mardi 21 août 2012

This is not Brain Surgery


Les théories fascinantes de Todd Akin, représentant du Missouri, sur les pouvoirs insoupçonnés de contraception spontanée du corps féminin auraient l'air étranges.

Mais pas si on les compare aux conceptions gynécologiques du Sénateur pro-life Throman dans Childrens Hospital (Saison 2, Episode 11).


Non, aucun rapport, en fait. Mais j'aime bien Childrens Hospital.

dimanche 19 août 2012

Yet Another Ran(d/t)



J'ai toujours été étonné de rencontrer aux Etats-Unis tant de jeunes hommes (c'étaient toujours des hommes) apparemment relativement "intelligents" ou disons aspirant à l'être qui me disaient que leur éveil intellectuel avait été la lecture d'Ayn Rand et qu'ils la prenaient encore au sérieux. Elle semblait jouer le rôle dans leur révolte adolescente un peu autiste qu'un auteur véritablement intéressant aurait dû jouer. L'esprit de contradiction se retourne alors dans l'exaltation des plus puissants, comme si c'était là la véritable audace. Elle doit sans doute son succès à cette capacité à populariser chez certains un nietzschéisme simplifié de Calliclès, la théorie narcissique selon laquelle les égoïstes sont des héros supérieurs opprimés par les masses d'envieux.

Vous pouvez penser que tout cela n'est que relatif et que sa doctrine pourrait être tout aussi profonde que les auteurs admis du Canon. Et oui, si tout Platon, tout Aristote ou tout Descartes étaient détruits et qu'il ne restait plus que du Rand à lire, j'imagine que sa propagande en faveur de l'égoïsme pourrait être légèrement au dessus d'un L. Ron Hubbard ou du Joseph Smith. Enfin, il faudrait que tout Nietzsche ou tout Nozick ou tout Hayek et même Max Stirner soient déjà tous perdus aussi. Il faudrait un monde très Fahrenheit 451 en fait pour que ses livres trouvent quelque valeur par défaut.

On peut se disputer pour savoir si ce n'est pas de la philosophie du tout ou seulement de la "mauvaise" philosophie ou de la philosophie "de bas étage". J'hésite car je ne suis pas certain d'avoir un critère clair pour bien distinguer les deux ou quantifier un degré zéro, même si la démarcation du philosophe et du sophiste est l'une des questions de départ de la philosophie.

Rand a des thèses "provocantes" et "paradoxales", si on veut être charitable. Mais ce sont des crédos, des articles de foi, de simples assertions. Elle affirme des opinions. Une philosophie n'est pas qu'un ramassis d'opinions, contrairement à ce que croient des manuels doxographiques. Confondre Rand avec une "philosophie" est donc une erreur de catégorie qu'on commet avant d'en avoir lu.

On ne voit pas chez elle des arguments et une connaissance suffisante des arguments des autres. Elle n'entre aucunement en dialogue avec la tradition qu'elle prétend critiquer en la rejetant. Il suffit de lire les âneries qu'elle écrit sur Kant pour deviner qu'elle ne l'a pas lu. Même quand elle fait l'éloge de certains auteurs (Aristote, par exemple, qui n'est qu'un slogan très vague chez elle), on constate une ignorance troublante qui prouve qu'elle a dû s'arrêter à des résumés extrêmement succincts. Certes, on peut être philosophe dans une certaine ignorance de l'histoire, et Wittgenstein, par exemple, a cultivé cet aspect du marginal qui n'avait rien lu (à part au minimum du Schopenhauer et du Saint Augustin). Mais il faut alors accepter une éthique minimale de la discussion. Ce qu'elle appelle bien pompeusement l'Objectivisme ressemble donc à un refus de la philosophie et non une position dans l'espace des débats. Même quand on pourrait être d'accord avec telle ou telle thèse isolée (par exemple, son athéisme ou son "réalisme" du sens commun, qui paraît si naïf), l'idée n'est pas soutenue par des arguments.

Quant à sa thèse fondamentale, la défense de l'égoïsme comme seule éthique rationnelle, elle vaut la peine d'être discutée car ses effets sont sans doute plus visibles et importants que de nombreuses thèses théoriques mais le débat aurait alors lieu, par exemple, chez Derek Parfit, Robert Nozick ou Bernard Williams.

Et pourtant, on peut vraiment être relativiste en méta-philosophie, sur ce qu'on croit définir la philosophie. J'ai l'impression que malgré toute la médiocrité de cette auteure, elle deviendra de plus en plus "importante" seulement parce qu'on croira qu'elle l'est. Sur ce point, être, c'est bien pour un temps être considéré. Des philosophes prétendent échapper au Zeitgeist et si la philosophie avait de la valeur, ce serait de pouvoir en effet accoucher d'une nouvelle perspective sur la mode de son époque. Mais à force de financer des Chaires bidon sur cette ignorante arnaqueuse - curieux comme on trouve tant de milliardaires qui apprécient son éloge de la Cupidité et sa critique de toute solidarité sociale -, on finira par la prendre au sérieux, hélas (Les Belles Lettres ont décidé de la traduire en français suite à des subventions de millionnaires dans les mêmes circonstances).

Et on entrera alors dans la spirale du Complot. Plus on refusera d'en parler, plus on lui attribuera l'aura d'une héroïne subversive censurée par l'élite académique. J'aimerais croire assez au progrès pour espérer qu'on l'oublie mais le succès du Mormonisme montre bien que même les idées les plus idiotes peuvent prospérer.

Parfois on se moque des Républicains qui mélangent Randisme éthique et Christianisme pour leur contradiction. Mais même s'ils étaient des Libertariens plus cohérents, leur Randisme n'en serait pas moins idiot et répugnant.

C'est pourquoi on peut être un peu déçu quand on lit (dans le Hors-Série de Philosophie Magazine Spécial Bande dessinée), le passage suivant dans l'article de Tristan Garcia sur Steve Ditko, le dessinateur de Spider-Man converti au randisme (p. 31) :

Peu connue ou méprisée en Europe, Ayn Rand est une figure majeure de la vie intellectuelle américaine. Anticommuniste, irréligieuse et individualiste, Ayn Rand défend une épistémologie réaliste et un capitalisme ultralibéral. Héroïsant artistes, entrepreneurs et scientifiques, elle loue les vertus de l'égoïsme, exècre le kantisme, la morale du devoir et voue aux gémonies la dialectique.


