sait bien que le Dieu de Spinoza ne veut rien. Il ne peut donc pas être sérieux quand il adopte ce vocabulaire des caprices contingents de l'histoire des religions.

La récente compilation d'études d'Alexandre Matheron, Etudes sur Spinoza et les philosophes de l'âge classique a des articles vraiment très clairs (le petit article "Le droit du plus fort : Hobbes contre Spinoza" est un rare cas où de l'histoire de la philo approche de la philo, ce qui serait le cas idéal).

Mais dans sa dévotion pour Spinoza, il dit souvent (dans le chapitre sur Negri par exemple) que Spinoza échapperait à toute "idéalisation" de l'Etat, contrairement à Hobbes, Rousseau (celui du Contrat social) et surtout Hegel, parce que pour Spinoza l'Etat n'est pas au-dessus des rapport de forces, il n'en est qu'une forme certes plus accomplie.

Mais je lis le Chapitre XIX du Traité théologico-politique qui dit clairement que rien de bon ne peut durer sans le Pouvoir ("sublato imperio, nihil boni potest consistere", traduit "sans l'Etat" par Appuhn). J'imagine qu'il va simplement dire que c'est une sorte de théorie du "moindre mal" (comme le "bien" est relatif), mais l'Etat paraît donc rationnel et nécessaire à la vie collective sous la Raison pour rendre la Raison effective. Certes, Spinoza ne dirait pas que l'Etat est la rationalité absolue accomplie comme chez Hegel, mais je ne vois presque qu'une différence de degrés (en dehors du fait que Spinoza conserverait une sorte de théorie du Contrat entre des puissances d'agir alors que Hegel veut que la rationalité échappe à cette genèse).

Ces chapitres sont curieux. Au chapitre XVIII, Spinoza dit qu'on ne peut ni ne doit chasser un tyran car si on en a déjà un, un autre prendra sa place (Cromwell à la place de Charles Ier). Soit on est dans un Etat libre, soit on ne pourra pas la restaurer. Donc il dit que la Hollande peut rester libre tant qu'elle n'a pas eu encore son propre roi mais seulement des comtes locaux. Mais les Provinces Unies ont alors bien réussi à se débarrasser du Roi d'Espagne. Et on ne comprend pas pourquoi il mettrait cette limite aux puissances des multitudes, en dehors d'un simple conseil de prudence.

La fin du chapitre XIX a un passage que je ne comprends pas du tout, tout à la fin : " tametsi caelibes non sint, absolute habent" : "les princes (séculiers) tiennent un pouvoir absolu, bien qu'ils ne soient pas célibataires". Que vient faire cette histoire de célibat dans une section sur la prééminence du pouvoir séculier sur le pouvoir religieux ? Il est en train de plaisanter que même le Roi est tyrannisé par la Reine ?? Ce n'est pas vraiment son genre que d'insérer ce genre de blagues...

De manière générale, il y a parfois des passages "machiavéliens" où Spinoza a vraiment l'air de vouloir réduire tout droit au fait. Le dernier paragraphe du Traité politique (XI, 4) dit en gros qu'il est naturel que les femmes soient soumises aux hommes puisqu'elles n'ont pas réussi à se soulever contre le pouvoir masculin.

S’il était naturel que les femmes fussent égales aux hommes et pussent rivaliser avec eux tant par la grandeur d’âme que par l’intelligence qui constitue avant tout la puissance de l’homme et partant son droit, à coup sûr, parmi tant de nations différentes, on en verrait quelques-unes où les deux sexes gouverneraient également, et d’autres où les hommes seraient gouvernés par les femmes et élevés de manière à être moins forts par l’intelligence. Comme pareille chose n’arrive nulle part, on peut affirmer sans restriction que la nature n’a pas donné aux femmes un droit égal à celui des hommes, mais qu’elles sont obligées de leur céder ; donc il ne peut pas arriver que les deux sexes gouvernent également, encore moins que les hommes soient gouvernés par les femmes.

Si la philosophie "immanentiste" ou "réaliste" consiste à entériner les rapport de force effectifs comme des faits indépassables, cela réduit un peu toute l'image de subversion de l'auteur. Les gauchistes aiment voir en Spinoza une sorte de "dévoilement" (comme Machiavel) que les rapport de force ne s'arrêtent pas dans la démocratie formelle. Mais cette théorie qui veut éviter le discours de la "justification" morale semblerait aussi arriver à des conclusions qui semblent difficiles à justifier rationnellement.

