dimanche 22 janvier 2012

Devoirs envers l'avenir




François Bayrou a redit ce dimanche qu'il faudrait voter des budgets en équilibre pour cesser de transmettre nos dettes en augmentation "à nos enfants". Et il n'est bien entendu pas le seul. Presque tous les hommes politiques utilisent cela. C'est devenu un cliché moral contre ces déficits : on payera plus tard notre faute, comme la Cigale, on sacrifie nos générations futures à nos plaisirs immédiats égoïstes comme des parents dénaturés et irresponsables. Finalement, on compare la culture du déficit à l'indifférence vis-à-vis de la pollution, et on va ainsi s'autoriser de modifier d'éventuelles répartitions dans les solidarités présentes au nom d'un devoir de solidarité envers nos successeurs.

Le but implicite de tout pathos sur "Nos Enfants" est de dire que la dette n'inquiète pas que les spéculateurs actuels, qu'elle représenterait une attitude moralement condamnable et ainsi on peut irriter une sorte de réflexe de ressentiment au nom d'une Justice inter-générationnelle : ceux qui ne se plieraient pas à l'austérité n'auraient pas seulement tort, ce seraient des passagers clandestins vampirisant de pauvres êtres innocents et qui n'ont pas les capacités de se faire entendre ou de défendre eux-mêmes leurs intérêts. Je m'attends à ce que les éléments de langage réutilisent aussi un jour "on prend en otage nos enfants" ou "on vend nos enfants", pour fusionner deux expressions efficaces pour lever le ressentiment.

Paul Krugman (via Ceteris Paribus) avait expliqué en décembre dernier un argument pour expliquer que la dette nationale est plutôt transmettre une dette de l'Etat envers certains de nos enfants. Ce seront en majorité des créanciers nationaux qui auront ces bons du trésor : on devra tous de l'argent à certains de "nos enfants". Nos enfants n'auront pas été "vendus à la servitude" - si ce n'est que certains de nos enfants pourront en tirer des gains.

Mais un sceptique pourrait ne pas être convaincu par Krugman, un Keynésien qui préconise d'attendre d'abord une reprise avant de lutter contre les déficits. Les commentateurs de sa note lui répondent surtout que ces "enfants" qui bénéficieront des créances seront "ceux des 1%". Mais il est justement pour une taxation plus juste envers "ceux de nos enfants qui s'enrichiront de nos dettes actuelles".

Même un économiste nettement plus libéral économique que Krugman comme Tyler Cowen critiquait l'expression de "fardeau de la dette transmis à nos enfants" (en admettant que la dette était quand même un problème actuel, pour d'autres raisons).

Often deficit critics focus on the moral issues. On average future generations are better off than their parents, at least in a growing economy. They are less well off if their parents spend more rather than less. Is this immoral on the part of the parents?

Je vais un peu exagérer son argument, comme je ne connais rien à l'économie, et j'espère de ne pas tomber dans un sophisme.

Par exemple, si on décide de couper des dépenses actuelles justifiables dans certaines infrastructures (prenons le cas le moins controversé), on peut aussi bien être accusé de reporter sur nos enfants des dépenses futures qu'ils accumuleront et devront prendre à cause de nos incuries présentes. Le bon rapport dépend de l'évolution des intérêts de la dette par rapport à l'évolution des coûts des investissements nécessaires.

Pour parodier Helmut Schmidt ("Die Gewinne von heute sind die Investitionen von morgen und die Arbeitsplätze von übermorgen"), si les excédents d'aujourd'hui se payaient par le manque d'investissement de demain, c'est aussi "livrer" une dépense future à nos enfants.

Même les centristes semblent s'effrayer (grâce à une propagande efficace) des 50,000 postes dans l'enseignement (surtout primaire) promis par Hollande, comme si le retour à un niveau plus proche de 2007 était une sorte de gabegie révolutionnaire.

Il est compréhensible que Badinguet et son entourage considèrent l'instruction publique comme un investissement cher et peu "rentable" à leurs yeux : ils ne croient plus au compromis national de l'Etat-Providence de l'après-guerre ou même du Gaullisme, leurs enfants doivent de toute manière aller dans des écoles privées, ils n'ont plus envie de payer par leurs impôts l'éducation des autres, ils n'ont plus vraiment de souci de la culture ni même vraiment à long terme de la formation ou de la compétitivité nationale s'ils peuvent trouver des employés moins chers ailleurs. Ils ne cessent donc de la détruire pour justifier ensuite par son déclin d'en hâter la destruction. Mais la communauté nationale peut ne pas partager leurs priorités.

9 commentaires:

Imaginos a dit…

> Mais la communauté nationale peut ne pas partager leurs priorités.

Tu voulais sans doute écrire : "Mais la communauté nationale ne peut pas partager leurs priorités."

Phersv a dit…

Non, je voulais juste être ironique. :)

Mais en plus, si on veut être sérieux, j'ai l'impression que, de fait, une part importante du pays n'est plus "sarkozyste" (pour des raisons parfois accidentelles) mais est toujours relativement "fillonienne". Cette part de la population serait prête à partager ces priorités : démanteler l'Etat-Providence au nom de la Rigueur et la baisse des dépenses, mais sans demander non plus beaucoup plus d'efforts sur la justice fiscale.

C'est un peu curieux pour un pays qui (à en croire Emmanuel Todd) était "culturellement" plus attaché à l'égalité que d'autres.

Fr. a dit…

Il ne faut pas croire Emmanuel Todd, c'est dangereux pour la qualité du raisonnement.