La simple énumération hétéroclite devrait suffire à la ridiculiser. Tristan Garcia, qui se montre si prudent et relativiste ici, aurait pu tenter de hiérarchiser. Rand n'a jamais été une "figure majeure" de quoi que ce soit et si elle est "méprisée en Europe", elle l'est tout autant dans la totalité des départements américains de philosophie (sauf des chaires déjà citées financées par la secte).

Brian Leiter faisait justement remarquer qu'on ne trouvait justement pas assez de critiques sérieuses à présenter aux victimes de la fascination pour la gourou de la cupidité (même si le libertarien Nozick a quand même jugé utile de critiquer un de ses pseudo-arguments dans un article). Et ce n'est pas l'entrée de l'encyclopédie Stanford, complètement biaisée et unilatérale en faveur de la secte randienne, qui va changer cette situation.

Hélas, Rand vient décidément tout gâcher dans les BD. Elle avait déjà fait tache dans la série Action Philosophers (même si le numéro se terminait avec une note ironique). Même un bon Webcomic comme Dresden Codak semble avoir une vue positive de cette cinglée. J'ose encore espérer que mon ironi-mètre était cassé et que l'auteur ne la voit pas vraiment comme la "Alisa Caspar" érotisée de sa série. 

samedi 18 août 2012

юродство



Deux ans de camps pour ce qui aurait à peine mérité un TIG, cela doit prouver que Poutine veut montrer qu'il n'a même pas peur des réactions internationales. Le message doit signifier aux opposants qu'il y aura une tolérance zéro contre les critiques.

Dans cet entretien avec un spécialiste de littérature russe, l'auteur Kevin Platt explique ce que représentaient les Pussy Riots dans la société russe et pourquoi elles font tant peur à Cyrille et à la hiérarchie orthodoxe. Platt rapproche leur dissidence dans l'église à des pratiques russes des Fols en Christ, folie sacrée de la tradition orthodoxe (iurodstvo).

Ce Patriarche Cyrille (de son vrai nom Vladimir Gundyayev, accusé de divers trafics et simonies) a l'air de pouvoir presque faire passer Silvio Berlusconi pour un entrepreneur intègre. Il a fait vendre des articles religieux, détourné divers fonds. C'était déjà lui qui avait fait photoshopper sa montre suisse Bréguet d'une valeur de 30 000$ et avait ensuite nié qu'il la portait. Sa fortune personnelle est estimée à plus d'un milliard d'euros.



Mais l'Eglise orthodoxe étant ce qu'elle est, Gundyayev est plus critiqué en interne pour avoir discuté avec les Catholiques romains que pour sa servilité envers le système du KGB ou pour ses malversations.

Add.
Et puisqu'on parle de mot, Juan Cole (spécialiste du Proche-Orient) fait une brève histoire du mot "hooligan" pour voir comment le terme pour la délinquance sportive britannique est passé ensuite dans le vocabulaire soviétique (mais aussi en Syrie où il est utilisé par le régime baathiste contre les rebelles).

vendredi 17 août 2012

[Comics] Robot Chicken annonce son spécial DC Comics


We forgot about Chillblaine!

[Comics] Narration non-linéaire


Le problème des comic-books est une contradiction commerciale : il faut un changement continuel (pour ne pas ennuyer les lecteurs) et il faut revenir sans cesse aux mêmes archétypes (pour être compréhensible aux nouveaux lecteurs ou ne pas décevoir les lecteurs qui ne connaissent que ces mêmes archétypes). C'est donc une illusion de changement avec une impression d'éternel retour. Cela ne peut qu'entretenir une frustration où on parle d'une "continuité" qui est faite pour être flexible et paradoxale.

Alan Moore avait proposé une solution pour résoudre cela dans son projet de scénario Twilight of the Superheroes et l'a appliquée dans sa propre série Tom Strong : avoir une vraie progression narrative (avec un début et une vraie fin) mais intégrer des histoires rétroactives qui se situerait à différentes époques. Au lieu d'avoir Spider-Man se marier et ensuite ne jamais avoir été marié, on pourrait avoir des histoires se déroulant à différentes périodes (comme du temps de la série Superboy).

Bien sûr, avec les voyages dans le temps et les éléments nouveaux qu'apporteraient les nouvelles histoires rétroactives, on arriverait à d'autres sortes de problèmes et contradictions. Cela finirait par s'alourdir (comme c'était le cas dans les brèves tentatives d'histoires rétroactives des Classic X-Men).

Mais ce serait moins gênant que ces héros qui meurent et ressuscitent tous les ans et on pourrait à nouveau avoir ce qu'ont perdu complètement les histoires de ce Genre superhéroïque, un sens que quelque chose peut vraiment s'achever ou changer.

(La série parodique Radioactive Man de Bongo Comics utilisait une méthode proche en écrivant des numéros dans le désordre.)

Je me suis abonné au twitter du métaphysicien analytique de de Nottingham Stephen Mumford (spécialiste des propriétés dispositionnelles) mais j'ignorais qu'il vient de proposer une idée semblable dans une lettre à Amazing Spider-Man #658 (avril 2011) avec l'idée d'une "décimalisation" des numéros de comic-books !

There are lots of new stories set in old continuity. Why not let the number system indicate that?

I'd love to read ASM 172.5. You know, the untold story set between Spidey's encounter with Rocket Racer [Sept. 1977] and Molten Man

jeudi 16 août 2012

De Briques et de Bois (1932-2012)


Jolie petite animation 3D à la gloire de la famile Kristiansen et du LEGO System (et avec comme narrateur Kjeld Kristiansen, l'actionnaire majoritaire de Lego et qui était aussi l'enfant sur les premières boîtes dans les années 60). C'est bien sûr de la communication publicitaire mais c'est quand même assez bien fait.

Ce récit rappelle un élément que le dessin animé a censuré : la famille s'était disputée sur la décision de passer au tout-plastic à partir de l'incendie de 1960. Kjeld est le fils de Godtfred Kirk Kristiansen (1920 - 1995) mais deux ses frères (qu'on entrevoit à peine dans le dessin animé), Karl Georg et Gerhardt, avaient vendu leur parts de l'entreprise familiale et tenté de créer une compagnie rivale de jouets en bois, Bilofix, qui disparut dans les années soixante-dix.

