dimanche 19 octobre 2014

Tom Petty's Running Down a Dream (1989)


Oui, c'est un clip de Tom Petty qui utilise directement l'ambiance et même le style graphique de Little Nemo in Slumberland en 1989, la même année que le film américano-japonais (mais la série n'est passée dans le domaine public qu'il y a une douzaine d'années pour l'Union européenne, vers 2005, je crois).


10 avant Tom Petty, en 1978, le groupe Genesis avait fait une chanson Scenes from a Night's Dream, dont les paroles sont directement reliées à Nemo. Je ne crois pas qu'il y ait de vrai clip mais la chanson est ici illustrées par des images du film de 1989. Ce film n'est en un sens pas si raté qu'on le dit même si l'histoire est assez prévisible et ennuyeuse avec cette lutte contre le Roi des Cauchemars où Némo hérite d'un McGuffin omnipotent.

samedi 18 octobre 2014

Little Nemo (le film de 1911)


Winsor McCay (1869-1934) est considéré comme un des créateurs du dessin animé avec l'oeuvre suivante de 1911 (après James Stuart Blackton 1906 et le français Emile Cohl 1908 - voir aussi cette entrée d'un blog sur l'histoire du cinéma). Il paraît que c'est son fils Robert McCay (né en 1896, il a donc 15 ans) qui aurait apporté à son père un flip book (Robert serait aussi le modèle de Nemo).

Dans ce film, il mélange à cette époque un film et un dessin animé sans doute parce que la partie dessin animé est encore trop difficile et courte pour faire un film entier, même si le tout ne fait qu'une douzaine de minutes (dont seulement 3 minutes de dessins, avec 4000 dessins). Les anamorphoses viennent sans doute de l'épisode du 2 février 1908 dans le Palais des Miroirs. Il redessinait tout à chaque séquence et ce n'est qu'en 1914 qu'un autre dessinateur, un certain Earl Hurd, eut l'idée de gagner du temps en réutilisant plusieurs "cellulos".

Winsor McCay, qui se considérait comme le Père du Dessin animé (il le répétait dans le générique de ses créations encore dans les années 20), gardera la même structure avec une partie filmée et une partie dessinée dans ses autres films comme le célèbre Gertie the Dinosaur (1914) et même son chef d'oeuvre de la propagande, Sinking of the Lusitania.

Une originalité est que Winsor McCay recolorisa quelques séquences du dessin avec Nemo et le Dragon, ce qui en fait donc aussi un des premiers films couleurs.



Il fit au moins un autre essai avec le personnage de Flip, Flip's Circus (vers 1918-1921). En dehors du fait que Flip dompte une sorte de monstre reptilien, il n'y a rien de Slumberland.

J'avais écrit l'autre jour que le Professor Genius du dessin animé américano-japonais de Moebius-Bradbury de 1989 (Professeur qui doit enseigner à Nemo les bonnes manières pour être l'héritier de Morphée) devait être une version censurée du Doctor Pill. C'est faux, c'est bien un personnage à part entière : Winsor McCay créa dans une adaptation de Little Nemo au théâtre le personnage du "Professeur" et l'introduisit ensuite dans la bande dessinée par la suite, dans un changement rétroactif venu de l'adaptation (je suppose que c'est aussi le "Professor Figures" qu'on retrouve plus tard dans une des séries que Bob McCay tenta de continuer d'après la création de son père dans Kayo Comics (1945)).

vendredi 17 octobre 2014

Little Nemo et son Medium


Le 1er décembre 1907, Winsor McCay réalise ce qui doit être (en tout cas dans Little Nemo in Slumberland, il faudrait vérifier dans ses titres précédents), son premier jeu méta-textuel où il manipule le contexte même du medium graphique de la bande dessinée. Il se peut donc même que ce soit la première fois dans toute l'histoire de la bande-dessinée.

Nemo, Flip et Impie sont affamés et émaciés (référence au contexte de Thanksgiving au mois de novembre) et ils sont bloqués devant la porte scellée de la cave pleine de victuailles du Pays du Sommeil (il y a souvent de tels supplices de Tantale sur la frustration).

Flip, qui se dit "désespéré", arrache alors dans la deuxième case le bord de la case pour dévorer le Logo de la bande au-dessus de lui. Quand Nemo lui dit que "l'artiste sera en colère" et qu'il va gâcher tout le dessin, Flip, toujours intempérant, lui répond qu'il n'avait qu'à les nourrir. C'est peut-être une des premières apparitions du cliché de l'ironie autocritique où les personnages s'attaquent à leur auteur. Ils commencent tous les trois à grossir (le changement de taille est une allusion constante à Alice ou à des miroirs déformants). Flip demande de quoi était fait ce qu'ils ont mangé et Némo répond "D'encre d'imprimerie, autant que je sache." (Source : The Comic Strip Library)




Vision d'ensemble de la déstructuration du Logo maintenu à chaque bande horizontale.


C'est comme si le dessin si architectural et régulé de McCay manifestait son exubérance en rongeant et en détruisant de l'intérieur le cadre même de la représentation.

Il accentuera un gag assez similaire où la case finit par s'écraser et se froisser comme une boule de papier un an plus tard dans un strip du 8 novembre 1908. Dans cet épisode du 2 mai 1909, on a un effet encore plus génial où tout le décor se vide peu à peu de sa couleur alors qu'un Flip incompétent remplace Winsor McCay et finit par mal se dessiner lui-même.

Winsor McCay a fini par se lasser d'un cadre complètement imaginaire comme le Pays des Songes et la séparation devient parfois peu claire, avec des parents et la ville réelle de plus en plus présente à l'intérieur même du rêve. Dans un épisode de février 1911 (qui est visiblement une publicité), Nemo visite Pittsburgh qui lui apparaît d'abord comme une horrible cité industrielle avant de se transformer quand le dessinateur doit reconnaître qu'il s'est trompé ou a utilisé une documentation obsolète. En avril 1911, Nemo plonge dans une illustration en noir et blanc de l'océan (qui semblait dessinée dans le monde réel et non dans le Pays du Sommeil) et il n'arrive plus à en sortir.

En avril 1912, dans un effet rare, la chute dans le monde des rêves traverse la gouttière entre les cases, entre à l'intérieur de la dernière case qui, elle, est censée être dans le "monde réel". L'interférence annonce peut-être la fin proche de la série quand McCay arrivait à la fin de ses explorations.

De nombreux autres auteurs, de George Herriman (Krazy Kat ne commence qu'en 1916, dix ans après Nemo), Will Eisner à Fred, ont reexploré ces jeux de mise en abyme dans le medium du comic strip puis dans celui de l'album qui permettait encore plus de liberté, mais je crois qu'avec Winsor McCay, c'était sans aucun précédent dans tout l'art graphique avant lui. Le Post-Modernisme commence dès l'Art Nouveau.

jeudi 16 octobre 2014

Ressentiments

"Let me never fall into the vulgar mistake of dreaming 
that I am persecuted whenever I am contradicted." 
Ralph Waldo Emerson, 
Journal, 8 November 1838 (35 ans, vol. 5, p. 123)


Ressac du ressentiment ? 

Juste après le 11 septembre, un groupe de disciples américains de René Girard (le célèbre théoricien du "bouc-émissaire" et apologète du catholicisme) avaient écrit que cette date marquerait le déclin de la domination sur notre culture du ressentiment. Ou pour le dire de manière plus sarcastique "Peak Resentment", comme on parle de "Peak Oil". Je crois que leur raisonnement était en gros que comme Ben Laden était un riche Saoudien et non un guerillero du Tiers-Monde, et que l'attaque terroriste paraissait tellement clairement criminelle, il ne pourrait pas susciter de réaction d'identification avec celui qui se pose en victime et cela mettrait fin à l'idée que toute violence se justifie par une victimisation préalable. 

On sait qu'il n'y en a rien été. Un défaut des Américains est qu'ils ont une tendance à vouloir toujours mettre des fins prématurées (on a appelé cela le "Endism") et le kojévisme de Francis Fukuyama (la "Fin de l'Histoire") n'en était qu'un des exemples.

On est donc loin d'être sorti du Temps du Ressentiment et de cette amertume partagée et décliniste contre notre propre époque. On est toujours dans un mauvais cycle, un cercle vicieux où tous les groupes ne cessent de rivaliser maintenant dans la victimisation de manière parfois risible dans certains excès. Nous sommes tellement saturés de ressentiment que cela finit par donner un vertige, entre le ressentiment "populiste" et anti-parlementaire à la Thrasymaque de ceux qui se défient de tout débat politique et, de l'autre côté, le ressentiment oligarchique à la Calliclès de ceux qui disent être victimes de la masse ochlocratique ou des démagogues qui la représenterait. 

