dimanche 24 janvier 2016

L'investiture des dieux

Grâce à l'Internet Archive Wayback Machine, je retrouve cette vieille note de mon blog du 20 octobre 2004. Comme ce blog (phersu.20six.fr) a disparu, je la recopie ici dans le même mode de translittération Wade choisie par cette édition française chez You-Feng (2002).


L'Investiture des Dieux

L'investiture des Dieux, en chinois Feng Shen Yen I (ou Feng Shén Yan yi) est aussi traduit en anglais Creation of the Gods.

C'est un énorme roman, en 100 chapitres. La version chinoise fait quatre tomes. L'adaptation française abrégée de Jacques Garnier (éditée par la Librairie You Feng, en retranscription Wade) fait 944 pages assez denses (le papier est étrangement fin et tout cela manque un peu de notes, même s'il y a un glossaire des personnages).

Le texte, l'un des plus grands classiques de la mythologie chinoise, serait assez tardif, sans doute du XVIe siècle, sous la dynastie Ming (1368-1644), attribué souvent à Hsü Chunglin(ou « Xu Zhonglin » en retranscription Pinyin).

L'épopée est censée remonter à un passé très lointain, vers le XII siècle avant notre ère, il y a plus de 3000 ans (à peu près donc à la même époque que la Guerre de Troie ou l'Exode des Hébreux dans notre hémisphère, mais rédigé à la Renaissance).

Elle relate la fin de la dynastie mythique des Shang (ou Yin) et le début de la dynastie proto-historique des Chou (Tchéou, Zhou) dans la guerre entre le roi Chou (qui est le dernier des Shang) et le roi Wu (qui est un Chou - je ne sais pas si je suis clair).

Mais pour simplifier on va appeler le dernier empereur Chouwang et son ennemi Wuwang.

Le passage d'une dynastie à une autre parce que l'Empereur est devenu un tyran est l'un des thèmes principaux des histoires chinoises mais ici, contrairement au rationalisme habituel confucéen démystifiant, le fond mythologique, merveilleux et épique a été conservé.

Le texte explique même l'origine de foules de dieux et génies par des apothéoses des personnages du roman, dont la fameuse scène des Investitures au 99e chapitre, où 365 personnages sont déifiés ou "canonisés" (y compris certains des adversaires).

Comme dans la Guerre de Troie (Hélène) ou la fin du Cycle arthurien (Guenièvre), ce grand conflit cosmogonique commence par un amour destructeur.

Le dernier empereur Chouwang montre son intempérance quand il se rend dans le temple de la Déesse primordiale Nüwa (Nu Wa, Nü Kwa, déesse du ciel et de l'ordre cosmique) et tombe amoureux de sa statue. Il proclame qu'elle doit être sa concubine.

Nu Wa est tellement furieuse de l'outrecuidance de l'empereur mortel qu'elle envoie trois Démones-renardes polymorphes (les renardes sont toujours des démones, en Chine les hǔlijīng comme au Japon les kitsune) pour causer la perte de son Empire.

Ensuite l'Empereur Chouwang exige du grand seigneur Su Hu sa fille puisqu'il n'a pu avoir la déesse (Su Hu est choisi par les conseillers corrompus de la Cour parce qu'il est le seul à ne pas leur avoir payé de pots de vin).

Après une brève guerre civile, Su Hu accepte mais sa fille Tachi (Daji) est tuée et remplacée à l'insu de tous par la succube vulpine envoyée par Nu Wa. "Tachi" ensorcelle l'Empereur et conduit le gouvernement à la ruine. Elle renforce les conseillers corrompus, fait torturer les nobles et les meilleurs conseillers (quand ils ne se suicident pas en protestation), la Reine (en organisant une fausse tentative d'assassinat dont elle est accusée), puis les Princes qui s'étaient rebellés (mais ils sont sauvés par les Dieux).

Les scènes d'atrocités sont nombreuses. la fausse Tachi innove dans ses méthodes de répression et ses projets dignes de Babel. Dans une scène, elle fait arracher les yeux d'un ministre qui lui était opposé et les dieux transforment les orbites vides en "mains qui peuvent voir l'invisible".

La scène clef est quand elle force le seigneur de l'Ouest (Ji Chang) à manger son propre fils exécuté. Ce duc écœuré deviendra le Prince Wenwang, père de Wǔwáng (Ji Fa), futur fondateur de la dynastie des Chou (Zhou).

C'est à la même époque (chapitre 14) que naît Necha (Nezha, Nuocha, Na Zha), le "Hercule" chinois qui a aussi un cycle d'aventures indépendant [il serait aussi dans la tradition indienne Nata, un fils de Vaishravana]. Réincarnation de l'Esprit de Perle, élevé par un Sage taoïste, il est encore enfant, un colosse armé d'un anneau magique et d'autres trésors comme le Ruban du Jour de Brume ou l'Arc du Ciel et de la Terre. Necha tue même des Rois Dragons et il en vient à se battre contre son père mortel, Liching (Li Jing). Par la suite, Necha sera l'un des héros soutenant la cause des Chou et du sage Tzuya.

Ce sage Chiang Tzuya (Jiang Ziya, Lu Wang) vient tuer magiquement une des trois démones, le Spectre du Luth de Jade et se fait ainsi un ennemi de Tachi, qui est en fait la sœur du monstre. Elle le fait proscrire de l'Empire. Tzuya devient le Premier ministre du Prince Wenwang puis de son fils le futur Empereur Wuwang.

La renarde Tachi fait venir sa troisième sœur, la démone Hu Hsimei (Hu Ximei), déguisée en nonne taoïste qui séduit l'Empereur et le maintient au lit dans des pièges voluptueux.

Les Immortels du Mont Kunlun sont divisés en deux camps, ceux qui soutiennent la dynastie Shang et ceux qui soutiennent les rebelles autour du sage Tzuya. La Guerre devient donc un conflit cosmique, les divinités mauvaises, les Pestes mais aussi quelques sorciers loyaux soutenant les projets de la concubine démoniaque Tachi.

Après une longue guerre magique et militaire pleine de rebondissements, de stratégies et de pièges, Tzuya détruit avec l'aide de la déesse Nu Wa les démones qu'elle avait envoyées sur Terre. Le tyran Chouwang fait brûler son palais, avec lui à l'intérieur. Wuwang, fils du Prince Wen, devient Empereur.

Chiang Tzuya proclame la liste, qu'il avait lue avant les faits dans le Mont Kun Lun, des 365 héros morts dans les deux camps qui sont déifiés, et le nouvel Empereur Wuwang commence à organiser son Etat.

La dynastie des Chou mettra huit siècles à décliner, les Etats vassaux se dispersant pendant la Période du Printemps et de l'Automne (qui correspond à l'époque de la Grèce archaïque) et la Période des Royaumes Combattants (qui correspond à l'époque de la Grèce classique).

La loi naturelle suit un cercle comme la roie d'un char,
Tour à tour, grandeur et ruine, sans jamais de cesse.
Aller, puis venir, croître puis décroître.
Tout cela n'amène que sourire,
Un cycle monotone de grandeur et décadence.
Chouwang de Shang brûlé, ses cendres dispersées au vent.

[Sur ce cercle chinois, voir Richard Nisbett, The Geography of Thought, Londres, 2003, chapitre IV. ]

jeudi 21 janvier 2016

L'histoire de France en BD de Nathan


Tout le monde connaît l'Histoire de France en bandes dessinées éditée chez Larousse en 1976-1978 et rééditée par la suite sous différents formats (au début des années 1980 et plus récemment en 2008 par Le Monde). Les scénaristes étaient très divers comme Pierre Castex ou Victor Mora (qui travaillaient plutôt dans la Presse Vaillant) et les dessinateurs étaient pour la plupart des Italiens, des Espagnols ou des Argentins (Victor de la Fuente, Julio Ribera, Eduardo Coelho, Manara, José Bielsa, Guido Buzzelli) avec quelques dessinateurs français issus de Vaillant comme Raymond Poïvet ou Forton. Le ton était assez sérieux et "réaliste", du roman national scolaire mais assez peu "épique".

Mais dix ans avant, en 1967, Fernand Nathan avait tenté L'Histoire de France avec le sourire, une bd plus humoristique. Les deux auteurs étaient des femmes, ce qui est assez original dans la bd des années 1960 : la scénariste était Gabrielle Rolin, journaliste et écrivaine belge, qui avait travaillé dans la presse gaulliste (dans le Nouveau Candide, qui n'était plus le périodique maurassien) mais écrivit dans les années 70 dans la presse proche du PS. Aux dessins, ce fut, je crois, la première oeuvre publiée de Françoise Pichard, qui, elle, était déjà et est toujours d'extrême droite comme la dessinatrice attitrée de Rivarol (sous le pseudonyme de "Chard", qui a depuis gagné un prix décidé par le régime d'Ahmadinejad pour ses dessins négationnistes, qui semblent être une de ses obsessions). En dehors de quelques cases sur la Bataille de Poitiers où on reconnaît son style de caricatures haineuses (les Sarrasins y sont à peu près des Orcs de Tolkien), ses passions racistes ne se voient pas trop.

J'aime pourtant plutôt ce premier volume ("de la Préhistoire à Louis XI"), qui n'est pas très drôle mais me paraît plus intéressant que la version Larousse dans son jeu sur les "Images d'Epinal" et son absence de toute prétention au réalisme. La version Larousse m'ennuie souvent (mais cela dépend aussi du scénariste). Dans la version de Gabrielle Rolin, on est parfois étonné de certains détails (elle se met à expliquer la situation politique en Lombardie quand elle parle de Pépin le Bref). Quand on arrive aux Mérovingiens, on reprend bien la chanson de Dagobert mais en changeant de style graphique pour marquer l'écart entre les légendes et l'histoire. Bien que ce soit nettement plus bref que la version Larousse (46 pages seulement), je me surprends à trouver que j'y découvre parfois plus de densité.

La BD a introduit un gag qui sera repris directement dans les dessins animés d'Albert Barillé Il Etait Une Fois l'Homme (1978) : c'est une même famille générique, Martin et Martine (ce sera Pierre, Pierrette et Pierrot dans le dessin animé) qui traverse les siècles.

Il y eut un second volume, "De Charles VIII au Roi Soleil" (qui, contrairement à ce que le site BDthèque me semble être de 1968, pas 1988) mais ce fut la fin de la série. Le prix de ce volume est trop cher pour que je l'achète mais je serais curieux de voir comment la dessinatrice intégriste et maurassienne traite les Guerres de Religion par exemple (et je préfère ne pas imaginer ce qu'aurait donné la Révolution française). J'aime croire que l'interruption de cette série fut causée par une dispute politique entre Rolin et Pichard mais si cela se trouve, la vraie cause fut simplement commerciale et le livre était peut-être arrivé trop tôt pour son temps.