On est presque dans l'atmosphère qu'on retrouve dans le roman de Iain Banks, The Steep Approach to Garbadale, si ce n'est que le conflit de la famille Wopuld porte sur les ventes aux USA de la version électronique d'un jeu de société (qui a l'air d'être à peu près Risk mais en plus anglocentrique).

mercredi 15 août 2012

Entre D&D et T&T

L'historien du jeu, Jon Peterson (qui vient de sortir son livre Playing at the World) montre qu'il y aurait eu un premier jeu de rôle publié juste après D&D (mais avant Tunnels & Trolls) et indépendamment d'une influence directe de ce dernier : Rules to the Game of Dungeon (18 pages, été 1974) par Craig van Grasstek et "Blue Petal" (Louis Fallert), règles utilisées par la Midwest Military Simulation Association. Bon, 18 pages, c'est nettement moins que ce que Gygax réussit à faire avec les trois livrets du D&D originel et je n'ai pas l'impression que ce soit aussi créatif que le jeu de Ken St. André. (Van Grasstek, si c'est bien le même, semble être devenu un professeur de relations internationales à la Harvard Kennedy School)

Arneson jouait à une version de ce qui allait devenir D&D depuis 1970 et cette période de 70-74 devait être une phase d'incubation où beaucoup d'autres jeux évoluaient en parallèle. La MMSA avait le jeu napoléonien d'escarmouche Braunstein (un village prussien où les joueurs jouaient des petites troupes) qui conduisit à la campagne de Blackmoor et Greyhawk (d'où le joli hommage dans DCC où le château s'appelle Whiterock).

Interview d'Andreas


Andreas parle un peu de Rork 0 et du futur de Capricorne et Arq. Je n'avais pas du tout suivi que Capricorne avait failli être arrêté par Le Lombard et non par la volonté de l'auteur.

C'était entre quels numéros ? Capricorne #15 (New York) est paru en janvier 2011 après environ 14 mois d'attente. Arq #15 Lune est paru en mars 2012.

 En passant sur ce dernier épisode d'Arq, vous aviez remarqué que si vous preniez les initiales des prénoms des trois mutants écrasés par la voiture (Amiral, Sergeant et Zechariah), vous retrouvez le nom de l'agence AZS du monde parallèle où ne vivent que des femmes ?

Si je compte bien, il y a dû y avoir (pour l'instant) cinq niveaux de réalité dans Arq :
(1) le monde virtuel des faux souvenirs des embryons créés par Arthur Gilpatric ;
(2) le monde dans le cristal du cerveau d'Arq ordonné par Ynos et Akim-Nonac ;
(3) ce qu'on croyait être la réalité où le corps d'Arq se trouve (et où ORAX appartient à Gilpatric) ;
(4) le monde noir et blanc d'ORAX, Mike et Amos Arson ou Colyn Dorn ;
(5) le monde "gris" des femmes (qui ont envoyé "Harry Berlin" dans le niveau (2) et sont en miroir des Demites tous masculins, qui disaient avoir exterminé leurs femmes).

On ne sait pas encore bien où sont passés les individus qui étaient les sources des clones (et notamment la source mystérieuse de "Pascoe Montana").

Pour l'instant, ce notarikon d'acrostiches sur les initiales du dernier volume semble impliquer qu'Amos Arson (et non Colyn) du monde (4) rêve le monde (3) pour y envoyer des messages refoulés (et un des savants du projet White Dust du monde 3 s'appelle "Mike Amos" du nom des deux frères Arson). Et Dem, venu du monde (2), vient d'arriver dans le monde (4).

Mais la poussière blanche et l'omniprésence d'ORAX ou l'étrangeté de la forêt semble bien dire que le monde (4) doit être onirique aussi. Et ce serait un peu trop St. Elsewhere si Colyn rêvait tout.

Tout le monde se demande si la série va pouvoir retomber sur ses pieds mais on peut s'attendre à moins de défauts que ceux qu'on attribue au final de Lost. Même si Brian Vaughn était doué, il devait se concilier avec une escouade de scénaristes alors qu'Andreas sait anticiper seul les évolutions de son histoire publiée depuis 15 ans.

mardi 14 août 2012

HackMaster Basic gratuit

HackMaster Basic, dont j'avais fait une recension, est désormais disponible gratuitement (pour faire de la pub pour leur nouveau, et assez cher, HackMaster Advanced).

vendredi 10 août 2012

Actes du colloque Moyen-Âge en Jeu


Le colloque de 2008 "Moyen-Âge en Jeu" portait à la fois sur les jeux au Moyen-Âge et le Moyen-Âge dans les jeux modernes (et par extension dans les fictions comme la bd ou la série télévisée, ce qui commence à devenir large).

Mais j'aime bien le titre ironique de la communication de l'historienne (et romancière de SF) Anne Larue (Paris XIII) qui se demande si le "Wicca" (ensemble de croyances modernes en une prétendue Sorcellerie "néo-païenne" et "pseudo-médiévale" reconstruite) serait une sorte de "Grandeur-Nature pour filles". C'est peut-être seulement un peu injuste pour le déguisement en Grandeur-Nature, qui commence (je crois) à être plus égalitaire dans la répartition des deux sexes. Elle a défendu depuis son idée d'une présence d'un féminisme refoulé dans la para-littérature dans un livre Fiction, féminisme et post-modernité : les voies subversives du roman contemporain à grand succès (2010).

Mais ce n'est pas seulement cet axe du Gender qu'on peut retenir. On analyse parfois le jeu de rôle comme une sorte de rituel (et notamment rituel de passage) ou on l'accuse même de "dérives sectaires" mais il est rare qu'on fasse l'inverse et qu'on analyse ce qui se présente comme une "religion" comme une sorte de jeu de rôle, ou pire, comme un jeu qui finit par se prendre trop au sérieux. L'hypothèse est assez plausible : les pseudo-druides et pseudo-sorcières (et même certains autres prêtres d'autres religions) peuvent savoir en partie qu'ils font "semblant" de croire à l'historicité ou à l'efficacité de leurs pratiques.