Azazel
Des riches américains disent qu'ils sont traités comme les victimes d'un génocide si on parle de hausse d'impôt, des Républicains du GOP ou des Libertariens disent qu'un système de santé un peu plus étatique serait équivalent à la restauration de l'esclavage. Et le TEA Party était un bon exemple de mouvement d'Américains pas particulièrement riches qui se mobilisaient en faveur des plus puissants comme les Koch qui les financent. Cette sorte de populisme fait penser à des paysans vendéens levés pour leurs seigneurs, comme une Jacquerie qui serait en même temps La Fronde. 

Dans une partie de la gauche (ou dite plus à gauche), la critique de l'oligopole bancaire et ses pouvoirs démesurés ne prend plus assez d'attention pour éviter des glissements complotistes qui risquent de décrédibiliser leur discours (on pourrait éviter par exemple des références historiques comme de parler de "rastaquouères" comme l'a fait un leader). 

Je ne suis pas entièrement convaincu par la théorie des marxistes de la Wertkritik comme Robert Kurz selon laquelle la critique du pouvoir financier est en réalité antisémite (ce qui reviendrait à prendre tout le discours victimaire des riches trop au sérieux) mais il y a une idée plus subtile de Moishe Postone (dans le livre intitulé en français Critique du fétiche capital) selon laquelle c'est l'inverse, c'est l'antisémitisme moderne qui exprimerait un déplacement et un désarroi spécifique de la modernité face à une financiarisation qui devient un processus anonyme et incontrôlable. 

Depuis le génocide des juifs d'Europe du XXe siècle, c'est sur cette question et sur celle du Proche-Orient que se situe la rivalité victimaire principale. De nombreux auteurs juifs continuent de dire que toute critique de l'Etat israélien serait nécessairement antisémité ou judéophobe (y compris de la part de juifs qui ne feraient que se haïr eux-mêmes) et de l'autre côté, de nombreux antisionistes, voire d'anti-impérialistes donnent aussitôt raison à cet amalgame en ne prenant même plus la peine de dissimuler leur antisémitisme sous d'autres prétextes et en restant obsédés uniquement par les injustices envers les seules Palestiniens sans que le reste du monde ait encore la même importance. 

Les Trolls spectaculaires du ressentiment

Les USA avaient les présentateurs radio qui se spécialisaient sur ce terrain de la colère du ressentiment (Rush Limbaugh), et ensuite une version télévisée avec FOX News et le TEA Party. La France a maintenant quelques hommes de spectacle et essayistes qui se spécialisent dans le Trolling très efficace en dosant avec attention suffisamment d'idées extrémistes pour être remarqués mais en se retirant ou en faisant une prétérition dès qu'on leur demande s'ils sont d'extrême droite. Des fans de Dieudonné réussissent encore à vivre assez dans le déni pour croire que tout cela n'est qu'une provocation qui n'a rien d'antisémite (mais généralement, ils basculent ensuite dans l'Argument du Chaudron en disant que de toute façon "ils" le méritent bien et que leur héros est victime d'un complot massif qui essaye de faire croire qu'il serait opposé à ce pouvoir auquel il est bien naturellement opposé). Des fans de Zemmour tentent de faire croire qu'il ne s'agit pas des idées assez traditionnelles de l'extrême droite et que si on le dit, ce n'est qu'anathème pour empêcher le débat ou pour ne pas voir la vérité en face - mais ils ne tiennent plus le même discours sur la fachosphère où ils considèrent clairement le personnage comme leur porte-parole. 

Ces deux Trolls proches du FN sont assez symétriques dans leur bizarrerie et dans leur inquiétant succès (même si ce n'est pas le même public). Le premier avait dit d'abord combattre le FN jusqu'à ce qu'il devienne un ami intime au nom de la priorité de son sentiment de persécution. Le second a fait sa carrière en banalisant des idées néo-nazies issues de Soral ou d'autres, tout en prenant la position du paradoxal, prêt à dire qu'il serait plus fidèle à Marx que les autres (tout l'aspect misogyne et victimaire masculiniste du personnage vient aussi d'un plagiat direct de la phobie soralienne sur la virilité). 

Il n'est pas original qu'il y ait des Déroulède, des Barrès ou des Maurras mais ce qui est nouveau est que ce discours ait pu acquérir ce statut d'originalité radicale au lieu de celui de retour à une tradition qui doit remonter aux débuts de la IIIe République et la première crise de notre démocratie parlementaire. 

Comment éviter le ressentiment contre son époque ?

Le cercle vicieux est que ceux qui critiquent le ressentiment tombent eux-même dans le ressentiment. Car ce diagnostic s'applique toujours au ressentiment "de l'autre" et on ne dit qu'éprouver une indignation légitime face à la rancoeur bien sûr injustifiable de l'adversaire.

Ceux qui échapperaient à cette montée du ressentiment doivent être des naïfs (certains transhumanistes, par exemple, qui vous disent qu'on se fait des soucis pour rien puisque la Mort va bientôt être dépassée) ou bien ceux qui feignent de l'être parce qu'ils ont quelque chose à vous vendre (l'utopie technophile de Rifkin, dont on n'ose croire qu'il soit sérieux). 

Une autre voie ou idéologie, de réconciliation sans ressentiment serait ce qu'on appelle parfois dans le marxisme l'Accélérationisme (en gros, accélérons les contradictions internes du système en le conduisant jusqu'au bout de sa propre "logique"). Mais on voit l'échec fataliste et contradictoire de cette politique du pire. Cela risquerait d'autoriser tout le cynisme actuel au nom de la "dialectique" et d'une finalité à venir. Cela présenterait en somme le défaut du totalitarisme au siècle dernier allié à la bonne conscience idéologique d'un pragmatisme triomphant. 

mercredi 15 octobre 2014

Little Nemo: Return to Slumberland #1


Eric Shanower est surtout connu comme le créateur de la série Age of Bronze, qui combine tous les mythes sur la Guerre de Troie en une version semi-réaliste, mais il a aussi écrit plusieurs suites au Magicien d'Oz (repris chez IDW, Adventures in Oz) et vient de commencer ce mois-ci à publier cet hommage à la célèbre série de Winsor McCay, Little Nemo in Slumberland. Les dessins sont par un artiste chilien Gabriel Rodriguez (avec des couleurs d'un autre artiste vivant au Chili, Nelson Daniel).

La scène se déroule de nos jours mais reprend le début de la série originelle. La Princesse du Pays des Songes cherche toujours un nouvel ami pour remplacer le Nemo de 1905-1914/1924-1926 (on ne sait pas encore ce qui lui est arrivé, et j'imagine que l'histoire ne cherche pas à être trop sombre). Elle n'a pas changé en un siècle et Morphée envoie le même genre de clown et de pages pour chercher un certain James Nemo.

On accuse souvent le premier Nemo d'être trop passif et on voit que Shanower veut réagit contre cette image. Jimmy, lui, va jusqu'à s'insurger même contre ce prénom qui n'en est pas un, il ne veut pas être appelé "Nemo" (c'est son second prénom, qui vient d'un père fan de la série originelle de Winsor McCay).

Jimmy-Nemo est habillé en une tenue plus moderne (contrairement aux habitants de Slumberland, qui n'ont quasiment pas changé du tout depuis la Belle Epoque) et il a l'air un peu écoeuré à l'idée de devenir le copain de jeu d'une fille, mais en dehors de cela, le reste est pour l'instant très proche d'un remake assez similaire (en dehors, bien entendu, du format du comic book qui ne peut pas profiter des immenses planches tabloid du New York Herald).
Slumberland en version Xanadu Art Nouveau


Certaines idées un peu cauchemardesques, comme ces géants qui veulent manger Bon-bon (fait de bonbon) semblent un peu plus directes mais on avait une version proche au début de la série (épisode du 25 février 1906).

Un avantage du comic-book actuel (par exemple par rapport au dessin animé américano-japonais de 1989, qui vise encore un public assez jeune) est qu'il n'y a pas de censure de certains éléments comme la drogue : on retrouve le Dr Pill (qui dans l'originel, ne cesse de donner des petites pillules à Nemo pour essayer de l'empêcher de s'angoisser ou surtout de se réveiller). Ce Dr Pill était devenu un simple nerd guindé, le "Professeur Genius", bien plus innocent dans le dessin animé.

