vendredi 2 janvier 2009

La phénoménologie du site de rencontre



Le métaphysicien mao-mégalo-lacano-heideggerien Badiou, en tentant d'imiter Zizek et son sens de l'analyse de la culture populaire, avait donné un verdict sur le site de rencontre. Selon lui, ce genre d'artefact est la négation de l'Evénement de l'Amour, dans son Instauration de Vérité, dans sa liberté et son imprévisible nouveauté radicale. C'est le souci capitaliste d'uniformiser, de baisser les risques, d'augmenter le rendement tout en retirant une partie du beau danger de l'expérience humaine.

Cela peut sembler discutable car il peut y avoir plus d'événement dans une telle synthèse de données que dans la plupart des cultures où la relation est arrangée par des familles ou des amis, dans des cercles sociaux qui peuvent être en réalité plus fermés que sur des sites. Il y a peut-être plus de probabilité de sortir de sa classe sociale dans un tel site que dans la plupart des cadres habituels.

L'avantage du site de rencontre pour les participants semble être de prime abord que les participants peuvent communiquer avec une connaissance commune que chacun est là au minimum pour une rencontre alors qu'il paraît un peu audacieux de présumer de même dans un lieu social concret (en dehors des bals de célibataires ou des blind dates organisées par des amis).

Il y a aussi une optimisation dans les critères de recherche, qui élimine d'emblée des facteurs redhibitoires (et sur ce point, cela correspond donc bien à la thèse de Badiou sur la réduction des déceptions).

Cependant, si la communication est moins "inhibée" et plus "franche" sur la finalité implicite (au point que cela peut même réactiver l'intérêt d'une certaine retenue ou courtoisie qui serait moins optimale dans un lieu social où on est pris par le temps), cela ne fait en fait qu'accroître une concurrence.

Dans une tentative normale de séduction dans l'espace réel, vous ne savez pas si vous importunez la personne ou si elle est en fait déjà engagée mais vous savez au moins que pendant l'échange, vous êtes le seul à lui parler.

Dans le site de rencontre, la personne a bien signalé qu'elle recherchait une rencontre et n'était pas engagée mais vous savez qu'elle est en train d'évaluer et de comparer plusieurs douzaines d'autres tentatives simultanément. Si elle ne vous répond pas, vous ignorez si c'est par indifférence ou bien parce qu'elle est en train d'être occupée avec un autre. Il n'y a donc pas moins de rateaux mais simplement une diffusion de signes ambigus qui rendent le rateau encore plus long dans son effet. Ce n'est donc pas un grand bal des célibataires ou bien il faudrait que les célibataires soient en train de discuter avec plusieurs proies de manière concurrentes.

Mais même de votre côté, vous avez rapidement une impression de manque de sincérité puisque vous faites votre présentation mais que vous dites vite qu'il serait plus optimal d'envoyer quasiment la même présentation à d'autres. Même si elle vous répond et que vous étiez sincère dans votre tentative, vous ne pouvez pas négliger la quantité des autres potentialités, et vous vous sentez malgré vous plus comme un Dom Juan éternellement insatisfait et hypocrite, attendant un optimum abstrait, plus qu'un être humain cherchant une rencontre dans sa singularité. La franchise brutale de la fin pousse à mentir sur l'unicité de ce qu'on est en train de dire ou de l'interlocutrice.



Ce n'est donc pas le "vertige" et la "surprise" qui sont perdus mais plus précisément la singularité actuelle, dans son côté concret et déterminé, une individualité avec ses défauts, remplacée par un réseau hiérarchique de compossibles en compétition. Il y a bien une déshumanisation en cela qu'on a l'impression que le mécanisme sous-jacent de la compétition des deux côtés prend l'avant-scène au lieu d'être dissimulé, comme si on n'était plus que des variables dans un jeu cherchant un équilibre. A force de rendre les choses transparentes, elles le deviennent un peu trop dans leur violence.

Il faut ajouter la dissymétrie entre les sexes. Les femmes sont moins nombreuses et en général moins entreprenantes, ce qui donne un protocole où on voit sur la page que la femelle est courtisée par 1000 prétendants alors que les mâles ne reçoivent qu'une poignée de signaux reconnaissant leur existence. Un peu comme une scénographie voulant représenter de manière macroscopique le processus de fécondation. Sans vouloir trop faire de métaphores animalières, cela ne peut qu'évoquer une sorte de ruche complexe où un essaim de faux bourdons fait des danses nuptiales stéréotypées, qui ne s'adressent pas à une reine mais à plusieurs reines possibles en même temps.

