Jean-Marc Mandosio est un historien, spécialiste de magie et d'occultisme au Moyen-Âge et à la Renaissance, mais il a publié sur des sujets très divers allant du Situationnisme de Guy Debord à l'histoire du Rock'n Roll ou (pour simplifier) la critique de la Technique.

Dans son dernier recueuil chez l'éditeur situationniste (critique) de
L'Encyclopédie des Nuisances (qui, en cohérence à leur critique du monde industriel, n'a pas de site Web),
D'or et de sable, Interventions éparses sur la critique sociale et l'interprétation de l'histoire, agrémentées d'observations sur l'art de lire et sur d'autres matières, tant curieuses qu'utiles, Paris, 2008, J.-M. Mandosio écrit un long article contre la méthode de Foucault en histoire : "Longévité d'une imposture : Michel Foucault" (p. 171-236, déjà publié en espagnol dans
Resquicios : Revista de Crítica Social n°4, 2007).
Les critiques contre Michel Foucault sont de divers types dans l'article. La plupart sont plutôt
morales : il insiste sur les revirements opportunistes de Foucault et ses dénégations, ses contradictions et certains propos outranciers, qu'on peut lire même dans la biographie peu critique de Didier Eribon, par exemple dans sa période para-maoïste où il appelait au lynchage contre les Tribunaux. C'est la partie la plus amusante de l'article, mais après tout, l'individu pourrait être une girouette de l'air du temps tout en ayant un apport intéressant. D'autres critiques sont simplement
stylistiques, par exemple sur son langage artificiellement obscur et mallarméen (hélas, sans donner d'exemples alors qu'un petit florilège de certains énoncés aurait pu renforcer cette attaque, qui devrait certes sauter aux yeux de ceux qui ont essayé de lire jusqu'au bout
Les mots et les choses, qui tiennent parfois plus de l'exercice rhétorique).
Mais J.-M. Mandosio veut critiquer Foucault à la fois comme philosophe (et en cela, la critique morale ou stylistique n'est pas hors-sujet pour critiquer les risques d'imposture) et comme historien des "systèmes de pensée".
L'expression "histoire des idées" était formée par l'érudit américain
Arthur O. Lovejoy sur un presupposé "continuiste". Lovejoy n'était pas naïf et était même particulièrement conscient de l'éminente historicité des idées mais il pensait que
certaines idées formaient des noyaux cohérents qui pouvaient subsister à travers diverses époques et à travers des métamorphoses. On a parfois simplifié sa théorie comme s'il avait cru à une
philosophia perennis transhistorique mais c'est le contraire : il nuançait toujours des douzaines de définitions de concepts proches.
Un des renoms de Michel Foucault fut de rejeter tout ce continuisme des Idées en affirmant qu'il faisait l'archéologie de "strates" hétérogènes, des systèmes de pensées séparés qu'il appelait "
épistémé" (des
épistémai ?). Comme le dit Mandosio, cette prétendue rupture était en fait extrêmement consensuelle dans ce qu'on appelle l'épistémologie historique française des sciences depuis Gaston Bachelard et Georges Canguilhem. Pour Bachelard par exemple, l'alchimie n'a rien de commun avec la science chimique, malgré quelques intersections accidentelles parce qu'elle relève de l'imaginaire et non de la rationalité scientifique, consitutée de manière systèmatique dans la rupture épistémologique avec Lavoisier. Notre rebelle généralisait donc lui-même la tendance de ses maitres sur ce point.
J.-M. Mandosio me semble négliger une partie de la formation de Foucault quand il dit que l'
épistémé ne serait qu'un nom chic pour une sorte d'ensemble de
paradigmes de Thomas Kuhn (un paradigme est un état d'une théorie scientifique admise par une communauté alors que l'épistémé désignerait de manière plus nébuleuse un ensemble de concepts plus généraux qui dicteraient les rapports entre les diverses sciences de toute une époque). Mandosio dit justement que cette "
épistémé" est une "historicisation" du concept kantien de schématisme, mais c'est un point sur lequel a insisté Béatrice Han dans son examen critique,
L’ontologie manquée de Michel Foucault. Entre l'historique et le transcendantal, 1998. Comme le disait avant Han Gérard Lebrun dans Georges Canguilhem (dir.),
Michel Foucault, philosophe (1989), il faut en fait aussi lire Foucault
via la phénoménologie qui le marque dans les années 50, et en gros
avec Heidegger
contre Husserl (même si Mandosio a raison d'ironiser sur la simplification Ferry-Renault d'un Front anti-humaniste).