En revanche, comme Eric Shanower le dit dans cette interview, le personnage d'Impie (l'indigène cannibale des Îles Candies qui, dans l'original, était considéré comme l'esclave de Flip depuis le 14 juillet 1907) ne sera pas conservé et est devenu trop caricatural dans son racisme. Il sera remplacé par une nouvelle création de Shanower, le Frunkus, un lutin (dans le dessin animé de 1989, il y avait eu un personnage supplémentaire, Icarus l'écureuil mais ils avaient transformé Impie en un petit gobelin venu du Pays des Cauchemars, ce qui ne faisait que refouler son origine dans un cliché raciste).

Pour l'instant, la suite paraît donc être surtout un hommage ou une modernisation qui n'apporte pas encore quelque chose de très important par rapport à l'original. Il y a un peu d'inventivité comme cette case qui s'incurve pour faire glisser le lit de Némo, mais un siècle après Winsor McCay, cela ne reste qu'un clin d'oeil au premier créateur à avoir vraiment exploré les jeux formels sur ce medium. Mais je suis curieux de voir ce que Shanower va réussir à faire ensuite dans cette première mini-série en 4 épisodes (d'autres mini-séries sont prévues ensuite, comme pour Oz).

mardi 14 octobre 2014

Entrées scientifiques et histoire des sciences


J'aime bien lire des entrées Wikipedia sur toutes ces sciences que je ne comprendrai jamais mais je me rends compte aujourd'hui d'une sorte de lacune ou de point aveugle : certaines entrées sont complètement dénuées d'histoire des sciences.

Par exemple, pour suivre les articles récents sur la découverte apparente d'un phénomène qui semblerait se comporter comme une quasiparticule de Majorana (on n'en est pas encore à avoir observé directement un fermion de Majorana mais ce fermion est classé parmi des "quasiparticules" aussi alors que si jamais le neutrino était un fermion de Majorana et non un fermion classique de Dirac, il ne serait pas une quasiparticule), j'ai lu l'entrée sur la Liste des quasiparticules - je n'imaginais pas qu'il y en avait tant - et elle n'a aucun historique et aucune indication du début de chaque notion. Certaines des quasiparticules comme le soliton ont certes déjà un long passé depuis 1834 (sur Scholarpedia, l'entrée soliton est plus développée), mais l'entrée phonon ou celle sur les trous d'électron n'a pas une seule date indiquée par exemple.

dimanche 12 octobre 2014

Les désirs du Petit Némo


Dans l'introduction à l'édition Milan de Little Nemo, l'éditeur Richard Marshall dit que Nemo est, comme beaucoup de personnages de bd de l'époque, vide, creux et sans personnalité, une simple variable pour permettre l'identification du jeune lecteur.

C'est en partie vrai, nul ne dirait que Nemo laisse une aussi forte impression que son partenaire le Trickster Flip, avec son cigare et sa mauvaise humeur. Mais Nemo a des désirs et des initiatives. Dès le début de la série, quand il ne cesse d'être importuné par Flip qui veut jouer avec la Princesse à sa place, Nemo défend Flip et il s'interpose même pour lui sauver la vie quand le Roi Morphée veut l'exécuter (épisode du 18 novembre 1906). Il le sauve et ne semble même pas vraiment étonné de ne pas vraiment être remercié à chaque fois par Flip.

Quelques années avant le début de Little Nemo (15 octobre 1905, l'Interprétation des rêves sort en 1899), Freud avait avancé la thèse célèbre selon laquelle tout rêve accomplit un souhait (dont on sait qu'en fait elle avait déjà été formulée dès 1861 (p. 106) par le neurologue Wilhelm Griesinger - F. Sulloway, Freud, Biologist of the Mind, p. 324), et donc un désir insconscient.

Les parents de Nemo en revanche (et sans doute l'auteur Winsor McCay d'ailleurs, comme cet ultra-conservateur fascisant ne devait pas particulièrement suivre de nouvelles théories autrichiennes) ont une théorie toute physiologique du Rêve et ne cessent de reprocher à Nemo d'avoir trop mangé (c'était aussi le thème de l'autre grande bd de Winsor McCay, Dream of the Rarebit Fiend, qui exista toujours en parallèle avec Little Nemo, mais sans personnage récurrent).

Nemo ne désire pas particulièrement voyager, il se montre souvent assez passif ou suiviste, à peine consentant. En revanche, tout son voyage est fondé sur le désir mais sur le désir de ceux qui l'invitent et qui, à chaque fois, ont "entendu parler de Nemo". Au début, c'est le Roi Morphée en personne qui veut mander Nemo (et d'autres chefs, le Père Noël, un Chef de l'Île des Candies, etc.), puis il sera clair que ce sera plus précisément la Princesse (anonyme) qui veut faire de Nemo son "copain de jeu" - le dessin animé américano-japonais de 1989 ira plus loin dans cette direction en présentant tout cela comme un mariage arrangé entre enfants où Morphée a choisi un successeur pour épouser sa fille (il doit y avoir une sorte de Loi salique au Pays des Songes). Le Pays des Songes n'est pas une terre qu'on vient conquérir, c'est une terre qui vous choisit à votre place et même malgré vous. Elle est un appel ou une destinée et la part de la volonté y est assez faible comme on y est baladé entre différents appels de divers personnages symboliques.

La bd dit souvent que c'est bien Nemo l'architecte du rêve (quand il a froid en réalité, son rêve devient glacé, quand il entend son petit chat en réalité, il rêve de lion). Mais s'il y a désir, son propre désir qu'il accomplit, c'est toujours assez "masochiste" en un sens faible, en tant qu'objet et non en tant que sujet du désir. Il veut un univers qui est toujours tendu dans ce manque que seul lui peut combler et dont la satisfaction semble souvent se reculer à chaque fois. Il se montre toujours réticent, assez fier mais sans un enthousiasme débordant.

Il y a quelques exceptions. Son propre désir s'exprime de manière assez crue et libidinale dès le 6e épisode (novembre 1905) où Nemo se jette sur Crystalette (dont on lui a dit qu'elle se briserait s'il la touche), il l'embrasse, ce qui déclenche la destruction de tout le Pays de Verre.

La Princesse hait le Trickster Flip au début et il est le personnage de la transition brutale. Flip veut dire "renversement", et Nemo sort toujours brutalement de son rêve (alors que le début de chaque épisode est presque toujours sans transition), soit dans une chute cauchemardesque interrompue soit au contraire dans la déception d'être arraché d'une satisfaction. Flip est le neveu de l'Aurore et il s'en sert pour appeler son oncle sur le Cheval du matin, et déclencher le réveil et mettre fin au rêve. C'est une des bonnes idées que dans ce Pays des Rêves, c'est un personnage lié au Jour, qui devrait être apollinien qui devient luciférien puisque sa lumière ou sa lucidité menace toujours de dissiper la structure même de ce monde de désirs.

Au contraire, on ne comprend pas toujours bien pourquoi Nemo a l'air d'avoir de la sympathie unilatérale pour Flip. Flip le jalouse et Nemo craint un peu ce ressentiment mais sans le haïr pour autant. Sans vouloir trop pasticher de la psychologie, ce n'est peut-être pas caricatural de voir en Flip une sorte de tension interne en Némo. Flip sème à chaque fois le désordre mais il est aussi toujours victime de cet ordre nocturne de la Cour de Morphée. Il veut empêcher Nemo de rêver mais Nemo ne sait pas lui-même s'il désire se réveiller ou pouvoir continuer à jouir de la réalisation hallucinatoire de ses fantasmes.

Flip le Bouffon, le Clown Hobo, le Mauvais Garçon, rappelle donc toujours à un principe de réalité (et notamment à l'ordre parental qui réapparaît dans chaque case pour reprocher le bruit ou pour demander de se hâter), alors que Nemo le Rêveur et Garçon sage, est celui qui voudrait s'enfuir dans ces désirs. Nemo et la Princesse font la leçon à Flip alors que Flip leur explique souvent que c'est lui qui a plus d'expérience.

Flip est une part de culpabilité permanente dans le rêve, le Transgresseur qui prétend toujours rétablir la normalité ou un Surmoi qui agit toujours comme un flux de pulsions destructrices et infantiles. Flip est toujours puni par une manoeuvre comique, en un procès permanent mais cette justice paraît finalement assez injuste.