A la même époque que Rolin, Jean-Marc Reiser avait fait ses premières BD chez Pilote (après ses débuts chez Hara-Kiri) avec une série qu'il scénarisait, L'Histoire de France en 80 gags (1967-1969, Pilote n°382-499, dessins de Pouzet dont je ne connais rien d'autre). Ce fut publié en album chez Dargaud (109 pages, 1969). Je ne sais pas si Reiser se censurait trop pour un marché tout public mais le résultat est décevant et n'est pas plus drôle que la version de Gabrielle Rolin (et dans son humour noir c'est parfois plus stéréotypé que du Pichard !).

Fanfaronnade


Ca y est, six ans après l'avoir acheté et après seulement 4 parties, j'ai enfin eu une victoire au jeu de plateau Ghost Stories et en plus sans sacrifice de Moine (même si on est allé deux fois voir la Sorcière). On a eu de la chance, avec une seule incarnation assez faible de Wu Feng (Résistance 3), et il faut aussi avouer qu'on était encore au niveau Normal (3 point de Qi par moine). J'étais le Moine jaune et cela aide pas mal de recevoir du Tao sans avoir à chaque fois à passer chez l'Herboriste. Il reste encore quelques petites ambiguïtés d'interprétation de toutes ces règles qui se modifient les unes les autres mais j'espère ne pas avoir triché pour nous avantager. C'est agréable de se dire que gagner est bien une possibilité (encore que je ne vois toujours pas comment ce serait possible à des niveaux plus difficiles avec dix incarnations de Wu Feng). En un sens, je me demande si cela ne retire une part de mystique où je croyais ne jamais voir une victoire.

Presque tous les jeux que j'ai achetés ces dernières années sont d'Antoine Bauza : Ghost Stories, 7 Wonders et Takenoko. Le matériel de Ghost Stories est le plus beau mais Takenoko est en ce moment celui que je trouve le plus amusant. Il y a (comme le faisait remarquer le ludologue Shannon Appelcline) une "école française" du jeu de société qui tente une synthèse entre la présentation luxueuse américaine (Ameritrash), avec une importance des graphismes, et la jouabilité plus abstraite des jeux allemands.

Au fait : pourquoi le Nécromancien s'appelle-t-il Wu Feng dans Ghost Stories ? J'imagine que cela n'a aucun rapport avec ce Wúfèng 元輝 légendaire du XVIIIe à Taiwan qui se serait fait couper la tête pour enseigner à des indigènes Ālǐshān à cesser de pratiquer la décapitation.

La financiarisation des esprits


Un cri de Cassandre qui me semble assez vraisemblable (après avoir entendu encore une nouvelle provocation sur la vertu morale des Riscophiles de notre Ministre de l'économie) est que nous allons arriver dans quelques années dans une période inouïe d'hégémonie intellectuelle libertarienne, ce qui serait sans doute un moment dialectique après une hégémonie marxisante des années 1960 [j'utilise ce terme d'hégémonie de manière très vague, les théories de Gramsci et Laclau ne m'ayant pas vraiment éclairé sur la métaphore - et bien entendu le libéralisme aurait beau jeu de dire, comme le faisait un argument du philosophe Robert Nozick, qu'en un sens, son éloge du pluralisme et de la concurrence implique l'impossibilité d'une "hégémonie" qui serait par essence monopolistique et totalitaire. ]

Ce sera une longue nuit cyberpunk avec un cercle vicieux de prophétie auto-réalisatrice où la critique des services publics les affaibliront et ne feront que renforcer cette critique. Le libertarianisme est déjà devenu l'idéologie dominante des entrepreneurs des start ups des nouvelles technologies (un des cas étant le penseur et financier Peter Thiel). Et c'est une idéologie qui se donne de manière cohérente les moyens de sa propre propagande en finançant ouvertement sa défense contre la coquille vide des vieilles souverainetés des Léviathans. Il est rare qu'un mécénat ou de l'évergétisme ait affiché aussi clairement son intérêt utilitaire. Et la plupart des propagandistes, bien qu'ils ne croient qu'en l'Intérêt, n'ont même pas besoin d'être mercenaires pour montrer du zèle de missionnaire pour leur Utopie radicale. On voit en effet chez eux une éthique de la conviction : tout impôt est une spoliation et il faut aller jusqu'au bout de cette thèse radicale sur la propriété privée, quelles que soient les conséquences, pereat mundus.

L'investisseur et essayiste William Bonner a orienté ses éditions des Belles Lettres (la maison de philologie mais qui distribue bien d'autres choses) vers cette hégémonie future avec des collections qui y sont consacrées (de même que les frères Koch et la banque BB&T financent maintenant des chaires de Randisme). Parmi ces éditeurs des Belles Lettres stipendiés par les capitaux de Bill Bonner, il y a par exemple Laurent ou Leter. Dans cette interview, on retrouve des éléments très drôles du libéralisme : riche et dominant dans les faits, il est bien entendu opprimé et censuré puisque son ascension n'est pas encore totale et que l'opinion croit encore y résister.

L'argument est un peu du Michéa à l'envers. Michéa ne cesse de dire que la "gauche" est trop fondamentalement libérale et qu'il faut que le socialisme se détourne du libéralisme (y compris sociétal ou culturel) pour ne pas être dominé par le libéralisme économique (ce qui le conduit parfois à une forme de conservatisme sociétal au nom de la décence commune). Leter au contraire reprend une jérémiade contemporaine du libéralisme (mais certes, pas seulement de lui) et un ton de persecution où en fait tous les partis, y compris dans la vieille droite oligarchique ou la gauche, seraient trop anticapitalistes et antilibéraux. Les malheureux libéraux seraient une petite minorité incomprise et marginalisée par une intelligentsia collectiviste (ou "spoliatrice") et le peuple se rangerait nécessairement à ses arguments entièrement rationnels s'il n'était pas conditionné et hypnotisé par la propagande étatiste.

Avec un goût intéressant du renversement, Leter dit aussi que le libéralisme est le vrai progressisme démocratique, anti-conservateur (sauf pour la transmission des patrimoines) et anti-oligarchique (car bien sûr cette conservation des patrimoines ne conduit pas à une oligarchie illégitime) et que l'extrême gauche sert en fait les intérêts des Banques et que l'anti-capitalisme est avant tout la défense de la Monnaie-dette comme "Monnaie fiat" des Banques centrales (il défend donc son libéralisme comme anti-monétarisme contre Milton Friedmann).

Il va jusqu'à avoir une théorie du complot où Marx travaillait pour l'Etat prussien et pour les Banques et aurait écrit le Manifeste du parti communiste pour soutenir la cause de la construction des Banques fédérales. Mais ensuite, après avoir dit que le libéralisme était le vrai progressisme et le socialisme un fétichisme mythologique réactionnaire et pré-moderne, il attaque ce dernier comme une hérésie satanique, ce qui laisse un peu songeur sur le caractère vraiment "progressiste" d'une telle théologie (où la Propriété privée est le Droit inaliénable car elle est le Don de Dieu). Il est très attaché à montrer que la "droite" n'est pas libérale (au sens où elle est plutôt oligarchique) mais c'est négliger qu'à l'inverse, le libéralisme (quel que soit le discours révolutionnaire sur la destruction créatrice et ce "mobilisme" perpétuel) s'adapte toujours bien mieux avec cette "droite" qu'il juge si décevante. Cela a l'avantage d'être très paradoxal mais j'ai du mal à comprendre comment on peut aussi obstinément prétendre s'opposer courageusement aux oligarchies étatiques sans voir qu'on sert directement d'autres oligarchies qui pourraient être plus puissantes et qui ont un intérêt plus immédiat à financer la diffusion de telles théories. Ces libertariens peuvent bien dire que leur critique de la Monnaie fiat est en fait révolutionnaire aussi contre la financiarisation de l'économie, ils ne voient aucune contradiction à être des mercenaires de ces financiers.

Curieusement, l'école marxiste la plus "radicale" que je connaisse (dans son rejet de la valeur travail ou de la fonction du prolétariat comme sujet historique), la Critique de la valeur, semble au contraire rejeter le procès de diabolisation de tous les partis contre la financiarisation (elle ne serait pas la cause de la Crise ni son accélération mais simplement une réaction face à ces Crises) et à l'inverse elle critique ce qu'on peut appeler le "progressisme" de Marx comme un de ses préjugés du XIXe siècle.

Mais un point commun entre ces deux courants des anarcho-capitalistes et des marxiens critiques est la méfiance envers le concept même de "néo-libéralisme" ou de "capitalisme tardif", la financiarisation étant pour les deux non pas une évolution du capitalisme mais plutôt déjà son antithèse (que ce soit pour le constater ou pour le déplorer). Un second point commun relatif serait sur la question de la judéité : le pamphlétaire libéral Leter réduit Marx à un judéophobe à cause des passages de la Question juive et certains auteurs de la Wertkritik comme Robert Kurz et Moishe Postone ont une tendance à identifier dans la critique de la financiarisation un lien avec le complotisme antisémite.

jeudi 14 janvier 2016

La tolérance a plusieurs maisons


Nos amis les "Unitariens Universalistes" (les théistes les plus "ouverts" du monde puisqu'ils en arrivent à ne plus avoir de dogme en dehors de leur lien social - ce qui en devient presque suspect comme dépouillement de la religion) font remarquer que c'est le 448e anniversaire de l'Edit de Torda en Transylvanie (1568) qui accorda la tolérance religieuse en Hongrie pour quelques temps (tolérance garantie pour Catholiques Romains, Luthériens, Calvinistes et Unitariens, tolérance de facto pour les Chrétiens orthodoxes (majoritaires), les Juifs et les Musulmans). Les Unitariens disent que ce texte qu'ils sont fiers d'avoir inspiré fut le premier texte aussi "oecuménique" de l'histoire moderne (Wikipedia fait remarquer que le texte protège les prêcheurs et les congrégations mais pas les individus et la liberté de conscience en général). Mais l'Edit fut vite annulé par le nouveau voïvode István Báthory (un lointain cousin de la célèbre Elizabeth des romans gothiques) qui prit le pouvoir en 1571 (et qui fut un souverain catholique relativement "tolérant" quand même pour cette période, en protégeant par exemple les Juifs de Pologne).

Mais même Catherine de Médicis avait signé l'Edit de Saint-Germain (janvier 1562, donc six ans avant l'Edit de Torda). C'était aussi une tolérance, certes très limitée pour les Huguenots : ils obtenaient le droit de se réunir mais seulement à l'extérieur des villes et en restituant les anciennes églises catholiques. Paradoxalement, c'est ce début de tentative de conciliation qui va déclencher les Guerres de Religion : la Ligue des Guise va considérer qu'on a trop cédé aux Protestants (et vont commencer les massacres) et les Réformés vont refuser de rendre les lieux de culte et les vandaliser.

Add. J'avais cité il y a un an le passage d'Utopie (1516) où le catholique Thomas More utilisait un argument de tolérance théiste où l'Être divin ineffable veut être adoré dans la multiplicité.