On se méfie de l'hypocrisie de faux dévots ou à une "foi feinte" mais il y a aussi une part de simulation inhérente dans la foi ou dans le mythe. Croire en des entités surnaturelles, c'est aussi (jouer à) se faire croire à quelque chose (même si le jeu devient parfois très cruel et insensé dans son "jeu sérieux", et qu'il s'accompagne de passions tristes). C'est une thèse importante de David Hume qu'il n'y aurait qu'une différence de degré dans la suspension of disbelief et non de nature entre foi et fiction, entre croyance obligatoire d'une communauté et les illusions ludiques dont on reste conscient.

Gâcheur ?


Mitt Romney voudrait qu'on se souvienne qu'il peut encore très bien gagner et c'est d'autant plus vrai avec un chômage aussi élevé. Romney est très peu populaire mais les électeurs "indépendants" peuvent s'y résigner en novembre. Cet article tente donc une comparaison avec l'élection de Ronald Reagan en 1980. Contrairement à 1984, Reagan, ex-Gouverneur de Californie, n'était pas encore très populaire pendant la campagne et semblait trop âgé (70 ans) mais il remporta finalement 44 Etats sur 50 avec le score de 50,7% contre seulement 41% pour Jimmy Carter (qui n'eut que six Etats : Hawaii, Georgie, Maryland, Minnesota, Rhode Island, Virginie Occidentale, plus le District de Columbia). Jimmy Carter était vraiment rejeté à cause de la Récession (et ce qui était perçu à l'époque comme de la faiblesse pendant la Révolution iranienne ou de l'Invasion de l'Afghanistan) et sa défaite fut lourde (même si celle de Mondale en 84 fut encore pire).

 Mais l'article prétend qu'on aurait trop négligé le rôle qu'aurait joué John Anderson, le troisième candidat, "Républicain modéré" de l'Illinois, qui se présentait comme Indépendant à la fois contre Carter et contre Reagan. Les sondages d'Anderson étaient bons en Nouvelle-Angleterre, ancien siège de cette espèce disparue des Républicains "Rockefeller".

L'argument est donc que l'électorat de gauche qui s'était reporté sur Anderson (son slogan était ABC : Anyone But Carter) aurait pu apporter les éléments nécessaires en Nouvelle-Angleterre pour limiter la victoire de Reagan. Et Anderson aurait plus été vu comme un Modéré que comme un Républicain. Malgré toute la Stratégie Sudiste de messages racistes de Nixon et Reagan (Reagan faisait campagne avec Strom Thurmond, le Sénateur ségrégationniste de Caroline du Sud) et même si Reagan gagna quasiment tous les Etats de l'ancienne Confédération (sauf la Géorgie, Etat d'origine de Carter), le Parti démocrate resta encore relativement solide dans les cantons du Sud (sauf la Louisiane, qui avait déjà opéré une conversion profonde vers le Parti républicain).

Mais la plupart des sources vont contre l'hypothèse qu'Anderson aurait vraiment aidé Reagan. Anderson a pris de nombreuses voix de "modérés" à Carter. Gore Vidal, qui vient de décéder, a appelé à voter Anderson et le candidat indépendant était le chouchou des médias, comme McCain pendant les Primaires républicaines de 2000. Mais il a pu aussi en prendre à peu près la même quantité à Reagan. Ceux qui se tournaient vers Anderson ne considéraient plus Carter comme "un moindre mal" et auraient été même prêts à rejoindre Reagan. La preuve est d'ailleurs que le déclin final d'Anderson dans les sondages à l'automne a finalement profité à Reagan. Les premiers chiffres donnaient une quasi-équalité autour de 43-44% à Carter et Reagan et 8-10% à Anderson. Ce dernier eut finalement 6,6%, avec une très nette avance de neuf points de Reagan dans le suffrage populaire.

Un cas particulier fut le Massachusetts, où Anderson fit son meilleur score national (il n'eut que 7% dans son propre Etat de l'Illinois). Reagan emporta ce Massachusetts très modéré avec une très courte tête : 41,9% contre 41,75% pour Carter et 15% pour Anderson. Il est probable que Jimmy Carter aurait pu avoir ces 14 Grands electeurs du Massachusetts sans l'Effet Anderson. Il n'eut que 49 Grands Electeurs sur 538 et en aurait donc eu 63, ce qui reste assez ridicule pour atteindre le seuil de 270.

Il y a quelques Etats du Sud que Jimmy Carter a raté aussi de peu (Alabama 9, Arkansas 6, Caroline du Sud 8, Kentucky 9, Mississippi 7, Tennessee 10), soit un total de 49 Grands Electeurs, mais le rôle d'Anderson doit y être assez limité. On pourrait à la rigueur voir un rôle dans le New York (41 Grands Electeurs, Reagan 46,6%, Carter 44%, Anderson 7,5%). Ces 2,5% du New York auraient suffi à rendre la défaite de Carter plus respectable car on serait arrivé à 153 Grands Electeurs contre 385 pour Reagan...

Ralph Nader, le candidat écologiste, a sans doute vraiment fait gagner George W. Bush en 2000 en Floride (et encore, cela faillit ne pas être suffisant). Une majorité de Naderites n'auraient pas voté pour Bush. Mais on peut douter que John Anderson ait vraiment été le Nader de 1980, même si son score fut bien supérieur au niveau national (6,6% contre seulement 2,75%).

jeudi 9 août 2012

6d6 ou 1d30+5

Je viens de commander le vieux jeu de rôle Man, Myth & Magic chez Paizo à un prix très modique, mais dans l'envoi minimaliste (où les frais de port sont supérieurs au prix) la Poste américaine attend un délai de 6 à 36 jours.

En passant, le jeu a l'air assez médiocre et ce doit être la première fois dans ce hobby que je ne me mens pas à moi-même sur l'idée que j'y jouerais un jour. Mais depuis la première fois que j'avais lu une critique dans Casus Belli n°24 j'avais envie de le lire.

Medaillocratie et sporno

Avec leur sens si aigu des priorités et bien entendu sans aucune démagogie, les Républicains américains et les Démocrates à leur traîne proposent une exemption fiscale spéciale pour ceux qui reçoivent des Médailles d'Or des JO. Et bien sûr, ce génie républicain de Clint Eastwood (qui vient d'appeler à voter Romney) s'est aussi exprimé sur le sujet pour dire que les athlètes méritants ne devaient surtout pas payer de contributions sur leurs revenus supplémentaires. Il est évident qu'un prix de Beach Volley (oui, Pindare aurait dû écrire des Odes sur le Beach Volley s'il vivait aujourd'hui) mérite bien plus d'avantages de la collectivité qu'un vulgaire Prix Nobel. Voilà une nouvelle niche nécessaire au bien commun ! Les plus riches actionnaires n'auront plus qu'à trouver un moyen de transformer leurs dividendes en "Médailles du Conseil d'administration" car après tout, ils sont nécessaires au mécénat de tous ces lauriers, non ?