(En passant, dans le dessin animé, la Princesse anonyme de Little Nemo a reçu un prénom, "Camille". C'est une coïncidence amusante quand on connaît les théories de Dumézil dans Mythes & Epopées III Histoires romaines sur le Camille romain comme personnification masculine de la déesse de l'Aurore, Mater Matuta).

vendredi 10 octobre 2014

Journée Robert Howard

Demain, je vais essayer d'aller à cette Journée Robert E. Howard, mais je crains que ce ne soit vite plein au Niveau -2 du Dernier Bar avant la Fin du Monde et je ne pourrai pas y être avant 13h30 pour une conférence sur Conan avec Patrice Louinet, le traducteur et spécialiste de cet auteur.

Conan dessiné par Margaret Brundage, 1935


Howard est une figure fascinante (même si je ne pourrais pas trouver l'endurance pour lire ses westerns ou ses histoires sur la boxe comme l'a fait un vrai amateur comme Louinet).

Comme je viens de Tolkien et donc plus de la création d'univers que de l'Aventure Pulp, j'aime surtout chez Howard un aspect qu'on évoque moins souvent, sa création de ce monde antédiluvien ("hyborien") qui utilise des mélanges de théosophie, des livres gaéliques ou des mythes assez obscurs. Son Romantisme tardif est bien moins abstrait que celui de William Morris, Dunsany ou Eddison. J'aime vraiment sa première histoire de Conan, "le Phénix sur l'épée" (dec. 1932), quand il est déjà Roi d'Aquilonie et doit faire face à divers complots alors qu'il ne tient pas vraiment à son trône. Mais le personnage nietzschéen de Conan, nihiliste désabusé ou au moins existentialiste qui a une conscience un peu trop aiguë qu'il ne laissera rien et que l'univers est indifférent, ne m'a souvent guère intéressé que via son inversion avec l'Elric de Melniboné de Moorcock ou son double assez fidèle avec Cerebus the Aardvark.

Mais l'absence de personnages récurrents me gêne un peu (je n'oserais jamais dire cela demain chez les Howardiens Authentiques, sans vouloir trop paraître un Vendu à la continuité fabriquée rétroactivement par Lyon Sprague de Camp ou par les comics Marvel de Roy Thomas). Si je veux de l'énergie pulp, je pense que je préfère encore une version graphique moins désespérée mais sans doute plus naîvement "colonialiste" comme Flash Gordon.

Le Combat en armure au XVe siècle

Via Sciences et Avenir, cette reconstitution par Daniel Jaquet, un historien des combats médiévaux.


Donc en résumé, d'après cette recherche :
(1) les armures résistent vraiment très, très bien aux coups directs de taille à l'épée, sans trace de choc (si ce n'est si on réussit à passer par une fente en estoc et surtout que le choc peut faire vaciller).

(2) il est tout à fait possible de se relever relativement vite même quand on est sur le dos et il y a plus de mobilité que je ne le pensais grâce à la répartition du poids sur le corps. Je pensais que c'était avant tout le manque de mobilité qui avait fini par faire décliner l'armure mais cela doit plutôt être les armes à feu. La grue pour mettre les chevaliers sur un cheval est une légende du XIXe siècle sans preuve historique !

(3) En revanche, le corps à corps lui-même ne laisse pas beaucoup de place à de l'escrime ou de l'élégant iaijutsu et ressemblerait presque plus à une sorte de lutte de Sumo où il s'agit de faire tomber l'adversaire pour ensuite l'empêcher de se relever et donner le coup de grâce.
En sens, la différence entre ces armes de taille et des armes de concussion paraît donc être en partie de degré (sauf pour la Hache à la fin de l'article, qui est décrite comme finalement une arme meilleure que cette grande épée à deux mains dans un combat en armure), et cela doit se terminer à l'estoc, à la dague ou à la "miséricorde".

Listes d'oeuvres de SF avec quelques suggestions philosophiques

Ces listes peuvent paraître un peu arbitraires mais cela peut aussi donner quelques idées. 

mercredi 8 octobre 2014

Philoctète et les Femmes


Les mystères de Lemnos

Lemnos est une île d'environ 500 km2, c'est-à-dire à peu près, pour visualiser, entre la taille de l'île principale de la Guadeloupe (600) ou de Mayotte (400) - ou la même taille que Samos, Naxos ou Corfou, bien plus grande que Malte (300). De nos jours, elle a moins de 20 000 habitants permanents mais dès les poèmes de Homère, on mentionne au moins une ville. La côte orientale n'est qu'à moins de 100 km de l'Asie Mineure, et c'est donc une étape presque inévitable (avant l'île d'Imbros / Gökçeada) vers Troie ou le Bosphore.

C'est là le premier mystère de la tragédie de Sophocle, Philoctète (jouée  vers 409-408 avant notre ère), où le personnage a été abandonné sur Lemnos pendant l'expédition vers Troie. Lemnos y est décrite comme si elle était une île sauvage et désolée où Philoctète serait un des premiers Robinson Crusoë de notre littérature, voire le premier (Ariane est certes abandonnée à Naxos mais elle n'a pas le temps de revenir à l'état sauvage).

Dès le 2e vers de la pièce, Ulysse dit que c'est le rivage perdu :

Λήμνου, βροτοῖς ἄστιπτος οὐδ᾽ οἰκουμένη,
De Lemnos, vierge de tout pas des mortels et sans habitation. 

Et Philoctète, qui a quand même eu 9 ans pour la visiter selon Sophocle, vit dans une grotte et dit de même (v. 221) :
κατέσχετ᾽ οὔτ᾽ εὔορμον οὔτ᾽ οἰκουμένην;
[Pourquoi] débarquez-vous sur cette terre sans bon port et sans habitants ?

Pourquoi Sophocle a-t-il fait ce choix de réduire Lemnos à une île déserte ? Seulement pour le pathos de l'esseulement pour insister sur son désespoir ?

Dans une autre version (de la Petite Iliade), Philoctète n'était resté là qu'un an. Avant Sophocle, Eschyle et Euripide avaient, dans leur version (perdue) de la même pièce utilisé un choeur avec des Hommes de Lemnos (et Philoctète s'y serait même fait des amis).

Car il y a un autre mystère. Sophocle et ses contemporains spectateurs savent bien qu'il y a d'autres mythes sur les habitants de Lemnos. Lemnos n'a rien de vide ou isolée dans les cycles épiques.

Philoctète a été abandonné par Ulysse et les autres parce qu'il avait été piqué au pied par un serpent (une hydre, dit Homère) ou bien par une de ses flèches trempées dans le sang de l'hydre de Lerne). Sa blessure dégage une puanteur et elle est incurable (sans doute à cause d'une malédiction de Héra, l'ennemie de Héraclès, qui poursuit toujours son ami Philoctète). Il est donc une victime d'une vengeance de la Déesse.

Or le mythe le plus connu sur Lemnos est le Crime des Lemniennes, devenu si proverbial qu'on parlait en grec du "Mal Lemnien" pour tout crime abominable, en l'occurrence ici l'extermination de tous les mâles (ce qui fut analysé par un des premiers travaux universitaires de Georges Dumézil en 1924). Les Lemniennes, elles aussi, sont en partie des victimes d'une Déesse. Elles n'auraient pas assez adoré la Déesse Aphrodite ou même oublié de lui offrir un sanctuaire. En passant, l'île est une île de feu et d'eau, île vouée à Hephaïstos, le mari d'Aphrodite qu'elle déteste tant et c'est peut-être un facteur de plus dans cette relation - quand Héra jeta son fils Héphaïstos en le tenant par le pied, elle le précipita vers les forges de Lemnos où il fut pris par les dieux locaux, les Kabiroï. Héphaïstos fut initié aux secrets magiques de la forge lemnienne mais il resta désormais le dieu boiteux comme Philoctète boite de la blessure de l'hydre.

Pour châtier les Femmes de Lemnos, Aphrodite les aurait rendues atrocement puantes (une autre version dit que c'est la sorcière Médée qui aurait jeté cette malédiction sur elles, par jalousie contre leur princesse Hypsipyle). Devant cette odeur, les maris des Lemniennes les avaient alors toutes abandonnées pour des concubines étrangères, en enlevant des captives athéniennes ou thraces. Indignées par cet adultère collectif et rendues "hystériques" de frustration et de rancoeur par Aphrodite, les Lemniennes avaient donc décidé d'assassiner tous les hommes de l'île (et aussi toutes leurs concubines, et tous leurs enfants) la même nuit, sauf une seule, la princesse Hypsipyle, qui aurait préservé son père (tout comme les 49 Danaïdes avaient exécuté les 49 maris la même nuit, à l'exception d'une seule fille de Danaos). Les mythes grecs sont assez sexistes pour craindre les femmes mais ils ne méprisent pas le danger terrible que cela pourrait représenter.