Mais cette tolérance d'Utopia ne vaut que pour les théistes. Les athées, eux, et tous ceux niant l'immortalité de l'âme (par exemple les Epicuriens, qui ne sont pas exactement "athées" en un sens, mais aussi les Aristotéliciens), même s'ils n'étaient pas punis physiquement (ce qui est certes un grand progrès par rapport aux Lois 909a-910c de Platon qui préconise encore la peine de mort pour athéisme), devaient être déchus de leurs droits civiques : quelqu'un qui ne croit pas en l'immortalité de l'âme ne peut bien entendu pas tenir un serment ou signer un contrat et il est donc un péril pour la Cité Parfaite.

mercredi 13 janvier 2016

Encore des jeux de plateau



  1. Une équipe de jeu taïwanaise Big Fun Games a créé un jeu de plateau sur l'Union Européenne (3-7 joueurs). On y joue des factions trans-européennes (fédéralistes libéraux, fédéralistes sociaux, eurosceptiques de droite, écologistes, etc.) et on fait évoluer l'Union depuis les années 1950 pour s'approcher de son propre programme. Il y a cette review sur RPG.net (intéressante mais un peu insultante pour le GUE-NGL jugé "dingue et stalinien"). 

  2. Pour changer un peu du seul règne de Tric trac, sur le site Gus & Co, plusieurs Blogueurs ludiques donnaient pour le 1er janvier leur liste de leurs jeux de l'année. Je n'ai pas écouté les versions qui sont en baladiodiffusion (podcast, parce que je préfère lire qu'écouter). Il y a les blogs LudiGaume (Belgique), le Repaire des Jeux, Ludovox, Kubenboites, BdmL (Boites de ma Ludothèque ?), Vin d'jeu, Reixou: Les Petits Jeux du Mercredi, Jedisjeux, 1DLudiques, L'Acariâtre. Il y a notamment Mysterium (cité 4 fois), l'Auberge sanglante (3 fois), 7 Wonders Duel (3 fois), Patchwork (3 fois), TIME Stories (3 fois - est-ce rejouable ?), Colt Express (2 fois - très attirant), Discoveries (2 fois), Elysium (2 fois), Isle of Skye (2 fois - cela a l'air de renouveler bien Carcassonne), Pandémie : Legacy (2 fois), Qui Paire Gagne (2 fois), Roll for the Galaxy (2 fois), Starfighter (2 fois)... 

  3. Martin Vidberg, le dessinateur et ludologue, avait une liste proche dans sa catégorie "jeu de stratégie" mais y avait ajouté Alchimistes

  4. Sur Shut Up and Sit Down (le site britannique), ils sont allés jusqu'à faire une liste de tous leurs 50 jeux favoris de tous les temps. Cela donne pour le palmarès de tête pas mal de jeux récents :
    1 Pandemic Legacy, 2 Cosmic Encounter, 3 Consulting Detective 4 Memoir '44 5 Android: Netrunner 6 Codenames 7 Monikers 8 Skull 9 Tales of the Arabian Nights 10 X-Wing & Star Wars Armada 11 Catacombs 12 Mysterium 13 One-Night Ultimate Werewolf/ Daybreak 14 Two Rooms and a Boom 15 Fury of Dracula 16 Funemployed 17 Race/Roll for the Galaxy 18 Galaxy Trucker 19 Dead of Winter 20 Imperial Assault

mardi 12 janvier 2016

L'équilibre Jouabilité/Simulation et les jeux de plateau


Une des raisons pour lesquelles je suis un amateur de jeu de rôle est qu'ils ont besoin de si peu d'équipements matériels. Je joue sans figurines et généralement sans vrai "écran". J'aime bien l'idée d'un jeu "portable" où on n'a besoin que de feuilles de papier et de dés (c'est pourquoi je préfère les systèmes sans "tableaux").

J'achète pourtant souvent des jeux de plateau en croyant à tort qu'ils vont représenter un thème et une histoire. Je suis presque toujours déçu comme je n'aime pas l'abstraction de jeux purement mathématiques comme des dames, Quorridor ou des échecs. Mes jeux de plateau prennent donc la poussière pour la plupart car je me sens déjà épuisé rien qu'à l'idée de les sortir et de disposer des pions ou des cartes.

Cela me condamne donc à des jeux les plus simples possibles et courts.

Le seul auquel j'ai pu jouer plusieurs fois l'année dernière fut 8 Minutes pour un Empire, qui est assez bien adapté dans sa rapidité (même si le thème reste relativement abstrait en fait). Et Smallworld, peut-être.

Donc je suis face à une contradiction. On distingue les jeux allemands (les "kubenbois" ou "eurogames", jouables, abstraits) et les jeux Ameritrash (au thème fort mais souvent lourds en raison des nombreux pions et beaucoup de petites règles). Mais il me faudrait quelque chose qui soit à la fois très thématique (le moins d'abstraction, une jolie présentation) et pourtant le plus léger (pas trop de règles ad hoc ni de plateau long à disposer car sinon je ne le sortirai jamais). Le hasard ne me dérange pas - ce que je reprocherai à Risk est plus sa longueur et finalement une représentation sans aucun lien avec la réalité.

Il y a une autre condition : le thème doit être un peu mégalomane et donc plutôt du Grand-Stratégique, pas du tactique. J'ai quand même réussi à m'amuser à Takenoko où on cultive juste une bambouseraie, grâce à la beauté du jeu. Mais par exemple, je crains que je ne sors jamais Chinese Ghost Stories parce qu'à la base, défendre un seul Monastère me paraît un peu limité (l'autre raison est que j'ai perdu complètement la seule fois où j'ai essayé en solo). Je rêverai de commander un jeu comme le nouveau Holy Roman Empire : The Thirty Years War de Mark McLaughlin (j'ai déjà dit que je cherchais un jeu sur cette période) mais je n'aurai jamais la patience d'y consacrer ensuite 8 heures de jeu. J'ai dans ma ludothèque Imperium Romanum depuis 20 ans et n'y ai jamais joué. Pareil pour Seven Year War. Je n'ai sorti mon très joli Cyclades qu'une seule fois.

A l'inverse, 7 Wonders est bien plus facile à sortir mais je commence à le trouver finalement trop abstrait dans sa représentation.

Comme je suis fanatique du Captain Nemo (un des premiers superhéros et en même temps supervilain de notre littérature), je rêve un peu devant le Kickstarter de Nemo's War. Mais il y a trop de matériels différents et je ne suis pas sûr d'aimer un jeu en solo.

Je cherchais aussi un bon jeu de Pirates et j'ai l'impression que le jeu ameritrash Fortune de Mer représente un bon équilibre de représentation narrative et de jouabilité.

L'Empereur François (Uchronie, suite)


Donc admettons notre bifurcation de départ en ne prétendant même plus à la vraisemblance historique : François de Valois, jeune roi de France depuis seulement 4 ans, a réussi à la surprise générale à se faire élire Empereur par au moins 4 des 7 Grands électeurs à la Diète de Francfort (par exemple les trois archevêques, ou bien tous sauf celui de Cologne, et au moins l'électeur de Brandebourg voire celui du Palatinat ou de Saxe).

Il faudrait alors savoir quels engagements François peut avoir envers les Electeurs, pour connaître ses dettes.

Le problème est qu'il faut alors imaginer que le Pape Léon X (Giovanni de Medici, 44 ans) a assez soutenu sa candidature (alors que la Florence des Médicis avait été alliée aux Espagnols contre les Français peu de temps avant) sans effrayer les tendances luthériennes naissantes de l'Electeur de Saxe (mais Charles d'Espagne ne devait pas plus rassurer le camp de Luther).

François devient donc le 20e Empereur depuis Otton Ier 550 ans avant mais le premier à ne pas venir d'un Etat allemand, unissant l'Empire des Francs et des Germains. On imagine mal François réussir à vite saisir la complexité de l'Empire et les Electeurs doivent vouloir en profiter. Mais dans notre réalité, on raconte que Charles V (élevé en Flandres et dont la langue natale était le français) ne parlait pas beaucoup d'allemand avant son élection non plus. 

Est-ce que cela changerait grand chose ? 

Même si François ne se fait jamais révoquer en une Guerre civile, j'imagine que son élection aurait été une anomalie et que le trône serait revenu aux Habsburg après sa mort. Dans la réalité, il meurt 28 ans après, en 1547 à 58 ans et Charles d'Espagne onze ans après. Dans cette uchronie, Charles doit donc sans doute espérer récupérer le poste (même si dans la réalité, il commence le processus d'abdication qui va donner le trône à son frère Ferdinand d'Autriche à partir de 1555).

François aurait de toute façon maintenu séparés le Royaume et l'Empire (de même que l'Espagne et l'Empire vont se séparer à nouveau). Le Dauphin hérite du Royaume mais n'aurait sans doute pas réussi à se faire réélire pour l'Empire avec toutes les nouvelles difficultés et notamment la Crise luthérienne qui s'accroît pendant toute cette période. 

La question religieuse

C'est le problème central et on ne voit pas vraiment pourquoi François aurait été meilleur que Charles sur ce point, sauf si François est plus dépendant de l'Electeur de Saxe et plus conciliant avec la Réforme naissante.

L'été 1516, François avait signé le Concordat de Bologne avec le Pape Léon X. Le Parlement de Paris s'y était opposé, en jugeant que cela centralisait trop la nomination des prêtres dans les mains du Roi et de Rome. François avait contraint alors les Parlementaires à l'enregistrer en 1518.

Le Pape Léon X, qui a dû être influent dans son élection, vient  le 3 janvier 1521 d'excommunier officiellement Martin Luther (qui avait affiché les 95 thèses contre les Indulgences en 1517). Peu de temps après, la même année 1521, la faculté de théologie de Paris condamne aussi Luther et a failli faire arrêter Jacques Lefèvre d'Etaples (que François va protéger et qui est soutenu activement par sa soeur Marguerite d'Alençon, future Marguerite de Navarre). On dit certes souvent que François est relativement indulgent envers les Réformés jusqu'à l'Affaire des Placards de 1534.

Dans la réalité, la Diète (Reichstag) de Worms de 1521 conduit au début des Guerres de Religion. C'est là que Luther aurait prononcé son célèbre : "Hier stehe ich. Gott helfe mir. Ich kann nicht anders“ (qui donne aussi son nom au joli jeu de plateau sur la Réforme Here I Stand).

L'Empereur François aurait-il vraiment pu négocier de manière très différente avec l'ex-moine augustin de Saxe ?

Les alliances diplomatiques

Dans notre réalité, François Ier échoua complètement à faire venir Henry VIII vers lui contre Charles. Dans ce contexte où François serait à la fois Roi de France et Empereur, ce ne peut qu'être pire pour les Anglais et l'alliance de Henry VIII (qui a épousé une tante de Charles Catherine d'Aragon en 1509) et Charles d'Espagne va être d'autant plus solide (qui sait si l'entretien du Camp du Drap d'Or a même eu lieu dans un tel contexte ?). [Mais j'imagine que même sans l'entretien, Henry va finir par rencontrer Ann Boleyn et déclencher la crise contre Catherine d'Aragon et contre l'Eglise.]

Dans notre réalité, les Médicis peuvent se méfier encore de François. Ils viennent de reprendre la Cité en 1513 alors que les Français avait soutenu la République et le Gonfalonier Piero Soderini. Mais l'alliance est à nouveau en train de basculer plusieurs fois dans les années 1510-1520. 