Idiologie et idiotorial



Il vaut mieux éviter les recueils de posts idiots car la tératologie agacée est trop facile sur Internet, mais ce post d'un éditorialiste républicain est involontairement amusant. Roger Simon est très étonné. Non, il est même scandalisé qu'Obama soit encore un peu populaire (alors qu'à ses yeux, il est évident que c'est un méchant élitiste arrogant marxiste islamiste athée puisqu'il ne l'aime pas) et que le si sympa Mitt Romney soit encore impopulaire.

Cela ne peut venir que d'un sinistre Complot de Lavage de Cerveau ! Les médias sont vraiment tout puissants et sont bien entendu des traîtres comme MSNBC semble préférer l'aile modérée/hypocrite de l'Oligarchie financière à l'aile plus fanatique évangélisto-kleptocrate de la même Oligarchie.

Like a nation of ostriches, huge portions of the American public have swallowed the media/Axelrod line that Mitt Romney is a rich self-interested capitalist out of touch with the masses, whoever they are and whatever that means(it doesn’t matter as long as they vote for Obama), hell-bent on robbing from the poor to give to the rich like a reverse Robin Hood.

In other words, a large portion of the American public has effectively been brainwashed.

And the brainwashers are the Democratic Party and the mainstream media. The former is quite understandable since political parties cling to power by virtually any means when threatened.

But for the media it’s another matter. Why do these people persist in their views in a situation where, objectively, almost any corporation or business would have been looking for new leadership long ago? Why are they so destructive to our society and ultimately to themselves?


Je passe sur le passage débile où il s'indigne que le Parti démocrate soit assez peu patriote en soutenant un Président démocrate contre le salut républicain (l'explication ne peut être que la TRAHISON !). Mais le raisonnement du dernier paragraphe est plus fascinant encore :

  • (1) une part du public croit naïvement que Romney sert le Grand Capital (oh, comment peuvent-ils croire cela ??, serait-ce son plan fiscal qui baisse les impôts des riches et augmente les impôts des classes moyennes ?),
  • (2) cette croyance ne peut venir que d'une manipulation du Grand Capital des entreprises de Méchants Médias alors que ces grandes corporations de milliardaires auraient dû comprendre qu'il fallait changer la Direction du Conseil d'Administration.


  • Oui, un Président doit être uniquement un Manager ou PDG, or Romney est un Manager et un PDG qui s'est beaucoup enrichi, donc on se demande même pourquoi on fait une élection. Donc, si je résume, la preuve que Romney ne sert pas l'oligarchie ploutocratique, c'est que l'oligarchie ploutocratique devrait mieux comprendre que ce devrait être dans son intérêt de voter pour lui. Ils ne peuvent qu'être idéologues, malhonnêtes et irrationnels s'ils ne le comprennent pas et égare la masse ignorante.

    Il y a un vieil argument stalinien qui dit que si deux groupes ont des intérêts communs, ils sont nécessairement "alliés objectifs" mais là, l'argument semble être que Romney et les Corporations ont des intérêts communs et qu'il ne peut donc s'agir que d'un complot maléfique de Corporations si elles ne suivent pas leurs vrais intérêts objectifs. Pourquoi haïssent-ils leurs enfants !! Ouinnn.

    Donc tout groupe qui ne partage pas son point de vue est nécessairement conscient qu'ils ont tort. Ils doivent donc être en train de se voiler la face par pure pression sociale des autres Médias.

    Comme le dit Edroso qui cite tout ce passage, dans ces éditos fermés sur eux-mêmes, la politique n'a plus grand rapport avec des questions d'actions politiques, elle devient avant tout une catharsis pour geindre contre une prétendue domination "symbolique". Ce symbolique perfide est la seule explication plausible que tout le monde ne partage pas le point de vue de l'auteur. Il y aurait nécessairement une unanimité de tous les Vrais Patriotes si on ne leur dissimulait pas la Vérité.

    Je me rends alors compte que je tombe parfois exactement dans le même travers en miroir de celui de ce Simon, dès que j'essaye de comprendre le succès si mystérieux du Berlusconisme en Italie. Comment même un conservateur ne peut-il reconnaître que Berlusconi ne semble au minimum pas très honnête ? La vague causalité d'une "domination médiatique" est alors aussi utilisée comme seule pseudo-justification pour voiler mon incompréhension totale du phénomène.

    mercredi 8 août 2012

    Archeologie de Greyhawk

    Le mois dernier, un blog sur l'histoire des wargames a présenté un article de Gary Gygax de novembre 1971. C'est un récit de bataille qui montre aussi en passant que Gygax avait un début d'univers d'arrière-fond pour sa campagne de Chainmail dans cette période (Chainmail, qui venait de sortir en 1971, était déjà rédigé depuis plusieurs années, 1968 peut-être, et D&D ne sera publié que deux ans après Chainmail, en 1973).

    Le monde est déjà un mélange de Tolkien (Elfes, Nains - Gygax dit dans une lettre utiliser aussi les Ents, les Balrogs et les Nazguls, même s'il répète toujours ne pas s'en tenir à Tolkien) et Moorcock (Chaos, Loi) et diffère un peu du futur Greyhawk, même s'il y a déjà une "Vallée d'Iuz" (Iuz deviendra le demi-dieu Iuz le Vieux). RandomWizard a tenté de tirer de la description une ébauche de carte de ce qui serait donc un monde de jeu de rôle encore plus vieux que Greyhawk et contemporain des premières tentatives du Blackmoor créé par Dave Arneson.