Mais l'île de ces terribles Veuves vengeresses, Furies chtoniennes (voir le long récit du massacre que fait Hypsipyle dans la Thébaïde de Stace au chant V) fut ensuite repeuplée par Jason et tout l'équipage des Argonautes qui furent heureux de tomber sur une île entièrement féminine, fantasme masculin par excellence de la Terre Vierge (même si les Vierges sont ici en fait des Veuves). Or l'Argo, dans certaines versions, comptait justement Philoctète accompagnant Héraclès dans un premier voyage, des années avant la Guerre de Troie et bien avant qu'il ne vienne à nouveau souffrir en hurlant sur ces rivages.

On le voit, il y a un secret,comme dans tout mythe. Il y a un cadavre caché et quelque chose de pourri à Lemnos, quelque chose d'obscur qui ne peut pas être une coïncidence entre la puanteur qui a aliéné les hommes de Lemnos et celle qui a isolé Philoctète contre l'armée grecque venue ramener la plus belle des femmes, enlevée par l'élu d'Aphrodite.

Et d'autres, corrompus, riches et triomphants

Pour les Grecs, la séduction et l'attraction est souvent olfactive, elle est le parfum. Comme l'a analysé Marcel Détienne, Adonis est le fils de la Myrrhe et d'un inceste, et on dit que Dionysos s'entoure de panthères qui peuvent attirer leurs proies comme des fleurs par des senteurs capiteuses. L'odeur animale y est ici un élément commun, l'élément brut d'un dégoût incontrôlable sur le fond duquel se déroule le mystère des humeurs, des secrétions, de la sexualité humaine et les ambiguïtés du désir. Sans vouloir trop en rajouter dans l'ethnopsychanalyse à la Devereux, il est possible que la monstruosité de la gueule de la Gorgone à la chevelure de serpents ait quelque chose à voir avec la Vulve de Baubo, autre figure du Mystère de Déméter.


C'est la première idée géniale de Grégoire Carlé (après la Nuit du Capricorne) dans sa nouvelle bande-dessinée, Philoctète et les Femmes (L'Association, 161 pages) : Philoctète n'a pas menti en un sens, il y est bien le seul homme, mais l'île est devenue celle du Mystère féminin, l'île des Femmes.

La Chasse à l'Homme

L'auteur a su saisir cet élément si difficile à reprendre dans un récit moderne, cet effroi saisissant qui serait peut-être une des racines de tout mythe. Le début qui évoquerait un peu la Planète des Singes peut aussi faire penser à ce que le philosophe Grégoire Chamayou a appelé "le pouvoir cynégétique" qui était le propre des Spartiates quand ils jouaient à la Chasse à l'Homme contre leurs esclaves. Les Lemniennes ne veulent pas tuer Philoctète, elles jouent avec leur proie comme un gibier qui leur sert seulement d'instrument commun, d'olisbos vivant.

Philoctète est souvent considéré comme buté dans son orgueil (un peu comme Ajax) et l'Homme sauvage apparaît dans la bd comme un peu borné ou lourd mais sa brutalité répond non pas seulement à sa bêtise sexiste mais aussi à son sentiment constant de déshumanisation, ce qui le rend de moins en moins sot au fur et à mesure de son éducation lemnienne.

Elles le poursuivent et font de lui le substitut du phallus absent mais certaines des plus jeunes se posent aussi la question de l'inceste face à ce scénario de Ruche inversée avec un seul Père (Philoctète n'est là que depuis 9 ans mais il est dit que son premier passage avec les Argonautes remonte à 19 ans). Ce que Freud a inventé dans Totem et Tabou comme "Protomythe" originel de la Horde primitive (et qu'on retrouve dans Game of Thrones avec la ferme de l'autre côté du Mur) est inversé. Au lieu d'un Père qui émascule ou sacrifie tous ses fils pour garder le monopole, ce sont des filles et des mères qui ont asservi le seul Bourdon. Smyrna, la mère d'Adonis, devait tromper et séduire son père alors qu'ici elles n'ont qu'à manipuler collectivement le seul père soustrait à tout l'ordre patriarcal.

(Lécythe, vers -420)

Comédies divines

Grégoire Carlé n'a pas fait que bien lire entre les lignes de Sophocle (ou des Argonautiques), il joue aussi beaucoup sur les comédies d'Aristophane et l'ambiance est donc un mélange des genres.

Les Lemniennes reprennent donc ici l'Assemblée des Femmes (Ἐκκλησιάζουσαι) d'Aristophane et ont la même parodie de l'utopie communiste où les femmes qui étaient considérées comme les plus laides du temps du Regard masculin exigent maintenant un droit de priorité dans la gestion de la rareté des Moyens de Production.

Il y a d'ailleurs tout un réseau aristophanesque enveloppé. En -415, six ans avant la représentation du Philoctète de Sophocle, le beau traître Alcibiade est accusé de s'être moqué des Mystères interdits aux initiés dans sa demeure, et d'avoir participé à la castration symbolique des statues phalliques d'Hermès. Une partie de l'opinion athénienne continuait à le lui reprocher - même si Alcibiade venait de remporter quelques victoires maritimes sur le Bosphore, pas très loin de Lemnos - et il fait amende honorable en -408 en se rendant en procession à Eleusis pour les vrais Mystères. Aristophane avait fait peu de temps après, en -411 une autre pièce, les Thesmophories, où Euripide est accusé d'espionner les Mystères féminins de Déméter et Perséphone déguisé en femme.

On n'a pas droit au même travestissement autant que je me souvienne mais ici Philoctète va aussi entrer dans les Mystères féminins via Dionysos et son cortège infernal. Une scène semble parodier une autre comédie de la même période, les Grenouilles, où Dionysos descend dans l'Hadès pour y chercher l'ombre d'Euripide (mais choisit finalement de ramener plutôt Eschyle).



Coupé la mâle langue et bien fauché l'ivraie

Ici, c'est Dionysos et Pan qui vont aider le Myste Philoctète dans un Rituel de passage dans la Grande Déesse Cybèle-Hécate (les références aux théories sur la fertilité de Robert Graves ou Frazer sont d'ailleurs ici assez précises, et Grégoire Carlé insiste notamment sur le rôle du calendrier dans son récit - je n'ai pas compris à quoi renvoyait le cycle de 3228 ans, page 108). Son érudition fait souvent résonner une intertextualité imprévisible (la jolie scène d'Invocation des morts parle de l'ombre du Mont Athos et je trouve la même image dans le massacre lemnien chez Stace).

Carlé a assez confiance dans l'autonomie de son histoire pour prendre des distances quand c'est nécessaires. Ses Amazones Lemniennes ont des noms qui n'ont rien de grec et un des poulpes s'appelle Thierry. La fin bascule même complètement en dehors de ce qui pourrait être prévisible dans la tragédie de Sophocle et réussit à faire dérailler l'utopie d'un Roman d'initiation et la grande théophanie cosmique à la Hermann Hesse.

Le dessin de Carlé peut varier, de certaines caricatures effrayantes et nerveuses à des formes qui me font penser presque à des esquisses de Jean-Claude Forest, même si son but n'est sans doute pas de chercher à rendre les Lemniennes directement "sexy". Cela donne donc une surprise qui sait changer de l'érudition en une ambiance sublime qu'on ne trouve pas d'habitude dans le fantastique.

mardi 7 octobre 2014

La mort est dans les détails

Un long reportage sur les campagnes D&D de Zak Sabbath et une défense et illustration de sa version du jeu dit Old School (rendue plus poignante par la tragédie personnelle qui le touche).

lundi 6 octobre 2014

Un titre pour Squirrel-Girl !


J'avais déjà parlé de Squirrel-Girl, création de Steve Ditko du temps où il avait encore de l'humour, et elle va avoir un titre (mini-série, j'imagine), Unbeatable Squirrel-Girl.

Cela résume bien le débat français en ce moment


Add. On pense bien sûr à tous ces abrutis comme le nazi soralien ou d'autres provocateurs sans importance.