Pour illustrer la souplesse diplomatique, il suffit de voir les différentes Ligues. Les membres de la Sainte Ligue de Venise contre Charles VIII et Louis XII avaient été (1) le Pape, (2) l'Aragon et la Sicile, (3) les Sforza à Milan (Louis XII étant l'héritier des Visconti), (4) la République de Venise, (5) le Saint Empire, (6) l'Angleterre. 

Mais ensuite la France avait pu modifier depuis 1508 l'équilibre diplomatique avec la nouvelle Ligue de Cambrai contre Venise : (1) le Pape, (2) la France, (3) le Saint Empire, (4) l'Espagne et la Sicile, (5) le Duché de Ferrare. 

Mais l'équilibre était instable et le Pape changea à nouveau pour s'allier à Venise, avec une nouvelle Sainte Ligue de Venise, l'Angleterre et le Saint Empire en 1510. 

En 1513, les Français perdirent Milan (qu'ils tenaient depuis 1500), les Médicis furent restaurés à Florence et les Sforza revinrent à Milan et cette fois ce fut Venise qui s'allia à la France pour le contrôle de la Lombardie. Mais en 1515, avec le succès (éphémère) de Marignan, François Ier avait repris le contrôle du Nord de l'Italie avec l'aide de Venise et du Pape contre les Sforza. 

François ne peut guère espérer de mariage diplomatique avec des Princes allemands. Depuis les années 1505, il a été fiancé avec Claude, Duchesse de Bretagne et de Milan, et fille de Louis XII, contre le voeu de la Reine Anne de Bretagne qui voulait la marier au jeune Charles de Bourgogne. Mariés en 1514 (après la mort de la Reine Anne), François et Claude ont déjà eu plusieurs enfants (comme Charlotte en octobre 1516, qui fut fiancée à Charles V avant de mourir de la rougeole à 8 ans) et deux fils, François (février 1518) et Henri (mars 1519). Mais qui sait si une de ses filles comme Madeleine (qui fut mariée au Roi d'Ecosse) n'aurait pas été unie à un Brandebourg par exemple. 

Pour l'instant, je ne vois donc pas beaucoup de latitude dans ces premières années après la bifurcation. Dans la réalité, Charles a pu vite encercler François. Ici, j'imagine que l'encerclement est moindre mais le Connétable de Bourbon doit trahir de la même manière [par coïncidence, Sylvain Runberg, le scénariste de bd dont je parlais hier, a aussi fait une bd sur le Connétable de Bourbon, avec un épouvantable historien royaliste] et on a du mal à imaginer que les Guerres Italiennes se passent nettement mieux.

Le délire uchronique

L'uchronie est un genre difficile. Soit on reste prisonnier d'une sorte de déterminisme ou de téléologie et l'uchronie est vaine. Soit on se permet de mettre de la contingence partout mais on obtient quelque chose qui peut devenir du fantastique très peu vraisemblable.

Par exemple, le jeu de plateau italien Magnifico (paraît-il très décevant) imaginait que Léonard de Vinci (mort en 1517) avait développé des armes quasiment steampunk dès ce début du XVIe siècle. On peut douter que cela aurait changé l'équilibre stratégique. 

lundi 11 janvier 2016

Orbital, de Sylvain Runberg et Serge Pellé

Orbital (6 tomes parus + un hors-série depuis 2006, Dupuis) est une série de space opera écrite par Sylvain Runberg et dessinée par Serge Pellé. A première vue, cela a l'air de ressembler à Valérian & Lauréline (voire à Sillage pour les missions avec de nombreuses espèces) et je l'avais même pris au départ comme une simple parodie spatiale du genre du buddy cop show (les histoires avec deux policiers contrastés mais qui s'entendent-malgré-leurs-oppositions, avec parfois une vague tension érotique non déclarée).

Mais il y a plusieurs différences avec Valérian : même si les 6 épisodes ont l'air d'être des missions distinctes, il y a une intrigue continue, très sombre, et le cadre de l'univers a même été complètement révolutionné dès ce volume 6 paru en 2015. L'histoire est fondée sur les intrigues politiques et les graphismes technologiques plus dystopiques font penser à Manchu voire la froideur de Bilal (Sylvain Runberg a aussi cité comme influence politique la noirceur d'El Eternauta d'Héctor Oesterheld et Alberto Breccia).

L'histoire
A la fin du XXIIIe siècle, la Terre a été contactée par une sorte d'ONU interstellaire, la Confédération, qui abrite environ un millier d'espèces différentes. Le siège de la Confédération est Orbital, une station dotée de portes quantiques "vers d'autres espaces-temps" (cela fait penser à Point Central dans L'Ambassadeur des Ombres de la série Valérian, mais on n'a vu que des voyages dans l'espace et pas vraiment à travers le temps ou vers d'autres dimensions - ce n'est pas l'Assemblée Galactique du jeu de rôle MEGA). La Confédération a proposé des avancées technologiques en échange de l'intégration mais la Terre est divisée avec un mouvement puissant violemment xénophobe, les Isolationnistes.

L'un des deux membres du couple de héros est Caleb Swany, d'origine tchèque. Ses parents furent des négociateurs de l'intégration dans la Confédération et ils furent assassinés par des terroristes isolationnistes. On découvre par la suite que Caleb, loin d'être le héros sans reproche qu'on voit au début, a failli mal tourner dans son adolescence dans sa haine contre les Isolationnistes, en tabassant certains militants de leur cause.

Après l'intégration, les Isolationnistes gagnèrent les élections terriennes et décidèrent d'envahir une planète pacifique, celle des Sandjarr, pour lui prendre ses ressources. Les Sandjarrs faillirent être tous exterminés et la Confédération intervint pour juger le gouvernement isolationniste et remettre en place un gouvernement terrien pro-confédéré. La Terre fut mise au ban des systèmes après ce xénocide et donc être Terrien dans la Confédération est à peu près comme être Allemand en 1948 même si la Terre connaît maintenant une immigration alien importante.

Caleb Swany a réussi à être admis comme un agent de l'Office Diplomatique Intermondial (O.D.I.) et il est le premier Terrien à avoir pu surmonter les préjugés contre son espèce considérée comme barbare et belliqueuse.

Les agents de l'ODI sont liés par "binôme". L'autre membre est Mézoké Izzua et c'est un(ë) Sandjarr, choisi(ë) comme symbole du dépassement des anciens conflits. Bien que les Sandjarrs soient dotés de deux sexes, ils paraissent aux yeux des Humains avoir tout(ë)s des caractéristiques sexuelles féminines. Mais on ignore le sexe de Mézoké Izzua et Caleb Swany connaît assez la xénosociologie pour savoir que c'est un tabou que de demander à un(ë) Sandjarr son identité genrée (on s'attend d'ailleurs encore à un renversement possible sur ce point quand on rencontre les "géniteurs" de Mézoké dans les deux derniers volumes).



Le thème traditionnel de l'attirance entre les deux partenaires est donc un peu décalé par rapport à la relation entre Valérian et Laureline : non seulement Caleb et Mézoké ne sont pas de même espèce (et l'espèce humaine a massacré les Sandjarrs) mais il se peut qu'ils soient de même sexe. Ce tabou sur la sexualité ne reçoit un début d'explication qu'au volume 5 quand on découvre que les Sandjarrs ont le pouvoir de dégager des phéromones sexuels qui agissent même de manière interspécifique (certes, cela paraît peu plausible) au point de pouvoir hypnotiser des individus non-Sandjarrs.

On apprend dans le hors-série n°1 Premières rencontres que Mézoké Izzua a aussi d'autres secrets. Membre de l'aristocratie de la planète Skonato (même si ses "géniteurs" devinrent des marginaux refusant la technologie confédérée), ël a connu la diversité des Humains avant le génocide, en se liant d'amitié avec une médecin marocaine, Haza Jaziri, qui fut tuée en même temps que les Sandjarrs par les armées terriennes. Pendant le génocide, Mézoké est resté(ë) sur Skonato pour soigner ses semblables alors que l'élite choisissait de s'enfuir et d'abandonner sa population.

Mais le binôme est en fait un trio (voire un quatuor) avec une autre Humaine mystérieuse, Nina Liebert. Pilote allemande (au nom qui est une allusion à Monster d'Urasawa) enlevée par des extraterrestres vingt ans avant que la Confédération ne contacte officiellement la Terre, elle a été connectée à Angus, un Névronome, un vaisseau organique. Les Névronomes ont été interdits de la Confédération suite à une crise de folie où les Névronomes se suicidèrent en masse en tuant leurs passagers. Une des premières intrigues est justement qu'Angus est officiellement seulement une enveloppe vide de Nevronome alors que Nina cache qu'il est toujours bien vivant et autonome malgré leur lien. Dès la fin du volume 2, les deux agents de l'ODI vont devoir commencer à dissimuler certains de leurs secrets à la Confédération.



Quelques autres espèces de l'Univers d'Orbital
La plupart des innombrables espèces qu'on voit dans la série n'ont pas été nommées.

Les Achérodes sont un des peuples les plus influents de la Confédération. C'est leur technologie qui fait fonctionner les Portes Crop quantiques qui permettent le vol interstellaire depuis 1500 ans et qui rend possible la station d'Orbital. Leur flotte semble être une des principales armées. Ils ont aussi une religion qui commence à faire des convertis même sur Terre. Ils sont très hostiles aux Humains et jugent depuis le massacre des Sandjarrs qu'ils devraient être exclus de la Confédération. Mais un des paradoxes est qu'ils semblent prêts à utiliser ce prétexte terrien pour mieux prendre le contrôle de la Confédération, déclenchant donc une Guerre interstellaire au nom du rejet des barbares.

Les Blaunossoums (vus dans le Hors-série n°1) sont un peuple de petits architectes de moins d'un mètre qui reconstruisent leur style architectural à chaque nouvelle planète intégrée dans la Confédération.

Les Jävlodes sont un peuple démocratique rencontrés dans les deux premiers volumes (et dont certains des membres vont être manipulés par les Achérodes dans leur croisade contre la Terre).

Les Névronomes sont un peuple de Vaisseaux interstellaires organiques faits d'éponge cérébrale de la planète Udhsem. Leur peuple a été banni de la Confédération.

Les Rapakhuns sont un peuple de Nomades interstellaires qui vont de planète en planète où ils s'arrêtent périodiquement. Ils sont mal intégrés dans la Confédération, considérés comme des "résidents non-citoyens" et ont une coutume de sacrifice cannibale (leurs aïeux s'offrent au groupe pour être dévorés) qui leur a donné une réputation déplorable. En dehors de ce rituel, ils sont pourtant paisibles.

Les Sandjarrs de la planète Skonato étaient entièrement pacifistes et ils n'ont pas pu résister à l'extermination perpétrée par l'armée terrienne. Leur peau est d'un noir complet et opaque, en dehors de lèvres charnues, d'où ils peuvent dégager s'ils le désirent des phéromones. Leurs élites ont survécu en fuyant le génocide.