Badinguet me rappelle de plus en plus Reagan, on va voir s'il est aussi bon pour se faire réélire.

Anonyme a dit…

Je ne suis pas sûr que la disparition du service public soit un bon motif électoraliste.

Phersv a dit…

Il ne faut pas croire Emmanuel Todd, c'est dangereux pour la qualité du raisonnement.

C'est mon côté réductionniste : j'aime bien les Grandes Explications avec peu de facteurs qui expliquent tout. Même si elles ne marchent pas. :)

Je crois que Srkozy n'arrive quand même pas autant que Reagan à faire croire à sa base à une sorte de cohérence idéologique.

Reagan n'était pas si reaganien dans les faits mais encore maintenant les Tea Parties croient à sa "pureté". A part peut-être Nadine Morano, qui croit à la cohérence de Srkozy ?

> Anonyme
Je ne suis pas sûr que la disparition du service public soit un bon motif électoraliste.

Non, pas encore, ils ne peuvent pas le présenter ainsi directement, même l'électorat modéré serait effrayé.

Cela se passe en deux temps :

(1) On dit d'abord : "Ce n'est pas une question de moyens, il faut moderniser les services publics pour qu'il fasse mieux avec moins."
(2) Oh, surprise, les services publics sont vraiment de moins en moins efficaces, il faut maintenant mettre plus de concurrence et soutenir une vraie alternative par le Marché.
(3) Retour à (2) plusieurs fois.
(4) Oh, les hôpitaux publics et les écoles publiques sont en crise et les usagers sont de plus en plus mécontents. Vous voulez vraiment encore payer pour ces machins ?

Cela avait été si bien expliqué par Renaud Dutreil en 2004 ("Le problème que nous avons en France, c’est que les gens sont contents des services publics. L’hôpital fonctionne bien, l’école fonctionne bien, la police fonctionne bien. Alors il faut tenir un discours, expliquer que nous sommes à deux doigts d’une crise majeure"), ou bien par l'économiste de l'OCDE Christian Morrison ("Les familles réagiront violemment à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement et l’école peut progressivement et ponctuellement obtenir une contribution des familles, ou supprimer telle activité").

Fr. a dit…

Aaah mais je suis tout à fait d'accord, Badinguet n'est pas Reagan -- mais il est dans la même situation, à devoir faire montre de cohérence idéologique pour justifier qu'il puisse même penser à se présenter à nouveau. Il va échouer lamentablement, à mon avis.

Rappar a dit…

Revenons à la dette ; ce n'est un fardeau pour l’État que si il tient à la rembourser honnêtement.

Deux méthodes sont possibles;

1-le défaut de paiement et la diminution des créances. D'après une référence que j'ai oublié, c'était en fait extrêmement commun au XIXe siècle, où un gouvernement qui remboursait sans incidents était l'exception, et non la règle.

2-l'inflation et la planche à billets.

Mon père racontait qu'avant-guerre mon grand-père avait commencé à épargner pour que son fils puisse s'acheter une maison. Des années d'inflation et de guerre coûteuse plus tard, mon père avait de quoi s'acheter une bicyclette.

"the debt we create is basically money we owe to ourselves" Lorsque la charge sera trop lourde, quel "ourselves" ne sera pas payé ?
Qui l'inflation a-t-elle volé? Mon père, ou mon grand-père?

Phersv a dit…

> Fr.
Il a l'air de vouloir rejouer plutôt Balladur (Je suis courageux et je vais vous forcer à faire les sacrifices nécessaires). Je n'ai pas l'impression que ça va marcher (alors que cela pourrait marcher avec Fillon).

> Rappar
Mais la FED a réussi à faire jouer la planche à billet sans avoir trop d'effet inflationniste en ce moment, je crois (évalué à 3% seulement pour le prochain semestre). Quand on regarde ce tableau de l'inflation américaine, ils ont souvent évité l'hyperinflation (sauf un peu à la fin de chaque Guerre mondiale - enfin, c'est plutôt le Plan Marshall on dirait pour 1947 - et une fièvre à +15% à la fin du mandat de Carter). Si la confiance était là, la BCE pourrait se le permettre aussi. Dans l'Eurozone, l'inflation était à 2.7% en moyenne le mois dernier.

Jeronimo a dit…

Bonjour à toutes et à tous,

Je m'insinue dans ce débat sans prétendre posséder la culture que les uns et les autres affichent.
Néanmoins, il me semble qu'il ne faut pas être caricatural dans l'argumentation.
Ainsi, je ne crois pas qu'il y ait un choix aussi manichéen entre l'Etat-Providence d'un part et l'Austérité d'autre part.
Je me souviens d'ailleurs que François Bayrou (cité en début d'article) distinguait les dépenses d'investissement et celles de fonctionnement. Les premières sont justifiées, les autres méritent d'être limitées car on les paie à crédit.
L'Education Nationale est citée, également. C'est l'exemple même de l'investissement car cela ne rapporte rien dans l'immédiat. Puisque j'y travaille, je me permets de signaler que son fonctionnement pourrait être amélioré, beaucoup amélioré, mais que la bureaucratie et certaines idéologies "dogmatiques" bloquent.
En conclusion, tout cela est complexe et j'avoue ne pas être très rassuré par le fait que les économistes eux-mêmes ne soient pas d'accord sur les solutions ...

Merci pour votre attention.

PS : Je viens de découvrir ce blog et je remercie Phersv de partager tous ces articles.