Mais dans le sens inverse, il y a aussi des professionnels de la rebellion qui veulent exiger des certificats de "rebellitude" dès qu'un conférencier ne partage pas tous leurs valeurs "sociétales". En l'occurrence, je ne suis pas d'accord avec certaines prises de position de Gauchet récentes mais c'est accorder une curieuse univocité à ce terme vide de "rebelle" que de prétendre lui interdire la parole parce qu'il ne serait pas assez "rebelle" tel qu'ils veulent le normer.

dimanche 5 octobre 2014

3 jeux avec navigation


De Gouden Eeuw / Le Siècle d'Or est un jeu de plateau où on joue des factions néerlandaises du XVIIe siècle et où on gagne en s'enrichissant. Chaque faction peut être plus ou moins influente dans chacune des 7 Provinces Unies de la République des Pays-Bas. Un tirage aléatoire indique quelle province rapportera de l'argent ce tour-ci et on peut donc hésiter un peu entre distribuer ses pions (et avoir des gains réguliers mais plus faibles) ou bien mettre plus de pions dans certaines provinces pour avoir plus de gains. Les Provinces ont aussi des spécialisations ou avantages, certaines sont meilleures pour la navigation et d'autres pour d'autres facteurs économiques.

La part de hasard est tellement prépondérante qu'on est plus dans un Monopoly qu'un jeu moderne. On peut tirer des cartes de différents types en payant le coût mais il y a un déséquilibre assez clair : il vaut mieux viser avant tout la navigation et la colonisation, coûteuse mais dont les gains risquent vite de devenir exponentiels. J'ai mis tout mon argent en navigation, ai tenté d'acquérir un navire en vain parce que je n'avais pas les bonnes cartes et cela devenait vite assez frustrant d'être bloqué avec ses moulins quand les autres commencent à engranger les épices des colonies.



La carte des Sept Provinces est très jolie (bien qu'elle soit en partie un gadget, comme on a peu de raisons de bouger ses pions sur la carte au cours du jeu) et c'est sans doute la raison pour laquelle je ne revendrai pas le jeu tout de suite. Mais le reste de ce jeu de Leo Colovini me paraît assez raté et du coup je n'ai même pas osé essayer son jeu appelé Justinian, craignant qu'il soit aussi mauvais.

Lettres de marque : soldé à 5 euros lors de la liquidation de la boutique Ludkbazar Meissonier. Même à ce prix, cela reste du vol, un jeu complètement raté de Bruno Faidutti (qui a pourtant écrit quelques classiques). En gros, on annonce combien d'or on a mis sous un navire et on cache s'il a des défenses ou pas. Les autres choisissent lesquels ils attaquent et s'il y avait des défenses ils perdent. Voilà. C'est tout le jeu. Tric Trac a raison de prévenir que ce jeu est vraiment sans intérêt. Ah, les pions navires ne sont pas trop moches, c'est la seule rédemption.

8 minutes pour un Empire : on y a joué une fois au Café Meisia. D'habitude, je n'aime pas tellement les jeux abstraits allemands où on doit réunir des ressources mais là le petit jeu (qui dure en fait plutôt le double, un bon quart d'heure) m'a beaucoup plu et contrairement au Siècle d'or ci-dessus, il me semble bien équilibré sans stratégie optimale qui saute aussitôt aux yeux. Joli jeu de réflexion.

samedi 4 octobre 2014

Distinguo


Différenciations sans discernement
Une des pires déformations professionnelles des enseignants de philosophie (surtout en France, ce n'est pas vraiment un trait de toute philosophie - je me demande si cela vient de notre Kantisme ou bien de la pratique scolaire depuis Alain) est de croire qu'une distinction conceptuelle peut suffire à régler tous les problèmes. Il y a quelque chose de parfois presque héroïque dans certaines distinctions réussies qui peuvent résoudre des contradictions apparentes. Mais parfois, cela fait basculer la philosophie dans cette forme de "philologie" subtile mais finalement vaine. 

A l'époque où je lisais beaucoup de Heidegger il y a 25 ans, je me souviens que je m'amusais à prédire à l'avance quand il ferait ressortir une distinction "ce concept dans son sens seulement ontique et dans son sens ontologique" (il abandonne un peu cette stratégie après les années 30 car le fossé est devenu pour lui trop important, peut-être) : ennui ontique (vulgaire) / ennui ontologique (celui qu'il éprouve dans l'entre deux guerres avec ses amis), monde comme totalité ontique (berk --) / monde comme ouverture ontologique (++). 

Sauver les Invisibles
Tout à l'heure, dans la 42e émission consacrée au nazisme de Heidegger, le heideggerien (branche canal fondamentaliste malgré toute sa référence plus hétérodoxe à un Marx réintégré dans l'Histoire de l'Être comme accomplissement d'Aristote) Jean Vioulac tentait une différence entre clairvoyance et lucidité (je n'ai pas compris, mais je ne lis pas les débats entre Phénoménologues qui parlent toujours si obscurément de la clarté) et disait que Heidegger était lucide parce que c'était lui qui avait questionné la luminosité phénoménologique (j'imagine que c'est la clairière de l'être comme condition de possibilité pour l'être-là humain ?) mais qu'il n'avait pas été assez clairvoyant car sa lucidité l'avait aveuglé.

Il y a un vieux jeu phénoménologique qui remonte à la lecture de la Caverne : quel étonnement que dans notre condition humaine, ce soit justement l'astre solaire qui soit à la fois la condition de toute vision et en même temps ce qui ne peut pas être pleinement regardé. Mais en l'occurrence, je ne suis pas sûr que la distinction serve à grand-chose pour comprendre comment Heidegger a habillé ses préjugés en projetant sa spéculation sur le nazisme. 

Fils du Sol
Ce qui m'a plus gêné dans l'émission est un passage contre Lévinas. Finkielkraut a pu vouloir à une époque se réclamer d'une part de Lévinas mais ici, il faisait un retournement ultra-heideggerien. Lévinas avait dit qu'il préférait encore la Technique mondialisée qui allait élever l'homme prométhéen au-dessus de son enracinement dans le Lieu et qu'en un sens il y avait même une éthique de ce déracinement qui ressemblait à ce qu'avait pu faire le monothéisme juif en abandonnant le culte d'un seul Lieu, avec son dieu portatif à la place des idoles locales. Et Finkielkraut revient à son même procès anti-moderne : "Mais c'est la différence entre l'Autochtone et l'Etranger qui va permettre de ne pas homogénéiser l'autre". Si ce n'est qu'il n'y a nul besoin d'être un transhumain déraciné ou un post-moderne touriste internationalisé pour trouver l'expression même d'autochtone très embarassante dans son idéologie (comme le rappelait le débat sur le Noble mensonge de Platon : le but du mensonge de l'autochtonie est aussi de faire croire aux "élites" dynastiques, qui se reconstituent qu'elles doivent accepter un élitisme républicain des talents (tous frères en tant que nous serions tous fils de la même terre particulière des concitoyens) et pas seulement leurs attachements familiaux, pour éviter la dérive d'une aristocratie toute théorique vers l'oligarchie). 

L'auteur de l'émission a ensuite redit sa "mélancolie post-démocratique" où la démocratie ne peut rien faire contre le déferlement de la puissance de la Technique. La déception sur la démocratie est bien plus visible que dans les années 70, où il fallait défendre la démocratie contre le discours totalitaire, alors qu'il s'agit de critiquer ici son relativisme ou son nihilisme. Le discours sotériologique si dangereux n'est donc pas encore terminé, on reproche l'absence d'un salut miraculeux (même si le dernier Sauveur est au moins le Poète, comme dans la version publique laïcisée de Heidegger, et pas un Führer ou un Dieu à venir). 

Ciò che è vivo e ciò che è morto della filosofia di Heidegger
Pour expliquer en quoi Heidegger a pu marquer la philosophie européenne, il suffit de voir à quel point on lisait avant lui tout Pré-Socratique comme s'ils étaient des débiles mentaux. J'exagère un peu, Hegel ou Nietzsche avaient été les premiers à les prendre au sérieux, mais il y avait un progressisme et ce que les Anglais appelleraient une vision "Whig" de l'histoire de la pensée. En ce sens, Heidegger a été moderne ou post-moderne en récusant ce discours qui voyait dans les Pré-Socratiques des primitifs naïfs (il aurait donc fait un peu en histoire de la philosophie ce qui se faisait à ce moment en ethnologie).