Husserl fonde son analyse si abstraite de l'histoire dans la
Crise de l'humanité européenne (1935) et
la Crise des sciences européennes (1936) en disant que c'est la rationalité galliléenne/cartésienne qui aurait développé les problèmes modernes en séparant le formel scientifique et l'Intuition, instaurant un clivage entre la Raison et nos sens communs (oui, certains voteraient Nazi parce que les équations de la physique deviennent non-intuitives...). La tâche essentielle et salvatrice de la phénoménologie consisterait à faire revivre le fond cartésien et réconcilier l'humanité européenne avec la raison par une (prétendue) nouvelle science plus fondamentale appelée "phénoménologie" (dont les épigones n'ont cessé depuis de "démontrer" la fécondité en l'affirmant, sans jamais rien découvrir que David Hume n'ait déjà réfuté avant). Husserl interrogerait alors notre "
a priori historique". Ce terme semble contradictoire en disant que nous serions déterminés dans notre connaissance indépendante de l'expérience par des constitutions historiques et c'est peut-être ce terme qui forme l'
épistémé foucaldienne, plus que le paradigme d'une seule théorie chez Kuhn ou bien la notion de "
présuppositions (relatives)" du grand historiciste Collingwood.
Juste avant Husserl, Heidegger avait donné dans
Kant et le problème de la métaphysique (1929) son interprétation de la Révolution copernicienne de Kant comme une instauration "
humaniste" (boo ! hiss !) où désormais tout sens était donné par le Sujet dans sa finitude.
Foucault commence son archéologie des disciplines en révoquant toute l'analyse de Husserl comme simplificatrice parce qu'elle aurait un modèle d'une seule Science. Il y a désormais une "strate" renaissante de rapports simples d'images et une "strate" classique ordonnée d'une représentation sans images puis les tableaux scientifiques positivistes du XIXe. Il ajoute à cela l'idée, assez heideggerienne (malgré tout ce que peut dire l'ami de Foucault, Arnold Davidson) d'un rôle du concept de l'Homme comme ce nouveau centre des savoirs. Le
Dasein (nom heideggerien de cet existant particulier qui peut poser la question de son être) deviendrait le cercle-vicieux où l'étude empirique de l'Homme (anthropologie) est nécessaire à l'étude transcendantale de ce qui peut être objet de toute science quelle qu'elle soit (métaphysique "critique"). La Révolution kantienne serait en philosophie ce changement "d'
épistémé" entre le Classicisme théocentrique et le XIXe humaniste.
J.-M. Mandosio m'apprend que l'
anthropologie comme concept et comme mot jouerait déjà un rôle bien avant la strate prétendue de son apparition dans le Grand Récit foucaldien, mais peu importe si on trouve vraiment des Humanistes voulant faire jouer ce rôle à l'idée d'Homme bien avant Kant, car je n'imagine même pas comment l'hypothèse de lecture de Foucault pourrait être réfutable ou vérifiable (ce qui lui enlève une grande partie de son intérêt, une fois dépassé l'étonnement sur "la Naissance et la Mort de l'Homme").
J.-M. Mandosio reproche finalement à l'
épistémé d'être beaucoup de bruit pour rien. En un sens, le concept entérine dans sa discontinuité des Images d'Epinal très "classiques" : une Renaissance échevelée et pré-scientifique, un Grand Siècle du Grand Enfermement, un XIXe siècle scientiste ennuyeux. Foucault parle souvent en termes de conditions de possibilités : Hobbes ou Descartes produiraient et seraient rendus possibles par la nouvelle
épistémé classique, comme un horizon inconscient ou une structure historique où s'inscriraient les théories possibles. Et on suppose alors que l'occultisme de Newton ou le syncrétisme scolastico-classique si XXe siècle de Leibniz des décennies plus tard ne seraient qu'anomalies locales dans le système de pensée. L'épistémé est soit trop vaste en unifiant toute une époque ou trop restreinte en négigeant la contingence de certaines lignes et écarts à diverses époques. Par exemple, lorsque je lis Bertrand Russell, sa logique est immanquablement radicalement récente, elle est même impossible avant
1879, sa confiance dans la puissance des mathématiques vient de Riemann et Einstein mais on voit mal en quoi il ne serait plus dans l'
épistémé classique-empiriste de Hume sur l'essentiel de ses problèmes. Même Foucault finit d'ailleurs par abandonner ce mot vain d'
épistémé, de même qu'il prétendra n'avoir jamais flirté avec l'assimilation au structuralisme.
Mandosio cite (p. 184) des remarques frappantes d'un des membres du jury de thèse de Michel Foucault, le pourtant peu subversif Henri Gouhier :
[Gouhier] lui reprochait de "penser par allégories", de recourir à des concepts mythologiques "Le Moyen-Âge", "La Renaissance", "L'Âge Classique", L'Homme occidental, le Destin, le Néant, la mémoire des hommes." Et il ajoutait : "Ce sont ces personnifications qui vont permettre une sorte d'invasion métaphysique dans l'histoire et qui vont en quelque sorte transformer le récit en épopée, l'histoire en drame allégorique animant une philosophie".