Les Sulfurs ressemblent à la représentation humaine du diable avec des cornes et des sabots de bouc. On sait peu de choses d'eux mais Tacilith le Sulfur est un chasseur contrebandier et il a l'air particulièrement intelligent.

Les Varosashs sont un peuple de créatures parasites composées de nanoparticules. La Confédération et leurs Névronomes entreprirent une grande Guerre pour tous les exterminer comme ils étaient opposés à toute autre forme de vie.

Les Well'burrs (Vol. 5, p. 22-23 et Hors-série n°1) sont un peuple de bio-ethnologues qui étudient les autres peuples. Ce sont eux qui ont enlevé Nina Liebert à l'époque où la Terre était encore à l'extérieur de la Confédération.

samedi 9 janvier 2016

L'Empereur François (Uchronie, 1519)


En janvier 1519, l'Empereur Maximilien Ier de Habsburg meurt après 11 ans de règne.

Parmi les candidats pour lui succéder, le jeune Charles de Bourgogne et d'Espagne, son petit-fils (19 ans), finit par gagner et devint Charles V mais on sait que François Ier (né en 1494, 25 ans) et Henri VIII (né en 1491, 29 ans) furent aussi candidats.

L'Election impériale de juin 1519, après si mois de campagne, ne semble pas avoir beaucoup de suspense. Le choix de Charles V finit par s'imposer quasiment à l'unanimité des 7 Electeurs mais François Ier aurait dépensé des fortunes (on parle de quantités d'or ruineuses) pour tenter de s'acheter les voix d'au moins 4 des 7 Grands électeurs (la Diète Impériale de 1512, sept ans avant, venait d'organiser les dix cercles de l'Empire). Certains historiens récents disent que c'était vain alors que par exemple un ancien historien comme Jules Michelet y voit (comme souvent dans son Histoire), le symbole de l'émergence de l'Argent qui allait devenir le nouveau Dieu.

L'Uchronie peut-elle être plausible ?

Et après tout, si nous pensons qu'il était évident que les Habsburg gagnent (comme ils gagneront tout le temps ensuite en dehors d'un bref épisode d'un Electeur de Bavière au XVIIIe siècle), cela ne faisait à ce moment que 80 ans et avec deux Empereurs seulement, Frédéric III et Maximilien, que la Maison d'Autriche tenait le Saint Empire Romain de Germanie.

Les Princes séculiers (en dehors de la Bohême) et même l'Eglise devaient légitimement craindre l'émergence d'un pouvoir disproportionné d'un Empereur-Roi d'Espagne.

Parmi les Sept Electeurs, un seul, l'Archevêque de Trêves, serait passé dans la réalité dans le camp de François avant de se rallier au choix majoritaire.

L'Archevêque de Mayence aurait reçu de l'argent des deux camps mais devait de l'argent à la Banque Fugger proche des Habsburg (une autre solution aurait été de voter pour son propre frère, l'Electeur Joachim Nestor de Brandebourg, mais les 5 autres Electeurs ne les auraient pas suivis). Comme les Hohenzollern s'opposaient aux Habsburg, on pourrait imaginer que l'Archevêque de Mayence et l'Electeur de Brandebourg auraient pu passer du côté de François en un seul Bloc de la Maison de Brandebourg (Michelet dit que Joachim avait même penché pour François).

Un autre candidat de compromis était l'Electeur de Saxe, Frédéric le Sage, mais celui-ci retira sa candidature, malgré le soutien du Pape.

Parmi les autres Electeurs, l'Archevêque de Cologne semble avoir été clairement pour Charles et le jeune Roi de Bohême (13 ans) était sous la tutelle des Habsburg, on ne l'imagine donc pas voter pour François.

Supposons donc que la candidature de François ait été assez habile pour se rallier à la fois le Pape et les trois Electeurs ecclesiastiques (même Cologne) sans pour autant effrayer les Electeurs plus favorables à la Réforme naissante comme l'Electeur de Brandebourg et peut-être l'Electeur de Saxe (ce qui montrerait certes un talent d'équilibriste que ne semble pas avoir possédé le jeune François Ier). Il avait alors cette majorité des Sept Electeurs. Dans la réalité, sa campagne manqua grandement de subtilité et il a dû apparaître (après les interventions en Italie) à certains Electeurs comme un risque d'intrusion plus dangereux encore que le puissant Charles V.

Je n'ai aucune idée si l'Electeur du Palatinat était vraiment prêt à voter pour le Roi de France (Michelet dit qu'il s'y était engagé mais se retracta ensuite sous les pressions). La simple proximité avec la France pouvait aussi l'effrayer (même si ses problèmes principaux concernent ses conflits avec les autres branches de sa famille Wittelsbach en Bavière).

Laissons donc en tout cas la Bohême dans les voix assez sûres pour Charles de Habsburg.

Un autre facteur à prendre en compte est la crainte de Selim Ier le Brave, le Sultan turc. Léon X semble espérer encore une Guerre contre les Turcs (alors que les Turcs vont emporter le Roi de Bohême quelques années après dans l'invasion de la Hongrie) et il ne peut pas deviner que François Ier serait prêt à s'allier à la Sublime Porte contre les Habsburg.

Les Sept Grands Electeurs en 1519

(1) Archevêque de Mayence : Albert de Brandebourg et de Magdeburg (né en 1490, Archevêque de Mayence depuis 1514), petit frère de l'Electeur de Brandebourg
(2) Archevêque de Trêves : Richard von Greiffenklau (né en 1467, Archevêque depuis 1511) Aurait voté pour François Ier
(3) Archevêque de Cologne : Hermann von Wied (né en 1477, Archevêque en 1515, a couronné Charles mais a évolué plus tard au point de se convertir à la Réforme qu'il avait combattu)

(4) Roi de Bohême : Louis II de Hongrie (né en 1506, marié à Marie d'Autriche en 1515, devenu Roi de Bohême et Echanson impérial en 1516 : il a donc seulement 13 ans en 1519 et dépend des Habsburg même si son tuteur a été George de Brandenbourg-Anspach). Après sa mort soudaine en 1526, le trône passe aux Habsburg.
(5) Electeur Palatin du Rhin (Sénéchal Impérial, Erztruchsess) : Louis V (né en 1478, Electeur en 1508, il est plus préoccupé par les Guerres entre les branches de la famille Wittelsbach de Bavière et il vient de faire lever le Ban Impérial contre sa Maison du Palatinat)
(6) Electeur de Saxe (Maréchal de l'Empire) : Frédéric III dit le Sage (né en 1463, Electeur en 1483, Maison de Wettin, il a 56 ans en 1519 et il a failli être le candidat choisi par le Pape Léon X, bien qu'il révèle ensuite très proche de Luther et qu'il va le soutenir en Saxe)
(7) Electeur de Brandebourg (Chambellan) : Joachim Ier Nestor (Hohenzollern, né en 1484, Electeur en 1499). Il aurait aimé être candidat lui-même, avec le soutien de son frère l'Archevêque de Mayence, mais il se rallia à la cause de Charles d'Espagne contre François.

Il y eut dans la réalité un Empereur François Ier (Franz Stephan de Habsburg-Lorraine) mais ce fut en 1745.

vendredi 8 janvier 2016

Une chanson kantienne


Bill Bailey (un des humoristes dans l'excellente série Black Books) tente une chanson sur la Loi Morale kantienne.

 

La mort des dieux fait pululer les démons


Un des intérêts de la Stanford Encyclopedia est qu'elle a une origine clairement liée à la philosophie analytique mais qu'elle traite aussi la philosophie continentale parfois d'une manière assez "dépaysante", un peu comme le fait aussi la philosophie analytique allemande, qui a su conserver un sens historique que n'a pas le courant américain.

Par exemple, l'entrée sur Deleuze me paraît très originale dans sa manière de prendre au sérieux tout Différence et répétition en le réinsérant dans l'Idéalisme allemand de Salomon Maïmon. L'idée si obscure de "différence" chez Deleuze (penser l'être à partir de la différence et non plus à partir de l'identité et de la substance) est alors reexpliquée par la lecture néo-leibnizienne de Maïmon des différentielles entre phénomène et chose en soi. Je ne sais pas du tout si cela tient la route, comme je ne comprends pas Différence et répétition mais c'est en tout cas une voie qui aurait le mérite d'être presque intelligible (de même que Pierre Zima ou Vincent Descombes insistaient sur les origines tout simplement "jeunes-hégéliennes" de la Déconstruction derridienne).

De même, l'entrée sur le grand sociologue Max Weber le prend au sérieux philosophiquement en le réinsérant dans l'histoire de la philosophie allemande comme une des tentatives de dépasser l'opposition entre l'Idéalisme transcendantal de Kant et le perspectivisme de Nietzsche (alors que le "positivisme" de Durkheim a un vocabulaire kantien mais n'a pas la même tension dans son rationalisme). La sociologie de Weber serait une tentative fascinante de concilier un formalisme de la Rationalité (comme chez Kant) et la prise en compte factuelle d'un pluralisme d'interprétations ou la fin d'une fondation métaphysique unificatrice (comme chez Nietzsche - encore qu'il faudrait voir dans quelle mesure une certaine forme du Pragmatisme ne s'est pas donné le même programme, c'était aussi vrai chez C.I. Lewis par exemple).

L'auteur de cette entrée, Kim Sung-ho de l'Université Yonsei (Seoul) - qui se spécialise d'ailleurs plutôt sur des questions politique - a des formules frappantes pour dire que le paradoxe de la modernité est d'opérer à la fois un Désenchantement radical (la fin de la magie irrationnelle, de l'animisme, le règne universel des sciences et de la raison instrumentale) et en même temps un "Polythéisme des Valeurs" où on n'a plus de vue de surplomb et où le jugement scientifique neutre en valeurs de la Raison doit s'articuler avec l'existence de cette pluralité des fondations des valeurs.

Weber's rationalization thesis concludes with two strikingly dissimilar prophecies — one is the imminent iron cage of bureaucratic petrification and the other, the Hellenistic pluralism of warring deities. The modern world has come to be monotheistic and polytheistic all at once. What seems to underlie this seemingly self-contradictory imagery of modernity is the problem of modern humanity (Menschentum) and its loss of freedom and moral agency. Disenchantment has created a world with no objectively ascertainable ground for one's conviction. Under the circumstances, according to Weber, a modern individual tends to act only on one's own aesthetic impulse and arbitrary convictions that cannot be communicated in the eventuality; the majority of those who cannot even act on their convictions, or the “last men who invented happiness” à la Nietzsche, lead the life of a “cog in a machine.” Whether the problem of modernity is accounted for in terms of a permeation of objective, instrumental rationality or of a purposeless agitation of subjective values, Weber viewed these two images as constituting a single problem insofar as they contributed to the inertia of modern individuals who fail to take principled moral action. The “sensualists without heart” and “specialists without spirit” indeed formed two faces of the same coin that may be called the disempowerment of the modern self.
Dans La Science comme Vocation (1919), Max Weber évoque cette Guerre des Dieux dans l'époque post-magie (et il en profite aussi en passant pour se moquer du débat vague sur des slogans culturels qu'avaient lancé Bergson ou Thomas Mann pendant la Grande Guerre, sur Kultur allemande et Zivilisation de cour européenne).