Add. Je viens d'ajouter une entrée Adriaan Koerbagh à Wikipedia, comme l'édition Lagrée-Moreau du TTP en parlait et que Wikipedia FR n'avait rien pour l'instant.

5 commentaires:

hadyba a dit…

Une de mes profs qui aimait bien Spinoza, affirmait que la misogynie de la fin du TP était la conséquence directe du dépit amoureux (suite à son rejet par la fille de son logeur si je me souviens bien). Je me suis toujours demandé s'il y avait la moindre base à une telle affirmation.

Ma lecture des chapitres XVIII/XIX a toujours été de les voir comme une protection contre les possibles accusations de menées subversives. Dans mon souvenir de sa correspondance, il semblait particulièrement effrayé d'une possible divulgation d'écrits privés qui auraient pu lui valoir la prison s'ils étaient tombés dans de mauvaises mains. Le célibat ne réfère-t-il pas au célibat des prêtres catholiques qui ont à la fois un pouvoir temporel à travers le Vatican et un pouvoir spirituel et qui de ce fait ont un pouvoir de facto absolu?

Phersv a dit…

Finalement, il va peut-être falloir que je regarde l'Ethica sexualis de Bernard Pautrat. Je me souviens de l'anecdote mais cela sonnerait quand même comme du ressentiment. :)

J'ai du mal en effet à ne pas croire que certains passages demandent quand même de les prendre au second degré, notamment tout ce truc bizarre : laissez la liberté d'expression seulement aux savants et on ne vous embêtera pas en politique. Mais Kant ensuite reprend le même argument en semblant y croire vraiment : liberté en spéculation mais justification de la censure en cas de Lèse-majesté.

Sur le célibat, oui, cela semble cohérent avec le contexte. Cela dit, il attaque expressément la théocratie juive (qui n'a pu tenir dès que le Grand Prêtre a voulu s'arroger le pouvoir temporel face aux Rois d'Israël et de Juda) mais en effet il vise peut-être vraiment le pouvoir pontifical.

Mais ses ennemis les plus immédiats sont des Pasteurs calvinistes qui n'ont pas de devoirs de célibat non plus.

VfV a dit…

Le concept même de "salut des ignorants" est assez perturbant, dans le même genre, puisqu'on tolère une version "mythologique" du Dieu de l'Éthique, qui est la seule chose à laquelle le bas peuple puisse obéir...
Ça fait un petit choc quand on commence à lire le TTP après n'avoir lu que des éloges de Spinoza comme libérateur moderne, quasi-gauchiste, etc.

Phersv a dit…

Oui, c'est son côté Averroès ou Léo Strauss : il y a la connaissance adéquate pour une élite, d'un autre côté la "multitude" peut être puissante mais elle aura besoin de l'obéissance comme elle ne sera jamais entièrement rationnelle (la différence est que Leo Strauss dit qu'il ne faut surtout pas le dire au peuple idiot et que Spinoza aurait "éventé" un secret dangereux avec maladresse).

Cela paraît tout aussi indifférent (ou peu "récupérable") à nos critères de "gauche" que Nietzsche.

Il va falloir que je lise un jour Antonio Negri pour tenter de comprendre comment Spinoza a acquis cette image si positive pour la génération post-68 (et Matheron a l'air de projeter aussi dans son curieux livre sur les structures "sefirothiques", Individu et Communauté, des arguments sur l'aliénation du jeune Marx de 1844).

Est-ce parce qu'avec une ontologie de la "productivité" infinie sans transcendance, les gauchistes croyaient y trouver une ontologie à fournir pour l'économie de Marx ?

Est-ce parce qu'ils réclamaient avant tout une théorie de rapports de force pour dépasser les "fadeurs de l'Humanisme" ?

VfV a dit…

Si on lit un commentateur plutôt lucide comme F. Lordon, l'avantage de Spinoza est essentiellement d'être "démystificateur". Comme dirait l'autre "le spinozisme, c'est de ne pas se raconter d'histoires", en l'occurrence sur la liberté, les institutions, etc.
Je vois comment réduire tout le champ de la politique à de purs "rapports de forces" peut être libérateur, mais c'est sûr que ça n'offre pas spécialement de perspectives normatives, tout révolutionnaire qu'on soit...