Heidegger avait été élevé au séminaire par des Néo-Thomistes qui lui avaient enseigné que la Renaissance et les Temps modernes avaient été une catastrophe et qu'il fallait retourner à la pensée du XIIIe siècle qui identifiait Dieu et l'Acte d'être. Heidegger, dans sa rupture avec son catholicisme de sa jeunesse, va en quelque sorte accomplir le nec plus ultra de toute la pensée réactionnaire en disant que la catastrophe avait commencé bien avant, avec Platon et Aristote et que le destin de la pensée se jouait dès Parménide et Héraclite aux sources de toute la civilisation grecque - même si le germanocentré ajoutait qu'ensuite la métaphysique allemande avait su refléter encore quelques lueurs chez Maître Eckhardt, chez Schelling (les Schellingiens français ont bien compris le lien entre cet Idéaliste catholique allemand et Heidegger) ou chez Nietzsche.

Heidegger est un bon lecteur malgré toute la violence de ses interprétations. On ne peut que lui être reconnaissant d'avoir su si bien "prendre au sérieux" Parménide ou même Nietzsche. Ensuite, après son "Tournant", je doute fortement qu'il y ait quoi que ce soit à conserver quand il ne fait plus qu'attendre qu'un Dieu vienne nous sauver de la Technique en relisant sans cesse le même poème de Hölderlin sur "la Terre, le Ciel, les Mortels, les Dieux" (et où il n'arrive rien d'autre à commenter que de dire que cela fait 4 parties). Celui qui s'était révolté contre son enseignement thomiste qui identifiait l'Être et un étant suprême ne cherchait plus qu'un divin obscur qui puisse réveiller la différence entre l'être et l'étant.

Je viens de découvrir un détail mystérieux qui est qu'à sa mort, Heidegger a demandé à être enterré avec le reste de sa famille catholique mais qu'il avait refusé la Croix catholique, préférant une étoile à huit branches. Peut-être une référence privée vers ces 4 parties d'Hölderlin ?

L'Avenir de la Réaction radicale
L'idée de "réaction" se voulait comme une lutte contre le "radicalisme" qui voulait revenir à la racine, du passé faire table rase. Et finalement, la réaction est elle-même devenue radicale à son tour, dans son idée que la réforme moderne était maintenant implantée depuis trop longtemps et qu'il fallait reprendre une révolution vers un état antérieur sans permettre le retour aux conditions de la révolution initiale.

Le Figaro (journal libéral pas particulièrement radical) a eu une page d'édito qui classait directement Finkielkraut comme un proche et qui se félicitait de dire que ce qu'ils appelaient avec gourmandise les "Néo-Réacs" prouvaient (1) l'intolérance de la gauche qui les condamnait alors que les tolérants conservateurs étaient ouverts, eux, dans leur admirable tolérance, à les accepter, (2) la mort théorique de la gauche puisqu'elle laissait ainsi partir des théoriciens et qu'elle devenait incapable d'avoir des auteurs qui ne finissaient pas par la quitter.

Ils citaient Michéa, Onfray et Christophe Guilly. Michéa vient du socialisme mais se réclame maintenant de la Décence commune du Peuple contre les libéraux-libertaires (en pratique, cela le fait non pas seulement relativiser les débats sociétaux mais même les condamner). Guilly, lui, qui disait être plus proche de Chevénement, me semble avoir eu une idée originale qui a beaucoup plu à une partie de la droite selon laquelle les petites villes de Province étaient en fait plus sacrifiées que les villes de banlieue. Mais depuis, ses lecteurs zemmouriens ont plus retenu des passages contre les populations des banlieues (et je doute que ces lecteurs surinterprètent d'ailleurs ces propos de Guilly).

Mais leurs critiques portent plus contre la social-démocratie européenne depuis 30 ans. Dans la pensée dite radicale, il y a des formes bien plus virulente d'une pensée plus clairement "néo-réactionnaire" qui remonterait à nouveau contre les Lumières ou bien avant, mais elle est représentée pour l'instant plutôt par des dingues qui passent d'un discours vague technophile à une sorte de gnostique nietzschéenne (je pense au Canada à ce malheureux fou devenu intégriste et raciste de Maurice Dantec - qui se réclamait au début de Deleuze - ou bien au Royaume-Uni au discours fumeux anti-égalitariste de Nick Land, qui aurait au moins le léger avantage de dire tellement n'importe quoi que cela pourrait passer pour une forme de happening situationniste si on n'entrevoyait qu'il a quand même l'air de croire à son propre délire). Il y a aussi le cas du nazisme de la sphère de Soral mais j'ose imaginer qu'elle n'attire pour l'instant que des ignorants fragiles et pas d'intellectuels (un peu comme A. Rand pour certains Américains).

Il y a un siècle, des écrivains proche de Maurras ou Barrès, "Agathon" avait prétendu montrer par des sondages qu'il y avait un ferment réactionnaire dans la jeunesse et je suppose qu'on verra bientôt un nouvel Agathon tenter de rendre une pensée extrêmement réactionnaire plus attractive et que les médias, lassés par la modération, seront vite captifs d'un sophiste assez séducteur pour se dire remonter au-delà même de tout le Logos occidental pour mieux défendre l'Occident.

jeudi 2 octobre 2014

Comment compter les cercles de l'Hadès ?


Vague sémantique. On entend souvent les politiciens se plaindre qu'on ne sait pas combien il y a de chômeurs dans ce pays puisque la définition est vague et que la marge d'erreur devient très importante selon les définitions (même si on dit ensuite que les tendances gardent un sens tant qu'on utilise les mêmes critères).

Les chomeurs se comptent en millions, mais même pour des corps massifs et en nombre assez faible, on ne sait même pas actuellement combien de planètes il y a dans notre système en raison de la diversité des manières de définir les critères pour les planètes (dans l'intervalle {8-13 ou 14} selon qu'on ajoute Cérès de la Ceinture d'astéroïdes, plus tous les 5 plutoïdes Pluton, sa lune Charon, Haumea, Makemake, Sedna ou la bien nommée Eris ; certains vont même jusqu'à dire qu'on devrait dire qu'il y en a soit 8 soit plusieurs centaines en étendant alors à tous les astéroïdes).

Cela étant


Je croise un prof de philosophie, avec tendances continentales (et même "marioniennes"), et lui demande comment ça va. Il me regarde avec gravité, presque colère (Comment cela pourrait bien aller ??).

"Mal."

Je m'inquiète et me demande ce qui lui arrive.

Il me regarde avec un peu de condescendance du fait que je puisse associer son désarroi à un quelconque problème individuel ou singulier alors qu'il s'agit de la condition historiale du Dasein.

"C'est le nouveau livre sur Heidegger. Cette fois, c'est sûr. Il était... vraiment... très nazi."

"Mais... heu... on le savait déjà, non ?"
(Je ne comprends jamais pourquoi tous les dix ans on doit nous refaire le coup de l'effroi et de la découverte d'une révélation).

"Non, non, pas à ce point-là, car cette fois, cela touche l'Histoire de l'Être !"

Ben dis donc.

Cela me fait un peu penser à ces élus FN qui le quittent pendant l'été dernier en disant "Mais qui aurait pu croire que c'était en fait un Parti xénophobe ?? On ne nous avait pas prévenus !". Ou tous ces Dieudonnistes qui pendant longtemps persévéraient à dire que c'était seulement de la provocation et pas une obsession malsaine.

Add. MetaFilter a de nombreux liens sur la réaction américaine.

[Comics] Rat Queens


Il y a une longue histoire entre les comic books et les jeux de rôle, qui vont du meilleur (la série Forgotten Realms de 1990 par Jeff Grubb, Artesia de Mark Smylie qui est directement influencée par Glorantha) au pire. Contrairement aux séries récentes D&D (chez IDW) et Pathfinder (chez Dynamite), Rat Queens (Kurtis Wiebe au scénario et Roc Upchurch aux dessins) n'a rien d'officiel mais l'atmosphère est explicitement une parodie de D&D, avec une touche "Old School" dans le sens où les personnages ont un aspect amoral de "Clochards Meurtriers" (pour reprendre le cliché à la mode Murder Hobos) ou de Barbare amoral à la Cerebus The Aardvark,  qui ferait passer même Fafhrd et Gray Mouser pour de sobres et idéalistes Paladins.

Il y a en plus peut-être enfin parfois un clin d'oeil aux films "de genre" de Tarentino sur des fantasmes de guerrières roublardes et sans-gêne mais on a pu comparer leur attitude décomplexée plutôt à l'humour noir "punk" de Jamie Hewlett dans Tank Girl.