L'impossibilité de se faire le champion de convictions pratiques « au nom de la science » - hormis le seul cas qui porte sur la discussion des moyens nécessaires pour atteindre une fin fixée au préalable - tient à des raisons beaucoup plus profondes. Une telle attitude est en principe absurde parce que divers ordres de valeurs s'affrontent dans le monde en une lutte inexpiable. Sans vouloir faire autrement l'éloge de la philosophie du vieux Mill, il faut néanmoins reconnaître qu'il a raison de dire que lorsqu'on part de l'expérience pure, on aboutit au polythéisme. La formule a un aspect superficiel et même paradoxal, et pourtant elle contient une part de vérité. S'il est une chose que de nos jours nous n'ignorons plus, c'est qu'une chose peut être sainte non seulement bien qu'elle ne soit pas belle mais encore parce que et dans la mesure où elle n'est pas belle - vous en trouverez les références au chapitre LIII du livre d'Isaïe et dans le psaume 21. De même une chose peut être belle non seulement bien qu'elle ne soit pas bonne, niais précisément par ce en quoi elle n'est pas bonne. Nietzsche nous l'a réappris, mais avant lui Baudelaire l'avait déjà dit dans les Fleurs du Mal, c'est là le titre qu'il a choisi pour son oeuvre poétique. Enfin la sagesse populaire nous enseigne qu'une chose peut être vraie bien qu'elle ne soit et alors qu'elle n'est ni belle ni sainte ni bonne. Mais ce ne sont là que les cas les plus élémentaires de la lutte qui oppose les dieux des différents ordres et des différentes valeurs. J'ignore comment on pourrait s'y prendre pour trancher « scientifiquement » la question de la valeur de la culture française comparée à la culture allemande; car là aussi différents dieux se combattent, et sans doute pour toujours. Les choses ne se passent donc pas autrement que dans le monde antique, encore sous le charme des dieux et des démons mais prennent un sens différent.
Ce qui est fascinant de densité dans un tel texte de Weber est qu'il peut suggérer aussi bien l'échec du positivisme comme dépassement ou culminant de la métaphysique, le problème du nihilisme individualiste, relativiste, que la crise esthétique de la Modernité (Baudelaire, Nietzsche) et le regain d'irrationnel dans la critique de la Dialectique des Lumières objectivantes et deshumanisantes (l'Ecole de Francfort prolongeant la critique en essayant de détourner Weber contre la domination de la rationalité instrumentale de la technique).

mercredi 6 janvier 2016

[JDR] [Mystara] Thunder Rift II : Quelques aventures


Bien que le cadre de Thunder Rift qu'on a présenté hier n'ait pas duré très longtemps en 1992-1993, il eut quand même au moins une douzaine d'aventures. Comme d'habitude avec la plupart des produits TSR, ce sont des scénarios assez oubliables (des donjons classiques) mais qui ont une belle présentation des cartes, surtout qu'à cette époque, ils tentaient d'inclure dans chaque scénario des plans grand format et des figurines de carton pour les créatures rencontrées (il est d'ailleurs dommage qu'ils aient perdu cette habitude).

Un autre défaut est qu'ils ne me semblent pas ajouter grand-chose au cadre de cette Combe du Tonnerre (en dehors de quelques PNJ) et qu'ils pourraient souvent se dérouler n'importe où, à part à la rigueur The Haunted Tower, qui se sert vraiment du contexte. C'est un peu l'inverse des meilleurs cadres de Mystara comme les Principautés de Glantri où le lieu est tellement particulier qu'il suscite des aventures originales sans effort. Presque toutes les aventures sont aussi prévues pour de bas Niveau. Thunder Rift est donc conçu comme un bac-à-sable d'entraînement, un berceau mais pas un monde complet.

Un des rares scénarios qui me paraît avoir une bonne idée fut celui publié dans Dungeon Magazine ("A Way with Words") mais il aurait pu être facilement mis dans n'importe quel univers. Bizarrement, l'étrange Monolithe n'est jamais utilisé par exemple.

Voici la liste de la douzaine d'aventures officielles publiées pour Thunder Rift (je ne compte pas celles qu'on a artificiellement intégrées rétroactivement par la suite) :

Goblin's Lair (1992) était une boite avec trois mini-scénarios de 16 pages chacun (Niveau 1-3) : Red Hand Trail, Trouble Below, Palace of Dread. Cette mini-campagne par Graeme Davis se déroule à Kleine, le village au nord de la Vallée, près des Cataractes. Il faut lutter contre la tribu des Gobelins de la Main rouge et aider les Nains voisins. La boite a de jolies cartes des bâtiments mais peu de détails sur l'arrière-fond, à part peut-être l'épisode chez les Nains.

The Haunted Tower (1992) suivait le même format avec à nouveau trois mini-scénarios (Niveau 3-5) : "The Fighters' Academy", "Towers of Evil" et "Vampire Lord". L'auteure, Julia Martin, a bien plus nettement ancré l'aventure dans le Thunder Rift. Les PJ sont recrutés par le Maire de Melinir, le Champion Valum, pour mettre fin aux spectres qui hantent l'ancienne Académie. Les trois scénarios sont plutôt trois parties de l'Académie et non trois Actes.

Quest for the Silver Sword (William Connors, Niveau 2-3, 16 pages, 1992) : Un Donjon dont le titre n'est pas bien choisi car l'Epée d'argent en question n'est pas du tout le but initial de la quête. Les PJ sont recrutés par le bourgmestre de Torrlyn, au sud de la Vallée. Depuis deux ans, le village est pris dans un Hiver perpétuel. Ils ont déjà envoyé un groupe d'Elfes qui n'est jamais revenu. Le vrai responsable est un Rat-garou qui occupe l'ancienne forteresse du Mage Barrick. Ils devront donc affronter non seulement les Rats mais aussi des pièges laissés par Barrick.

Dragon Quest Adventures (William Connors et David Wise, Niveau 1-2, 26 pages, 1992) : Dans cette version en boite tardive de Basic D&D (et sans rapport avec le jeu DragonQuest), on trouve trois petits modules d'introduction qui se trouvent se dérouler aussi autour du même bourg de Torrlyn en plein hiver et le même bourgmestre envoie les PJ en mission. Dans "A Call to Glory", ils vont inspecter une mine naine abandonnée qui avait trouvé un gisement de "lune de fer" (Eisenmond, les Nains parlent donc Allemand ?). Une statue naine leur dit que s'il ne retrouvent pas le Noyau de Fer, une bête emprisonnée dans les Mines sera libérée. Dans "The Eisenmond Blade", ils retrouvent les traces du Noyau de fer de lune qui a été vendu par un Hobgobelin à un Minotaure qui veut s'en servir pour se forger une épée magique. Dans "Jaws of Flame", ils doivent se servir de cette épée pour tuer le Dragon Estorax Rex qui a été libéré sous la Mine (l'eisenmond leur donne un bonus +4 contre lui).

Assault on Raven's Ruin (Tim Beach, Niveau 2-3, 16 pages, 1992) : Corbeau, un Maître Voleur, avait fait construire une forteresse dans les Collines Brulantes en amont de la Vallée et il a ensuite disparu. La ville de Kleine engage les PJ pour retrouver le Sceptre de Vérité qui a été enlevé. Ils doivent aller dans la Forteresse pleine de Gobelins et découvrir qui a volé le Sceptre même si le bourgmestre soupçonne que c'est simplement Corbeau qui est de retour. Le MJ dispose du Journal de construction du Fort par Corbeau, qui explique la fonction de chaque piège, mais il aurait pu être plus amusant que les PJ en aient une version qui les rende paranoïaques.

Sword and Shield (John Terra, Niveau 2-3, 16 pages, 1992) : L'auteur dit lui-même que l'aventure est difficile pour un PJ débutant et j'ai l'impression sans tester que ce n'est pas bien adapté à l'introduction. Cette histoire est à Avenal, dans le Château du Chevalier Noir, survivant de la Guerre de l'Epée et du Baton et le Chevalier lance un grand Tournoi où il invite les Guerriers de la Vallée. Bien qu'il soit décrit comme "Chaotique" (Basic D&D n'ayant que 3 alignements, pas 9), le Chevalier Noir est clairement "Loyal mauvais", honorable et chevaleresque, et celui qui porte l'Armure actuellement (je ne vais pas dévoiler son identité) reste à un Niveau accessible.

The Knight of Newts (Slade Henson,  Niveau ?, 16 pages, 1993) : Les PJ sont engagés à Melinir pour explorer les ruines du Fort de Kraal, dans le Marais noir, sur la rive sud du Lac Ganiff. Le Fort est en fait occupé par une espèce d'hommes-lézards mutants inconnus, les Salamandres (Newts). La motivation est assez faible et on vient un peu déranger ces pauvres tritoniens isolationnistes pour rien. C'est assez décevant comme le livre de base semblait laisser ouvert l'idée que les Hommes-Lézards avaient finalement plus à craindre des Goblinoïdes et qu'on aurait pu s'imaginer s'allier à eux.

Rage of the Rakasta (William Connors, Niveau 2-4, 16 pages, 1993) : La culture japonisante des Rakasta, les félins de Mystara, et leur Lune Invisible vient de l'article de Bruce Heard dans les Voyages of Princess Ark, dans Dragon n°160 (août 1990). A Torrlyn, le mage rakasta Kaminari engage les PJ pour découvrir pourquoi leur daimyo, Dame Kamagi, a changé et veut prendre le contrôle du Creux du Tonnerre. Kaminari les envoie dans le Palais des Rakasta et ils y découvrent qu'en effet quelqu'un d'autre a remplacé Dame Kamagi mais il restera à découvrir pourquoi. Une des idées étranges de ce module (comme du suivant) est qu'il est présenté pour que des joueurs débutants puissent se passer d'un vrai MJ : un des joueurs (le "Porte-Parole") lit les descriptions à voix haute et ne doit lire le reste que si le texte le lui autorise. L'idée ne dura pas longtemps.

In the Phantom’s Wake (Slade Henson, Niveau 3-5, 16 pages, 1993) : C'est censé être lié au Thunder Rift mais les PJ sont téléportés dès le début in medias res dans un vaisseau fantôme directement inspiré du Hollandais Volant. Pourtant, dans Thunder Rift p. 25, cette aventure était annoncée comme se déroulant dans le Pic des Sorciers contre le fantôme du "Mage Fou". J'ai l'impression qu'il y a eu un problème de communication et que l'auteur a recyclé un scénario sans aucun rapport. Les PJ devront chercher à sortir du Vaisseau fantôme grâce à un astrolabe magique.

"A Way With Words" (Teeuwyn Woodruff & Tim Beach, Niveau 1-3, Dungeon #41 (mai-juin 1993) p. 28-35). Sur la rive nord-est du Lac Ganiff, dans le village d'Edgewater (pas loin de Melinir), un érudit gnome engage les PJ pour récupérer son anthologie de poésie amoureuse, volé par une belle barde, Rhiannon. Mais le livre a depuis été volé par une bande de Kobolds du Marais noir (comme dans Knight of Newts) qui croient que c'est un livre de sortilèges. Les malheureux essayent d'ailleurs de réciter ces poèmes en les prenant pour des formules magiques. Une très bonne idée de départ mais la réalisation sur quelques pages reste assez prévisible.