    A l'est du Désert du Chagrin s'étend la barrière presque infranchissable de montagnes impraticables. Plus au sud, plongeant à l'endroit où la Mer Gnyxyg rencontre l'Océan, elles sont appelées les Montagnes du Froid Amer. L'endroit où elles rejoignent la Terre Brisée est la Patrie des Dragons et c'est dans cette vaste région qu'est cachée la Caverne des Runes Changeantes. Plus au nord, elles deviennent les Montagnes Gigantesques, non pas à cause de la hauteur de leurs pics, bien qu'elle ne soit pas moindre, mais à cause des créatures qui vivent dans ses cavernes labyrinthiques. La chaîne se tourne ensuite vers l'est et encercle au nord la pernicieuse vallée cachée du Lac d'Iuz. Les pics les moins élevés sont le Royaume des Nains.

    Sur la côté au nord des Monts Géants se trouvent les Rives de la Terreur et la péninsule du Finistère. C'est de là que le Chaos arma ses troupes, envahit la Vallée d'Iuz et commença à assaillir les Nains qui fuirent au sud vers les Collines Brunes, en apportant la nouvelle aux hommes du Vieux Royaume la nouvelle du Mal qui menaçait. La nouvelle voyagea de la Cité d'Ici à la Cité d'Au-delà et les Paladins du Grand Château furent appelés par le Comte d'Aerll. Tous ceux servant la Loi devaient se réunir dans un conseil au hameau de Lea. En peu de temps, les hommes des Plaines furent rejoints par une troupe d'Elfes belliqueux du Bois près des Cairns, ainsi que des cavaliers venus d'au-delà de la Forêt Silencieuse, frontière orientale de tout le pays.

    Le campement du Comte Aerll fut établi aux champ des Trèfles, entre Lea et les Collines Brunes. C'est là qu'ils reçurent les éclaireurs les renseignant que la Horde du Chaos avait débouché de la Passe, à l'embouchure de la Rivière ténébreuse. L'armée ennemie avait évité le Marais du Limon Coulant et n'était plus qu'à quelques jours de marche.
    Le Désert du Chagrin à l'ouest est sans doute devenu dans le monde de Greyhawk la Mer de Poussière des Suels et les Steppes Desséchées. La chaîne des Monts Géants et Monts du Froid Amer sont les Pics Barrière, les Monts de Brume de Cristal et les volcans des Fournaises Infernales. L'expression du "Vieux Royaume" est assez générique et fut utilisée longtemps. Ce Royaume des Humains a dû devenir le Keolande ou bien "le Grand Royaume d'Aerdy" par la suite. En revanche, toute la péninsule nordique sous les mains du Chaos n'a pas vraiment d'équivalent, ni la Patrie des Dragons ou le Grand Fort des Paladins.

    Les troupes du Chaos sont dirigées par un "Warlock" Huldor ap Skree (4 sorts : Fire Balls, Phantasmal Forces, Darkness, Conjuration of Elementals). Le Comte Aerll est aidé par Le Magicien du Cairn (3 sorts : Lightning Bolt, Wizard Light, Circle of Protection). A l'époque de Chainmail, il n'y a pas encore de Niveau, Magician et Warlock sont des titres qui remplacent ces Niveaux, un Seer n'a qu'un seul sort, un Sorcerer a 5 sorts, un Wizard a 6 sorts). Huldor ap Skree est aidé par le Roi des Géants nommé Verdumir. Il doit y avoir des règles de Monstres errants dans ce scénario car un Dragon arrive pendant la Bataille sans être membre de l'Armée du Chaos (et il détruit le Magicien des Cairns). La bataille se termine dans le récit de Gygax par une défaite du camp de la Loi, qui doit se replier vers le Grand Château. Grognardia mentionne aujourd'hui une carte d'un niveau du donjon de Greyhawk qu'on a pu photographier vers 2008 à la Gencon. Gygax y détaille très peu le contenu de chaque salle dans ses notes, ce qui pourrait expliquer pourquoi il n'a jamais réussi à le publier après 35 ans d'attente.

    mardi 7 août 2012

    Pietà


    Très belle anthologie et iconologie de superhéros en deuil.

    Je n'en reviens pas que Mera, l'épouse d'Aquaman, ait été censurée en 1970 et remplacée par... un dauphin dans la version française qui craignait sans doute que cette image soit trop violente et/ou sexuelle.



    Lug n'était donc pas les seuls à faire de l'autocensure préventive.

    samedi 4 août 2012

    L'écrivain et l'érudit



    Brian Stableford illustre à la perfection le problème même d'un métier professionnel d'écrivain. Stableford est prolifique dans la science-fiction et les textes de référence sur l'histoire de la SF (c'est sans doute le meilleur connaisseur de la littérature fantastique et de science-fiction française et britannique du XIXe siècle) et il a pris l'habitude depuis son adolescence d'écrire avec une extrême régularité (il cherche à maintenir 750 000 mots par an et a publié plus de 100 ouvrages depuis quarante ans). Mais en même temps, il explique dans cette interview assez mélancolique de 2006 le conflit perpétuel entre le désir d'écrire ce qu'il veut et celui de continuer à être publié et lu par le plus grand nombre. Ses premiers éditeurs le poussaient à écrire dans un style plus commercial, à ajouter plus d'action, plus de violence ou de rebondissement et il a même écrit à ses débuts des romans qui imitaient un peu le Pulp de Space Opera, mais avec déjà d'étranges constructions biologiques (comme la biologie l'intéresse plus que la physique). Mais peu à peu, son style très cérébral et scientifique l'a installé dans un genre un peu à part : il écrit sa fiction spéculative dans la même veine philosophique qu'un Olaf Stapledon avant la Guerre. Ses personnages peuvent plus se préoccuper de discuter de théories sur l'évolution que de résoudre un conflit dramatique.

    On reproche souvent à la SF d'être une littérature didactique, une littérature d'idées et Stableford, ex-professeur d'université, tente moins que d'autres de dissimuler qu'il s'intéresse plus aux essais ou aux discussions théoriques. Et il a fait le choix de ne plus vraiment dépendre des éditeurs, ce qui fait que ses livres, chez des micro-éditeurs, ne se vendent plus autant - il dit avec humour qu'il ne se considère donc plus vraiment comme un écrivain professionnel en ce sens - et qu'il a été un peu sous-estimé dans l'histoire de la science-fiction britannique récente, malgré son prestige à l'intérieur de la communauté des amateurs.

    Il dit avec amertume que même ses livres de références et ses encyclopédies au tirage confidentiel n'intéressent plus que les Bibliothèques depuis Wikipedia. Il ajoute même, désenchanté en parlant de ses ouvrages de critique :
    Now that academia is merely a qualifications industry, there's very little scope left in contemporary academic writing for scholarship.