6 commentaires:

Baptiste C. a dit…

Au cas où tu serais intéressé par ceci (je ne sais personnellement pas quoi en faire) :
"Sadly, all the Marxists are in academia rather than broadcast sports. That's the problem with Marxists. They're everywhere you don't want them to be and nowhere you really need them"
http://blogs.tnr.com/tnr/blogs/the_plank/archive/2009/01/02/in-which-bowl-games-deliver-me-into-the-hands-of-the-far-left.aspx
(via le blog scatterplot)

Phersv a dit…

L'humour de Jon Chait est parfois bizarre dans sa condescendance.

Fr. a dit…

“Il y a peut-être plus de probabilité de sortir de sa classe sociale dans un tel site que dans la plupart des cadres habituels.”

Hm, peu probable, la sélection du site de rencontres va affecter les choix en amont en stratifiant la clientèle (le secteur primaire se rencontrera dans les colonnes de Chasseur français, une partie des jeunes sur les chats Voila et les forums Skyrock [?], les classes moyennes sur Meetic, et ainsi de suite).

En fait, je pense même que ce type de site accentue les effets de sélection liés à la classe, car la rencontre passe généralement par l'établissement d'une double liste de critères chez chaque individu, décrivant l'offre et la demande (“je recherche…”). Dans ces conditions, l'homophilie est quasi-garantie, à moins de tromper soi-même volontairement sa conscience de classe (“je suis une intello diplômé de la Sorbonne résidant à Paris intra muros mais mes centres d'intérêts sont les jeunes manutentionnaires de la ZI d'Évreux”).

Pour casser les effets classants, il faut des rencontres totalement contingentes. C'est difficile : avoir un ami commun est une rencontre contigente contrôlée par le capital social de la clique et ses anticipations rationnelles (même inconsciemment, on introduira plus facilement des personnes se ressemblant). On peut renverser un café ou porter les courses de son futur conjoint, mais même là la ségrégation spatiale est à l'oeuvre.

Une seule solution, la loterie.

Phersv a dit…

Oui, en effet, il y a de nombreuses sélections préalables (je n'avais pas pensé au choix du support lui-même). La sélection réapparaît aussi a posteriori dès que la communication est instaurée (et d'après des critères presque insensibles comme le style ou l'orthographe).

Mais en dehors du lieu, on ne peut pas vraiment spécifier la classe sociale - sauf indirectement dans les cas où on peut donner des conditions de diplôme voire de revenus. Certains sites peuvent spécifier les professions mais les critères sont quand même plus souvent physiques (sauf par le choix du "style de vie" et des hobbies).

J'ai l'impression sans doute sexiste, puisque c'est sans aucune vérification, d'une dissymétrie où les femmes préciseraient plus des conditions minimales de revenus (il se peut même qu'il y ait une population masculine qui explicite au contraire une condition maximale de revenus chez l'autre, de crainte de se sentir dépassée ?).

Phersv a dit…

Je viens de vérifier si L'Assemblée des femmes d'Aristophane proposait un tirage complet au sort pour les relations (et non pas seulement pour les repas) mais en fait, c'est plus complexe, c'est plutôt une politique de "discrimination positive" où les femmes les plus vieilles ont un choix prioritaire sur les garçons (ce qui a l'air suffisant pour Aristophane pour critiquer toute politique égalitaire).

Fr. a dit…

Ce qui m'avait aussi frappé, c'est que beaucoup de personnes spécifient aussi des critères d'exclusion, surtout chez les femmes : par exemple, “je ne veux pas de vieux lourdaud qui va me parler de son programme-télé”, ou “qui va m'écrire en langage SMS” (style et orthographe). Jolis mécanismes de distinction !

Ce qui est vrai, en revanche, c'est qu'il est peut-être plus facile de transcender les mécanismes de sélection sur Internet : il suffit de changer d'URL, de choisir une photo neutre qui ne trahit pas le milieu social, de plagier une description sur quelqu'un de “correct” (les effets de mimétisme sont moins négligeables en ligne).