lundi 2 mars 2009

Podium



Leiter a fait proposer à ses lecteurs de voter pour "le plus grand philosophe du XXe siècle" et le gagnant a été Ludwig Wittgenstein (17%), suivi de peu par Bertrand Russell (16%) et ensuite David K. Lewis (12%) - le score de Lewis (qui devançait même Russell à un moment) s'explique sans doute par sa position dominante actuelle (que ce soit sur la Causalité où il a créé les termes actuels du débat, ou sur tous les autres concepts comme les modalités, le quadridimensionnalisme ou l'identité) mais reflète plus le rôle de ses élèves en métaphysique et en sémantique.

J'aurais voté pour ce vieux comte victorien de Russell (1872-1970) - même si ma préférence personnelle va vers Lewis (1941-2001) sur la seconde moitié du XXe siècle, il est peut-être un peu trop tôt. Et je crois que Lewis aurait voté pour Frank Ramsey. Mais sans Russell, pas de Quine ou de Lewis.

Ayer a un argument dans son livre sur Russell que ce dernier restera plus important que Wittgenstein. Wittgenstein a été plus novateur, et en un sens plus "génial" dans ses ruptures mais finalement il a plus remis en cause des présupposés qu'ouvert positivement de nouvelles voies. Le Wittgensteinisme ne fut-il pas assez stérile en dehors de la pragmatique ?

Russell a été inventif en logique (théorie des types, théorie des descriptions) mais il fut finalement un philosophe très classique. En dehors de la logique où il était "révolutionnaire", Russell était parfois assez proche de certaines thèses qu'auraient pu défendre Hume au XVIIIe siècle. Russell est un philosophe des Lumières qui a lu Frege et Peano et qui veut affronter les questions théoriques d'Einstein. Wittgenstein est plus atypique et inclassable, un météore dans la philosophie. Wittgenstein a peut-être mieux compris que Russell les résultats de Gödel, qui arrivent après que Russell s'était déjà "consumé" en logique en écrivant les Principia Mathematica (il le dit lui-même, il ne contribua plus à la logique à partir de 1920, et son apport philosophique ultérieur se limite quasiment à l'étude de l'induction dans Human Knowledge, 1948, où il reprend Keynes mais semble retrouver indépendamment à 90 ans le problème de vreu de Goodman dans ce qu'il appelle les manufactured classes). Pour Ayer, Wittgenstein a donné de nouvelles manières de regarder les problèmes alors que Russell a tenté plus traditionnellement de les résoudre, mais cet effort peut en un sens être plus audacieux que l'élimination wittgensteinienne. Cela rend la comparaison difficile (Lewis a l'avantage de concilier les deux tendances, avec une inventivité et une finesse logique sans sacrifier le sens et la profondeur des problèmes, et une manière révolutionnaire de continuer à traiter des problèmes très traditionnels).

Il est vrai que Russell était plus prêt à des compromis et qu'il a pu écrire des textes moins exigents que Wittgenstein (qui, dans son aristocratisme, trouvait le fascinant texte d'introduction Problems of philosophy consternant). Et je suis un peu déçu de voir son déclin après les années 20, à la cinquantaine, où il est finalement plus pris par la politique ou des projets vagues de pédagogie parce qu'il souffre du mépris des Wittgensteiniens (mais pas vraiment des Viennois qui furent en fait plus Russelliens que Wittgensteiniens en dehors de leur hostilité à la métaphysique). Mais les attaques de Ray Monk dans sa biographie-règlement de compte contre Russell ou bien le petit livre Wittgenstein's Poker (où le clan Russell-Popper a l'air tellement plus sympathique que le clan Wittgenstein-Geach) suffisent à faire préférer Bertie à Ludwig.

J'ai encore plus de mal à suivre la suggestion de Weatherson (qui a voté pour Lewis) selon lequel G.E. Moore (1% dans le classement du site) devrait être mis au-dessus de Russell à cause du Paradoxe de Moore (puis-je dire : "P mais je ne crois pas que P") ou des Principia Ethica (ce mélange obscur de conséquentialisme et de réalisme du Bien, qui permit du moins de commencer à préciser le concept de Survenance). Au contraire, c'est un des rares points où Wittgenstein a peut-être raison dans Sur La certitude contre son ancien maître Russell : Moore n'est-il pas complètement surévalué ?

3 commentaires:

aymeric a dit…

En tombant dessus hier soir, je me suis douté que tu en parlerais.
Moi, ce fut via http://tar.weatherson.org/ où on peut lire d’ailleurs un argumentaire, cette fois, pro Moore contre Russel…

aymeric a dit…

Oups...
C'est mieux de lire une note jusqu'au bout avant de publier son commentaire...
Confus...
(Bon, et pour ce qui est de juger Moore - pourtant un patronyme qui devrait t'accrocher - ben je ne le connaissais même pas il y a 24 heures, alors...)

Phersv a dit…

Il faut avouer que le paradoxe que fait Weatherson est bien construit : les arguments de Moore (notamment cette notion de survenance qu'il a réintroduite mais pas vraiment assez précisée) sont peut-être vraiment plus à la mode en ce moment que ceux de Russell mais on ne peut pas comparer l'Open Question Argument (si je comprends bien, le Bien n'est pas réductible à un fait naturel sinon on ne comprendrait pas pourquoi il est la question reste ouverte de définir le Bien) à un argument aussi génial que le Paradoxe de Russell de la classe de toutes les classes qui ne s'appartiennent pas à elles-mêmes.

Je ne peux pas juger la prétendue "preuve du monde extérieur" par Moore parce que je n'ai jamais compris l'intérêt (littéralement : je ne peux douter que j'ai deux mains, donc le monde extérieur existe).

C'est vrai aussi qu'en éthique, Russell n'a rien apporté (il a juste repris les thèses humiennes de non-cognitivisme). Mais Moore a moins apporté à l'éthique par rapport à la synthèse par Sidgwick que ce que Russell a apporté contre Bradley & McTaggart.

Prétendre que le paradoxe de l'analyse par Moore (qui se trouve déjà chez Platon) peut se comparer avec la théorie des types de Russell, c'est... heu... contre-intuitif.

Surtout à mes yeux, c'est (heureusement) le style précis mais sarcastique de Russell et pas celui (sobre mais ennuyeux et sans humour) de Moore qui a créé la philosophie analytique (avec une influence de William James pour le ton familier qui a libéré Russell de l'académisme cambridgien).