    Il continue pourtant de traduire en anglais chaque année de nombreux livres sur des personnages obscurs de feuilletons français du XIXe (chez Black Coats) ou à écrire des nouvelles ou des suites dans ces univers oubliés de la Belle Epoque qui n'intéressent qu'une poignée de lecteurs à travers le monde. Certaines de ses nouvelles viennent d'être traduites chez Rivière Blanche. Il y a eu un Dossier sur lui dans Galaxie n°9 (1998) et Locus vient de faire une interview sur ses traductions.

    Pourtant, il serait injuste d'enfermer Brian Stableford dans l'érudition. Même dans son époque plus soumise aux impératifs des éditeurs, il savait concilier le suspense du Space Opera avec des personnages méditatifs et de grands élans théoriques. Dans son plus gros succès, le cycle du Hooded Swan (1972-1975, traduit en français sous le titre Grainger des étoiles, disponible sur iTunes ou Kindle pour moins de 2 euros), le héros Grainger ressemble beaucoup à un personnage de Traveller. Grainger est un des meilleurs pilotes de l'Espace Connu et il passait son temps avant le début du roman à bourlinguer de planètes en planètes avec son vaisseau le Javelin avec divers trafics de Free Trader, dont notamment de la Bibliophilie avec des collections d'ouvrages extraterrestres pour les Bibliothèques de New Alexandria. Un des rêves des pilotes dans le coin est de retrouver le trésor d'un célèbre vaisseau fantôme, le Lost Star, perdu dans une nébuleuse du Courant d'Alcyon. C'est dans cette nébuleuse que son vaisseau s'écrase et qu'il reste pendant deux ans, en ayant perdu son co-pilote et mécanicien. Finalement retrouvé par un autre vaisseau explorant le même Courant d'Alcyon, Grainger est ramené sur Terre et il découvre qu'il doit une somme astronomique pour son sauvetage. Le seul moyen de rembourser les commanditaires est de devenir le pilote d'essai d'un nouveau prototype, hybridation de technologie humaine et d'organisme extraterrestre, The Hooded Swan (un des noms du "Dodo" disparu) avec lequel il doit en quelque sorte s'unir en une symbiose. [Ce Vaisseau intelligent, le Cygne Capuchonné, est peut-être un des modèles du Dauphin d'Argent dans le Vagabond des Limbes ?] Grainger est le narrateur et il affecte au moins depuis son accident une indifférence totale, une distance digne de l'Etranger, perturbée par le fait qu'il croit avoir acquis depuis son accident une autre présence en lui, le Vent, un symbiote extraterrestre qui le fait accéder à certains des souvenirs extraterrestres. Grainger parodie souvent le ton habituel et "macho" des polars mais il se révèle beaucoup plus contemplatif, un explorateur pacifiste curieusement attentif à la xénobiologie et à la diversité des formes de vie, ce qui détonne des habituels mercenaires de Space Opera.

    jeudi 2 août 2012

    Mutants & Matrimony

    Pourquoi Marvel avait tenté le mariage entre Storm (Ororo) et Black Panther (T'challa) et pourquoi ils ont déjà changé d'avis.

    Leur relation venait un peu de nulle part dans la série Black Panther. Les deux personnages n'avaient quasiment eu aucune interaction et soudain, les scénaristes décidaient qu'ils étaient les meilleurs amants depuis leur plus tendre enfance.

    Le problème est que le divorce abrupt ne sera fait que pour redonner plus de statut à Storm et pour mieux enterrer encore une fois ce pauvre Black Panther. Et il s'en sort assez mal en donnant une impression de machiste autoritaire, ce qui fait une conclusion assez désastreuse (jusqu'à ce qu'un scénariste dans cinq ans révèle encore une fois qu'ils ont joué la comédie pour une raison complètement arbitraire).

    Jackson saute trois requins


    Peter Jackson va donc adapter The Hobbit, le relativement court conte pour enfants, en une Trilogie. Cela vaut peut-être mieux qu'un seul film de six heures, pourrait-on dire pour défendre son choix. Il va ajouter de nombreuses scènes racontées dans The Lord of the Rings pour assurer plus de continuité entre le conte et le roman. On aura même droit à des interactions entre Gandalf et Saroumane ou le Conseil Blanc qui ne prendront sens que dans Le Seigneur des Anneaux.

    Soit, on peut apprécier de voir la chute de Dol Guldur et du "Nécromancien" alors qu'elle était entièrement hors-champ dans le livre. Mais Jackson perd le sens du ridicule :

    Jackson added new characters into the mix. Evangeline Lily (Lost) is playing Tauriel, a Mirkwood elf, who has some sort of romantic ties to Kili (played by Aidan Turner, the vampire from BBC's Being Human). As we stated before, Mirkwood elves appear twice in this story, even though Tauriel doesn't appear in the original Tolkien. It's already confirmed that Kili will be pursuing Tauriel... but on the battle field, in the woods, inside a barrel? That's another large Mirkwood plotline that doesn't appear in the books.




    Donc Kili, le neveu de Thorin Oakenshield va tenter de séduire une Elfe sylvaine de Mirkwood et refléter en quelque sorte la relation des cousins éloignés Aragorn-Arwen ou l'amour platonique de Gimli pour la Dame de Lorien Galadriel. Le problème est que dans ce cas, l'amitié future entre Legolas, fils de Thranduil, et Gimli fils de Gloin perd de son caractère exceptionnel. C'est l'erreur typique qu'on fait en jeu de rôle quand on prend une règle à contre-pied et qu'on la transforme en de nouveau clichés : le Nain qui aime les Elfes, l'Elfe Sombre qui est le seul moral de son espèce, etc.

    Christopher Tolkien a expliqué le mois dernier dans Le Monde qu'il ne voit plus de rapport entre l'oeuvre de son père et le produit commercial de Jackson.

    mercredi 1 août 2012

    Gore Vidal (1925-2012)

    2+2 is not possible in the United States of Alzheimer's

    Le vieil homme de lettres Gore Vidal était quelqu'un de presque trop familier pour notre horizon français. Il ressemblait plus à nos Intellectuels avec son intervention fréquente et volontiers à contre-temps dans le débat public, dans des Etats-Unis qui préfère que les écrivains demeurent dans une tour académique et dans de verdoyants campus provinciaux.