Qui ?
Les Reines Rattes sont une équipe de 4 aventurières, Hannah, Betty, Dee et Violet, qui correspondent aux grands canons des Classes de Personnage et des Espèces de D&D - si ce n'est que leurs alignements doivent être assez troubles, vers le Chaotique Neutre, ou bien cachant sous un dehors Neutre Pur un coeur Chaotique "bon" (du moins selon certaines définitions). Une allusion laisse penser que leur blason de "Rat" serait peut-être plus qu'un symbole et qu'on apprendra un jour les connotations mythologiques du Rongeur comme Trickster apocalyptique.

Hannah semble agir à peu près comme la "chef charismatique" du groupe. Mage elfe irascible, dipsomane et cynique, fille d'anciens nécromanciens qui continue à prendre des nouvelles par une sorte de téléphone portable, elle a une relation compliquée de Comédie romantique avec Sawyer, le sheriff de la ville, intègre et efficace, mais au passé trouble d'ancien assassin. La Magie dans cet univers utilise des incantations en une sorte de pseudo-latin à la Harry Potter ("Necrius Daevide") et ses formules semblent faire appel à des forces obscures.

Betty est une Halfling, enfin une "Smidgen" pour utiliser le terme choisi dans l'univers de Kurtis Wiebe pour l'espèce tolkiénienne. Depuis que Bilbo fut le premier et atypique "Hobbit Cambrioleur", D&D a fait de tous les Halflings des voleurs et a même pu créer les Kenders pour avoir une espèce entière de petits kleptomanes. Ce qui était donc une sorte de paradoxe chez Tolkien est devenu une norme : les Hobbits si petits-bourgeois ou si enfantins et innocents sont maintenant définis au contraire par la transgression des conventions de propriété ou de convenance. Betty joue sur cet effet de transgression, en paraissant toujours d'une innocence puérile avant de montrer qu'elle est une hédoniste encore plus franche que les autres, toxicomane aux champignons hallucinogènes, lesbienne fleur bleue qui semble éperdument et sincèrement amoureuse de plusieurs jeunes filles. Je pensais qu'elle finirait par devenir agaçante dans ce mélange sexiste de kawaii, de "lezploitation" et de satire mais elle est finalement assez rafraichissante par sa joie de vivre et son absence apparente de tout "passé torturé et refoulé" - alors que ce passé est un peu ce qui définit tous les autres personnages.


Violet est une guerrière naine et semble être la plus raisonnable du groupe. Elle n'a été à vrai dire développée qu'à partir de ce numéro 8 qui sort aujourd'hui. Une allusion lourde aux débats des joueurs de D&D est qu'elle se rase la barbe par souci esthétique et par rebellion contre les coutumes des Nains (elle vient d'une dynastie de forgerons, Blackforge, qui ont des coutumes qui rappellent des Clans écossais, comme l'opinion commune américaine est que les Nains doivent avoir un accent écossais). Avec une telle guerrière, quelle que soit son armure, on n'est donc plus dans l'exploitation sexy directe du bikini cotte de maille à la Red Sonja. Elle a, elle aussi, une amourette, avec un collègue aventurier orque nommé Dave Merlebleu.

"Dee" (ou Delilah) est la seule Humaine, prêtresse d'un culte du dieu N'rygoth, une sorte de Cthulhu pour lequel elle n'a plus beaucoup de Foi ni même d'estime, au grand desespoir de sa famille. Curieusement (comme on le lui fait remarquer), elle garde ses sorts de Clerc malgré toute sa crise spirituelle contre la Pieuvre extra-dimensionnelle, et semble vraiment se poser des questions sur le statut non seulement de sa divinité Grand Ancien mais aussi de la magie cléricale en général. Sa vie sentimentale est encore plus compliquée que celle de Hannah, comme on ne l'apprend qu'à la fin du n°6.

Que leur arrive-t-il ? 
Pour l'instant, 8 numéros sont parus (les 5 premiers viennent d'être repris en un TPB et il y a eu un bref preview). Les aventures sont plus humoristiques que dramatiques mais il peut y avoir parfois quelques mélanges de genre, vers l'horreur ou la violence, comme dans une vraie partie de jeu de rôle et je trouve parfois certains combats un peu longs et inutilement sanglants. Mais je pense que si c'était un vrai jeu de rôle, cela utiliserait plus les règles de "conflit sociaux" que de combat, malgré tous les clins d'oeil vers le jeu Old School - on pourrait alors plus regarder du côté de Monsters & Magic).

Le premier arc des premiers numéros est une sorte d'enquête mais ce n'est qu'ensuite qu'on commence à comprendre certains secrets de cette petite ville de Palissade, avec le passé d'assassin de Sawyer ou le plan d'un notable pour se venger.

 A ma grande surprise, et malgré mon aversion envers Tarentino ou toute l'esthétique qui évoquerait une sorte de parodie du sexisme inversé au second degré (aussi utilisée dans le jeu récent Bimbo, je crois), Rat Queens est peut-être dans son décalage la meilleure adaptation de D&D actuellement, bien plus réussie dans sa liberté de ton que les deux adaptations officielles déjà citées qui donneront toujours une impression de simple dérivé de la licence commerciale.

mardi 30 septembre 2014

Toc Toc


Cela fait longtemps que je n'ai pas remis à jour et il y a un effet de cercle vicieux, plus j'attends, plus il est difficile de reprendre.

Alors je vais donner dans le récit nombriliste, même si cela ne pourra pas incriminer de Président de la République.

Ce mois d'août, je suis allé au Portugal pour revoir ma famille, que je n'avais pas rencontrée depuis environ 40 ans (on y était retourné à peu près après la Révolution des Oeillets mais mon père, bien qu'il n'ait jamais cherché à changer de nationalité, avait préféré finalement rester en France). J'y ai revu mon grand-père paternel pour lui présenter mon enfant, Mellon, et il était curieux de rencontrer ainsi des inconnus qui semblaient si familiers. Nous avions bien fait d'y aller à temps, mon grand-père a fait une crise cardiaque deux semaines plus tard et fut aussitôt enterré.

Contrairement à moi, ma famille est assez douée en langues et a du mal à admettre que je ne parle plus du tout portugais. J'avais bien essayé de m'y remettre pendant quelques semaines avec une prof brésilienne (qui était, je crois, plutôt sociologue de profession) mais elle nous avait fait plus chanter de la bossa nova qu'apprendre de la grammaire.

J'ai aussi rencontré au Portugal ma demi-soeur (espagnole, elle), âgée de seulement 15 ans, la fille de mon père que je n'avais jamais vue et qui est née peu avant son propre décès. Les obstacles à la communication étaient trop nombreux - et je ne parle pas seulement du décalage temporel ou du fait qu'elle soit encore une adolescente.

Mellon a maintenant deux ans. Il commence à faire des propositions enchâssées (ce qui est, si j'ai bien compris, un des critères de l'humanité dans la grammaire générative chomskyenne, non, malgré tout le cas du pirahã ?). La phonologie est plus lente, il persiste à prononcer de manière indiscernable "Wonder Woman", "Spiderman" et "Superman" (quelque chose comme *"wanaman"). Et je ne comprends pas (à moins de tomber dans la psychanalyse) pourquoi il appelle l'ignoble Venom en Légo (l'ennemi monstrueux de Spiderman qui ressemble à la créature d'Alien), "Papa-Wanaman".

J'ai eu par hasard une commande pour une entrée de dictionnaire pour les PUF sur un sujet très geek mais où je ne suis pas directement compétent - ce qui est un peu ironique dans la mesure où je ne suis plus guère capable que d'écrire sur des sujets geeks.

J'ai lu quelques romans de Brian Stableford cet été. Il faudra peut-être que je trouve le temps et l'énergie pour en parler. Et du Anatole France. Je me suis aussi remis par hasard à Larry Niven, un auteur que j'aime bien critiquer même si certains aspects de son univers fictif me fascinent.

En jeu de rôle, j'avais promis avant les vacances de revenir vers Mindjammer de Sarah Newton et je traverse un petit passage plus SF que fantasy (ce qui est assez rare chez moi). Mais j'ai aussi acheté Shores of Korantia, de la fantasy antiquisante, qui est la suite d'Age of Treason. et j'ai reçu le pdf du kickstarter Calidar: in Stranger Skies de Bruce Heard.