Enfin, le scénario ultime qui clot ce cycle fut publié dès le début de l'année 1993 : "Escape from Thunder Rift" (février 1993) par la même Teeuwyn Woodruff (inclus dans un supplément avec l'écran de Maître de jeu DMR-1). Mais je ne l'ai pas et tout ce que j'en sais est que c'est le seul qui fait un lien explicite clair avec le cadre de Mystara. Le module est en effet fait pour que les PJ qui dépassent le niveau 3 aient envie de dépasser la Combe vers le Monde de Mystara utilisé à cette époque par la D&D Rules Cyclopedia. Ils s'enfuient de la Combe par un Portail Magique qui laisse donc la position de la vallée indéterminée et ils arrivent à Bywater dans le domaine de Penhaligon en Karameikos, village qui venait d'être décrit dans le roman de "DJ Heinrich", alias Dori Jean Watry, The Tainted Sword. et qui est censé être au nord de la Forêt Dymrak près du Fort de Guido du B5. On remarquera que ce Bywater a un nom proche du village d'Edgewater que Teeuwyn Woodruff utilise aussi dans son scénario dans la Combe du Tonnerre. 

mardi 5 janvier 2016

[JDR] [Mystara] Thunder Rift


Questions d'échelle
Les pays de jeu de rôle sont souvent un peu trop petits par rapport aux cadres réels (en dehors de l'Empire du Trône du Pétale, qui a une taille raisonnable) mais la Crevasse du Tonnerre, créée en 1992, est un cadre encore plus étonnant dans sa petitesse (et le livret par Colin McComb la décrivant ne faisait que 36 pages).

Cette vallée de la rivière peu originalement nommée "Drake River" (qui donne son nom par les chutes qui font un bruit de Tonnerre) fait 30 km de long pour 20 km de large au maximum et contient pourtant sur cette petite superficie un microcosme de tous les peuples habituels de fantasy, avec des Centaures, des Hommes-Lézards et des Hommes-Tigres en plus des Nains et des Elfes. Le but est d'avoir un "bac à sable" si minuscule que tous les points d'intérêt soient à un ou deux jours de marche (les bords de cette vallée étant en revanche vite des pentes infranchissables). C'est exigu mais facile à synthétiser et à placer n'importe où.

Cela donne cela, dans une des représentations sur le site Pandius, avec des hexagones d'un mile.



Pour visualiser pour un Français, le Territoire de Belfort (le plus petit département) doit être à peu près de la même taille mais est bien sûr nettement plus dense que cette zone de Frontière (cette source non-officielle par Håvard propose environ 20 000 habitants des espèces "civilisées" pour 1000 km2). Voici une carte du Territoire de Belfort à l'époque médiévale, où on voit les communes (il y en a aujourd'hui une centaine sur 600 km2).


La Crevasse toute entière peut donc tenir en seulement 2-3 hexagones standards de Mystara.

La Frontière et les Traces de Civilisation

Le second point en dehors de la taille est que tout cadre de jeu peut hésiter entre un cadre civilisé (pour avoir des aventures urbaines et des sources d'information) et au contraire une Frontière sauvage inexplorée. Le compromis est souvent de faire une Frontière à redécouvrir mais qui a déjà connu de multiples civilisations. Ici, la Vallée est étrangement isolée et peu dense (en raison du nombre de créatures hostiles) mais en même temps elle a comme caractéristique d'avoir abrité un célèbre centre universitaire pour la noblesse, l'Académie, qui se détruisit elle-même il y a seulement quelques décennies dans ce qu'on appelle la Guerre de l'Epée et du Bâton.

Au lieu d'être une guerre entre des peuples, ce fut une guerre "sociale" entre Classes, entre guerriers et magiciens, entre l'Académie Militaire (qui formait les Chevaliers de la région) et une Ecole de magie dans le Pic des Sorciers (qui s'était sans doute formée à côté pour profiter de la réputation de la précédente). Ce fut une destruction mutuelle (un peu comme les Suels et Baklunis) : les Sorciers ravagèrent l'Académie en la submergeant dans l'actuel Marais Sinistre (Gloomfens) et les survivants de l'Académie se vengèrent en assassinant tous les Sorciers. L'originalité est que du coup, l'hostilité contre la magie dans la Crevasse du Tonnerre vient plus des guerriers que des prêtres (très peu décrits). Comme c'est un événement récent (une génération), cela peut aussi fournir des origines et des motivations pour les personnages-joueurs.

Une autre originalité serait le Monolithe (mais j'ai du mal à voir s'il s'agit ici d'une extrapolation de fans car je ne trouve que des sources sur Internet et aucune dans les livres). Le Monolithe, au sud de la Vallée, est un bétyle tombé de la Lune (ou pour être exact de la Lune Invisible, pas de la Lune Visible si on place cette Vallée dans Mystara). Cette Pierre de lune crée des Illusions qui expliqueraient pourquoi la Vallée est si difficile à trouver. Il est adoré par une tribu de félins-garous (Rakastas) exilés récemment de la Lune et qui ont suivi le Monolithe.

Survol nord-sud

La Rivière Draco coule du nord au sud. Les hautes terres au nord ont les Collines de Farolas (les Nains), le village de Kleine près des Cataractes tonitruantes qui donnent leur nom à cette Vallée et les Collines Brulantes (des geysers). C'est là que le maître voleur Corbeau (qui porte le même nom que Corbeau Gris, un célèbre voleur et Champion) avait naguère construit son repaire et caché son trésor. A l'ouest, le petit Bois Brillant (Brichtwood) est contrôlé par Bran ap Seamus le Druide-Licorne [ironiquement Bran veut dire Corbeau aussi en gaélique] et son Clan de Centaures. L'est est couverte par la Forêt Hâve (Gauntlin Forest, les Elfes, en guerre avec les Gnolls et les Goblours). Au sud, le Lac Ganiff a la petite Île aux Magiciens où historiquement se réunit le "Conseil des Quatre Champions", un représentant pour les Nains, les Elfes, les Halflings et les Humains depuis les Guerres de la Crevasse contre les Gobelinoïdes des Collines des Os. Après la réconciliation des Peuples (scellé par un ancien mariage tragique entre un héros nain et une mage elfe), c'est entre les Classes et les Ordres humains que se produisit la Guerre de l'Epée et du Bâton, entre le collège du Pic des Sorciers (aujourd'hui hanté) et l'ancienne Académie militaire (qui a été recouverte par l'actuel Marais Sinistre).

Le chef de l'Île des Magiciens est un certain Geoffrey et il est raffraichissant de voir que le Grand PNJ du cadre de jeu n'est "que" 7e Niveau. L'Île aurait pourtant hérité de l'ancienne Bibliothèque du Pic des Sorciers. C'est aussi au sud, près de ce Lac que se trouvent la seule cité de Melinir (cité de mineurs dirigé par l'un des Quatre Champions actuels, le guerrier humain Valum) et le village de Torrlyn (bourg de bucherons qui sort d'une malédiction d'un Hiver perpétuel de deux ans si les PJ ont joué l'aventure Quest of the Silver Sword). Plus au sud le Château du Chevalier Noir abriterait un ancien vétéran de la Guerre de l'Epée et du Bâton. Une originalité des créatures du coin est que certains sont mieux organisés comme un gang de Minotaures qui fait du racket mais qui protège aussi des autres monstres ceux qui les payent. La Vallée a aussi "son" Dragon, Scorch, un dragon rouge, qui passe son temps à rechercher à travers la petite vallée les traces de son trésor volé.

(La prochaine fois, je résumerai quelques aventures publiées pour ce cadre de jeu, qui eut quand même plusieurs publications en 1992-1993.)

dimanche 3 janvier 2016

[JDR] [Mystara] Quelques annotations et extrapolations supplémentaires au B3


Il y a 6 ans, j'avais écrit une description du vieux module B3 The Palace of the Silver Princess, qui me semble maintenant trop insuffisante (surtout qu'on a redécouvert beaucoup de nouvelles sources sur le "Monde Connu / Mystara", dont la carte d'origine par Schick & Moldvay avant qu'ils n'arrivent chez TSR - voir le site de James Mishler).

Le forum RPG.net a depuis 2 ans (mais je viens de tomber dessus) un énorme fil de discussion (plus de 1600 posts) qui reprend dans l'ordre chronologique toutes les sources sur le Monde Connu/Mystara. J'y vois que le B3 était prévu dans la version originelle de Jean Wells pour se passer à la frontière (sans doute vers l'est ou le nord-est) des Principautés magiocratiques de Glantri, dans un coin encore non cartographié. Glantri commence à peine à être évoqué dans le X2 Castle of Amber de Tom Moldvay qui paraît en même temps (et auparavant dans la carte du X1). Il se peut même que le X2 était d'abord supposé être une sorte de suite au B3 et que la Princesse d'Argent soit une ancienne Princesse de Glantri (d'où son titre) tout comme Etienne d'Ambreville (Voir aussi cette conversation sur Dragonsfoot). D'ailleurs il y a des analogies entre les deux modules même si le B3 tient plus d'un conte et le X2 plus du gothique.

Voici la carte du B3 originel de Jean Wells (cliquez pour la voir en entier).


Cette carte intègre la Gulluvie avec les cartes modernes de Glantri et du Plateau d'Adri Varma à l'est.

La Gynocratie de Gulluvia
Quand Tom Moldvay reprend le module, il retire tout cadre précis. Haven devient un endroit dans des limbes féériques. Il retire donc notamment cette Baronnie de Gulluvia, de la Dame "D'hmis" (qui l'a rendue "gynocratique" seulement après avoir tué son mari - une version non-officielle l'appelle Stephen III mais cela doit être un amalgame avec le Karameikos).

Gulluvia n'était pas censé être une des Principautés de Glantri - mais plutôt un pays voisin qui serait situé à peu près à l'est de la Nouvelle Averoigne et de Caurenze. Je crois d'ailleurs qu'il n'y a aucun équivalent d'Amazones dans la Mystara officielle (le terme de "gynocratie" était une des typologies non-utilisées bien qu'énumérée dans D&D). [Corr. Il y a au minimum les Vierges guerrières de la déesse Madarua dans le B4 The Lost City.]

Ce nom de Gulluvia ressemble aussi à celui du "Royaume de Gorllewin", qui était justement le nom originel du pays dont la capitale était Glantri dans le Monde Connu créé par Schick et Moldvay. Mais à moins que Jean Wells n'ait pu voir cette fameuse carte du Ur-Mystara abandonné par Moldvay, ce doit être une coïncidence.