    Il le faisait parfois avec une ironie bienvenue et cruelle, la pointe à la Wilde, mais souvent aussi avec une sorte d'Esprit de Contradiction un peu vaniteux. Gore Vidal était si érudit, si cultivé (autodidacte, il avait refusé l'Université et il en rajoutait dans un lexique précieux) et il était si atterré par le spectacle puritain et cupide autour de lui qu'il en avait tiré un cynisme hautain, considérant qu'il resterait pour les Siècles futurs un observateur persifleur du déclin inévitable et de la corruption de la République américaine. Il avait gardé l'acidité d'un Ambrose Bierce. Il n'avait pas l'humour de Twain mais au moins sa libre-pensée (il se voyait comme "son Avatar"), et il n'était pas aussi réactionnaire que le satiriste Mencken mais partageait son solide mépris pour certaines formes du populisme. Il riait donc aussi de son propre snobisme affiché.

    Son grand-père maternel et un de ses héros favoris, Thomas Gore (1870-1949, ci-contre en 1936), était un Sénateur démocrate et misanthrope. Il avait pu faire carrière tout en étant aveugle même si certains de ses collègues avaient essayé de lui faire signer des papiers en profitant de sa cécité. Gore Vidal avait tiré de son aïeul une défiance du système politique américain, même s'il tenta aussi de se présenter dans l'Etat de New York comme Démocrate en 1960 et à nouveau en Californie en 1982 (mais il présenta sa candidature comme un acte de vanité). Né dans un cénacle qu'il jugeait aristocratique, d'un grand aviateur et d'une actrice de Broadway, cousin indirect de Jacqueline Kennedy et même du Président Jimmy Carter ou d'Al Gore (non, c'est simplement un homonyme), il se comportait avec une sorte de morgue distante et patricienne, affichant son homosexualité avec une audace gidienne à une époque où même la sexualité tout court devait être refoulée (il fut l'amant de Jack Kerouac ou d'Allen Ginsberg). Il aurait voulu être un Alcibiade, dans toutes ses ambiguïtés sur sa Cité, l'Enfant-Terrible et le Traître Glorieux, mais il voulait aussi être le Tacite amer qui raconterait la perte de la Liberté.

    Affectant un ton pompeux, il a dit que son regret était de n'avoir été engendré que par une mortelle (qu'il haïssait) et que si Zeus l'avait enfanté, qu'il n'ait laissé aucun registre officiel.

    Une de ses grandes spécialités était les biographies. Ma favorite est Julian (1964), écrit à la première personne par l'Empereur néo-païen et néo-Platonicien, Julien l'Apostat (331-363). Comme dans son modèle probable, les Mémoires d'Hadrien (1951) de Yourcenar, et comme dans toute notre modernité post-nietzschéenne, Vidal s'en servait pour régler son compte avec le Christianisme. Le combat perdu de l'Empereur, disciple des philosophes, contre la Croix servait déjà de contrepoint au moment où Gore Vidal écrivait ses libelles et pamphlets contre l'alliance du Goupillon et de l'Impérialisme.

    Son esprit de Cassandre l'emportait vers l'outrance et il prophétisait tant la Chute fatale de l'Empire qu'il en venait dans les années soixante à faire l'éloge des Viêtcongs contre l'Armée américaine, ou bien de tous les Palestiniens contre l'alliance américaines pro-Israël. Vers les dernières années depuis la sinistre comédie de la Junte de Dick Cheney, cela va finir par le conduire à des caricatures où il partagera certaines des théories du Complot qui nous affligent dans notre crise actuelle de la représentation démocratique. Ses nombreux essais finissaient par devenir des exercices en Diatribes plus que des recherches de la vérité, comme des Jérémiades définitives sur les périls menaçant la vertu civique. "Une République ne se restaure pas."

    Les autres romans biographiques plus américains comme Burr (1973, anti-Jefferson) ou son Lincoln (1984) illustraient plus directement son but trop visible d'être "iconoclaste" et "provocateur". Vidal construisit une sorte de petite Comédie humaine appelée The Narrative of Empire sur des dynasties politiques américaines. Membre lointain du Clan Kennedy, il s'était battu à la suite d'une beuverie contre Robert Kennedy et fut un des premiers Démocrates à dénoncer le mythe de ce qu'il appelait "la Sainte Famille".

    Il avait travaillé à Hollywood comme scénariste et comme acteur et il voyait la religiosité américaine avant tout comme une forme hystérique de la domination du Spectacle : la République devait se corrompre en une ploutocratie hypocrite qui se célébrerait dans un cinéma mystificateur. Autrement dit, le Reaganisme, comme dégénérescence de l'Empire.

    La folle en Christ du Minnesota qui dirige le McCarthysme teahadiste actuel, Michelle Bachmann, a déclaré qu'elle avait changé de Parti et qu'elle était devenue une Républicaine en réaction à cause de l'engagement démocrate de Gore Vidal mais c'est un bel hommage de la maniaque au vice de l'écriture, et cela conforterait sa vision du monde.

    Vidal n'était d'ailleurs pas non plus ce qu'on qualifierait "de gauche" en Europe, malgré toute sa loyauté aux factions démocrates des Clintons. Il ne reconnaissait pas toujours qu'il rejetait plus la vulgarité philistine des Nouveaux Riches que certaines inégalités. Si réforme il y avait, elle relevait tout au plus d'un paternalisme ou d'un Noblesse Oblige de la classe dominante. Il aurait sans doute réduit la plupart des causes généreuses de redistribution à du simple clientélisme ou à de la démagogie (même s'il fut aussi un ami du si charitable Paul Newman). Sa détestation de l'Impérialisme le menait même dans ces dernières décennies tragiques à des engagements de plus en plus idiots, comme par exemple à devenir un ami par correspondance du terroriste d'extrême-droite Timothy McVeigh parce qu'il avait du moins le mérite de faire sauter des bâtiments du gouvernement et qu'il estimait donc sa révolte "légitime". Comme si certains intellectuels américains n'arrivaient pas à résister avec courage au lavage de cerveau perpétuel de leur société sans tomber dans un nihilisme délirant. L'éloge constant de la sincérité ou de l'authenticité finissait par perdre un souci de vérité.