Le Palais d'Argent et le Hâvre de Wells étaient près de Glantri. Celui de la version publiée par Moldvay fut finalement localisé dans une zone floue entre les plans dans les Montagnes du Grand Duché de Karameikos. Cette contradiction entre les deux versions du B3 a donné de nombreuses idées bizarres pour s'amuser à les réconcilier. C'est une des activités favorites des fans que de rendre compossibles des possibilités fictives. L'intérêt mythopoétique est que deux récits simples peuvent s'enrichir en étant arrangés ou fusionnés dès qu'il y a assez de ressemblances (et ce fut peut-être ainsi que les mythes furent brodés dans le passé).

Les Deux Palais et les Deux Yeux
Par exemple, le célèbre fan-érudit Håvard (dont les solutions de synthèse sont une spécialité) avait écrit une "continuité rétroactive" audacieuse où les deux versions décrivaient en fait non pas deux périodes différentes mais même deux Palais d'Argent en deux lieux différents : l'un donné par l'Immortel Halav aux Fées en Karameikos, près du Lac des Rêves Perdus, alors que l'Immortel(le) Traladar/Chardastes aurait ensuite créé un double du précédent en "Gulluvia" / Glantri. Cela peut paraître être une solution un peu "dispendieuse" ontologiquement (c'est-à-dire qu'elle contredirait un Rasoir d'Occam conseillant de ne pas multiplier des entités fictives trop similaires).

Mais à l'inverse, sa version a aussi une fusion de deux contreparties. Il propose que l'Oeil d'Arik maléfique de la version de Moldvay (venant d'Arik "aux Cent Yeux" peut-être lié au Zargon du B4 The Lost City), alias le rubis "le Coeur de Notre Dame" positif de la version de Wells, soit aussi le même Artefact que l'Oeil de Traldar qu'on retrouve dans un module beaucoup plus tardif, le DDA3 Eye of Traldar de Carl Sargent (1991), où c'est un joyau orange qui sert un peu de Palantir et est volé dans le Lac des Rêves Perdus. Je comprends que la coïncidence de localisation pousse à les identifier mais l'Oeil de Traldar (qui est certes ambigu) n'est pas supposé clairement être aussi maléfique que l'Oeil d'Arik. Cela dit, le module suivant, le DDA4 Dymrak Dread de John Nephew ne développe pas plus ce mystérieux Oeil de Traldar qui reste plus un McGuffin vague (et une chouette couverture). Et la version réécrite par un fan Agathokles a substitué encore un autre Artefact qui ne semble être aucun des deux précédents, l'Oeil d'Opale Noir (tiré d'un autre module le RPGA2 Black Opal Eye qui entra ensuite dans le module B7 Rahasia, dont les Elfes Indonésiens sont censés se trouver du côté de Darokin/Alfheim. Cela commence à faire beaucoup d'yeux.

Les Monts du Tonnerre et le Creux du Tonnerre
La zone frontière entre Glantri et la Gullovie s'appelle les Monts du Tonnerre et la carte laisse penser que ce sont vraiment des orages. Par la suite, TSR créa un autre cadre, TR3 Thunder Rift (1992), une vallée nommée cette fois à cause du bruit d'une chute d'eau, et la localisation est encore vague même si l'auteur Colin McComb a dit qu'il le voyait plutôt dans les Montagnes de Karameikos (Thunder Rift eut de nombreux modules : Quest for the Siver Sword, Assault on Raven's Ruins, Sword and Shield, Knight of Newts, Rage of the Rakasta, In the Phantom's Wake, The Goblin's Lair, The Haunted Tower et Escape from Thunder Rift). Les auteurs de TSR aimaient décidément ce nom car il y eut aussi un module solo appelé XS2 Thunderdelve Mountain (1985) pour un PJ nain, avec la même explication pour le nom.

Cette ressemblance a donc autorisé aussi certains à se demander si cette Vallée du Tonnerre était aussi localisée près du Hâvre de la Princesse Argenta (surtout qu'un autre endroit cité dans des modules d'introduction appelé le "Val" avec une ville nommée Hâvre a aussi été localisé dans le Creux du Tonnerre).

On pourrait continuer longtemps ce genre d'associations entre noms vagues et cela risque de tourner à un jeu assez gratuit. Par exemple, Argenta est aussi le nom d'un dragon d'argent métamorphosée en femme dans Dragonlance et il y a une femme chevauchant un dragon dans le B3 - j'avais pensé relier cela aux Dracomanciens de Glantri.

Hâvre et Tuma
Un des contributeurs à la discussion sur RPG.net, Blacky Blackball a encore une autre synthèse qui montre jusqu'où va le désir d'unité des Maître de Donjon. Le module B8 Journey to the Rock avait une autre cité extra-dimensionnelle, Tuma, peuplée par des magiciens exilés en lutte contre le Chaos (peut-être une influence de Tanelorn). Comme cela ferait beaucoup de fonctions homologues, il propose donc de faire de Haven, la cité du B3 en Karameikos un morceau de la Tuma du B8, dont les ruines seraient dans le même pays. Il identifie aussi Thendara, l'Immortelle Protectrice qui envoie les PJ vers le Hâvre dans la version remaniée du B1-9 In Search of Adventure (1987) avec la divinité qui protège Tuma (voir le plan du B1-9). Hélas, il faudrait vraiment inventer des détails sur cette Cité de Tuma car elle est pour l'instant très vague (dans le B8, les PJ cherchent la clef de la Cité mais ne peuvent pas s'y rendre eux-mêmes, c'est le magicien de plus haut niveau Lirdrium Arkayz qui s'en charge. [On pourrait aussi y associer, pendant qu'on y est, la Cité anonyme des Cinq Mages assiégés dans le M4 Five Coins for a Kingdom.]

Mais comme l'histoire la plus intéressante de toute la série des modules B est à mes yeux la Vallée Perdue des Hutaakiens du B10 Night's Dark Terror, cela risque de faire un peu double emploi avec plusieurs sanctuaires secrets d'alliés cachés.

samedi 2 janvier 2016

Bang!

Bang! (qui dans la première traduction de 2003, s'appelait Wanted!) est un jeu de cartes qui représente une bataille dans un saloon dans un Western spaghetti. Il est plutôt prévu pour 4-7 joueurs mais je ne l'ai testé qu'à 5. Chaque joueur reçoit une fonction (Sheriff ou Adjoint, qui doit tuer tous les hors-la-loi, Hors-la-loi, qui doit tuer le Sheriff) et un personnage (avec un pouvoir particulier, qui peut être très déséquilibré). Une qualité est que le thème est bien représenté (même si certaines règles comme la Bière qui regénère des points de vie tiennent plus de gags).

Les rôles sont cachés au premier tour (sauf le Sheriff) mais la comparaison avec les Loups-Garous ne tient pas : on devine immédiatement qui est Hors-la-loi comme ils canardent tous le Sheriff. Le seul suspense est le Renégat qui fait croire qu'il est un Adjoint avant de se retourner contre le Sheriff si les Hors-la-loi ont été éliminés. Il y aurait un dilemme du Prisonnier plus intéressant si le Hors-la-loi avait une motivation pour hésiter entre le Sheriff et tuer un de ses concurrents (par exemple pour toucher une récompense).

J'ai vu des recensions dire que cela peut durer longtemps (c'est peut-être avec les extensions ?). Ce ne fut pas notre expérience. On a fait 4 parties de suite (avec l'édition française de 2011) et elles ont au contraire toutes été rapides comme le Sheriff s'est toujours fait tuer au bout de quelques tours (en réussissant une seule fois à tuer un des deux Hors-la-loi, si je me souviens bien). Je ne sais pas si c'est une question d'édition ou plutôt de nombre de joueurs (l'optimum étant 7) mais la fonction de Sheriff me semble très difficile (le Renégat, qui doit réussir à tuer tout le monde, me semble encore plus impossible) et on s'est donc surtout amusé à voir comment il finirait par se faire tuer. En gros, il faut que le Sheriff ait eu la chance de tirer beaucoup de cartes de défense comme Planqué, qu'il ait son Adjoint à côté, que les Hors-la-loi aient vraiment de très mauvaises cartes ou bien il a peu de chances de s'en tirer (en tout cas dans l'équilibre à 5 avec 2 hors-la-loi qui le canardent). La place du hasard est assez déterminante et je me demande si on ne rejouerait pas avec une variante et un équilibre différent pour laisser plus de chances au Sheriff.

Il y a des trouvailles de jeu très amusantes comme le Baton de Dynamite. Celui qui l'allume doit faire un tirage aléatoire (cela doit correspondre à 20% environ) pour voir si cela lui éclate à la figure et il le jette ensuite à son voisin selon le principe d'une patate chaude. Le Baton a tourné 3 fois autour de la table et le gag de film muet devenait plus drôle que le reste du jeu.

Un défaut du jeu est qu'un joueur peut se faire éliminer assez vite mais comme c'est rapide, cela ne gêne pas beaucoup. En revanche, je crains que les parties ne se ressemblent vite beaucoup, malgré les combinaisons de fonctions (et malgré les nombreuses extensions, qui semblent très inégales).

J'ai entendu dire que Bang! Le jeu de dé (par d'autres auteurs) était en fait meilleur que l'original Bang! Le jeu de cartes. Il existe aussi une adaptation "japonaise" par le même auteur Samurai Swords / Katana, (le Sheriff devient Shogun, le Hors-la-loi Ninja, et les Adjoints Samurai) qui a atténué les risques de se faire éliminer trop vite mais en allongeant donc le temps de partie.

Un bilan jeu de rôle 2015


Comme l'a fait remarquer Imaginos dans sa liste de liens, Shannon Appelcline (auteur du livre Designers & Dragons) continue son histoire du jeu de rôle avec un bilan de 2015.

Je retiens notamment quelques mauvaises nouvelles comme les problèmes des grandes compagnies du jeu de rôle dès qu'elles sont contrôlées par des groupes plus importants qui ne comprennent pas le manque de rentabilité d'un tel secteur (Wizards of the Coast ne semble plus investir autant dans D&D5 malgré le succès de cette édition), la veuve de Gary Gygax, Gail Gygax, qui fait tout pour bloquer ses beaux-fils Luke & Ernie d'utiliser leur nom de famille, ou les nombreux financements participatifs qui ont conduit à des procès.

19 jeux de rôle ont pu lever plus de 100 000$ sur Kickstarter, dont la réédition de Runequest "classique". Les plus gros succès ont été Corvus Belli (500 000$, jeu de SF dans l'univers d'un wargame) et Numenera (400 000$), jeu d'heroic fantasy dont je ne comprends pas vraiment le triomphe après lecture si ce n'est par la qualité des illustrations ou la réputation de son créateur.

vendredi 1 janvier 2016

Et pour commencer l'année

(via un fan de Runequest) une tentative de chanter l'épopée de Gilgamesh en Sumérien (dont on a aussi trouvé un nouveau fragment) et en s'accompagnant d'un instrument authentique, une sorte de long luth (d'après ce site sur la partition) !



Bonne année 2016 à tous.

Vous savez, à mon âge canonique, je ne me moque plus du tout des Français qui disent "Et la santé !". A la rigueur, il ne faut pas le dire en voulant jouer trop bien et sans faire semblant de donner le ton d'un paradoxe original au rituel familier.