Mandosio ne cite pas d'exemples d'erreurs historiques ou de mauvaises citations. Il lui reproche de manifester beaucoup d'érudition sur des ouvrages obscurs tout en niant toute littérature secondaire, mais Foucault pourrait toujours rétorquer qu'il a voulu revenir aux sources mêmes en faisant cette dénégation de l'historiographie. Mais cela signifie peut-être plutôt que le philosophe grand lecteur était trop conditionné par une méthode française du Commentaire de Texte, cherchant toujours une structure immanente aux archives pour ne pas reconnaître les devanciers plus humbles historiens.

Une critique plus conceptuelle porte non plus sur l'
épistémé de l'archéologie des années 60 mais sur ceux du dernier Foucault, "
biopolitique" et "gouver-nementalité", concepts si équivoques et contradictoires qu'ils désigneraient à la fois le gouvernement de toute chose et la réaction de toute chose aux "pouvoirs", transformant la Souveraineté territoriale en gestion rationnelle et calculable. Mandosio considère que la critique des pouvoirs par Foucault est bien plus simpliste que celle de Situationnistes comme Raoul Vaneigem mais je ne saurais juger sur ce point. Mandosio voit dans cette plasticité des identités foucaldienne une forme d'idéologie ou d'aliénation.
Il analyse alors ces concepts de rapports de pouvoir comme une nouvelle forme de dialectique qui prétend dépasser la dialectique. Pour le Dernier Foucault, on n'a plus un Sujet qui se libère face aux pouvoirs à travers l'histoire selon le schéma de Hegel mais des rapports de forces qui produisent des réactions qui font naître de nouvelles manière d'être un "sujet" ("subjectivation"). Il n'y aurait pas alors le Sujet-Maître et le Sujet-Opprimé mais des stratégies et dispositifs produisant diverses manières de vivre ses divers rapports de pouvoir.
Mais l'épisode fameux où Foucault soutint la Révolution iranienne de 1979 avec enthousiasme ne fut pas qu'une erreur de jugement anecdotique car elle semble désavouer tout l'intérêt de cette théorie de la "subjectivation". Foucault dit de manière curieusement idéaliste et essentialiste que le vrai peuple iranien revient ainsi à une forme de pouvoir plus spirituel. Foucault n'aurait alors pas fourni des "caisses-à-outils" pour subvertir les pouvoirs mais il n'aurait fait qu'habiller de verve nietzschéenne un obscur retour du religieux.
Une autre dimension de l'article n'est donc plus sur Foucault ou ses idéologies inconséquentes mais sur les effets de la foucaldite ou la secte des foucaldomanes, avec notamment l'étude de
Tiqqun, le périodique néo-situationniste qui a
dû se délecter d'être récemment tant l'objet de préoccupation de la Gouvernementalité. L'originalité de la critique de Mandosio est d'attribuer les vacuités de ce néo-situationnisme surtout à Foucault plus qu'aux autres références comme Deleuze ou Badiou (dont il me semble que Mandosio a sous-estimé les effets récents). Les Tiqqunistes attaqueraient la Cybernétique comme modèle du biopolitique contemporain mais avec une fascination coupable causée par l'équivocité vide des outils qu'ils prétendent rhétoriquement déployer contre "l'Empire".
En passant - mais cela nous écarterait de Foucault - Mandosio cite des passages de
Tiqqun qui retire toute apparence d'inoffensive plaisanterie ’pataphysique lorsque le "Parti imaginaire" a le mauvais goût infantile de citer la
Manson Family comme une de leurs références.
Tout cet article peut être réjouissant du point de vue du pamphlet et je trouve la plupart des attaques assez plausibles (sauf peut-être l'allusion au concept d'aliénation, dont je ne suis pas sûr que son absence suffise à expliquer les lacunes de Foucault).
Cependant, il y a un risque à faire une sorte de biographie intellectuelle rapide au lieu de donner plutôt des arguments et contre-exemples plus précis qui montreraient des difficultés aux concepts et périodisations de l'historien des "systèmes de pensée". Mandosio a ironisé sur la simplicité des hypothèses de Foucault mais sans toujours assez les critiquer sérieusement. Son attaque nous laisse donc un peu sur notre faim.
En se servant d'un argument avant tout
moral (Foucault comme sophiste incohérent et nihiliste, un peu comme dans le livre déjà ancien de José Guilherme Merquior), l'auteur ne touchera que ceux, comme moi, qui sont déjà convaincus, mais sans atteindre ceux qui ne veulent accorder du prix épistémologique ou historique à Foucault qu'au nom d'une hypothétique valeur "émancipatrice" fantomatique (Foucault ayant chez certains un statut presque messianique politique et même plus seulement de gourou théoricien).
Les concepts foucaldiens peuvent se retourner dans tous les sens - il suffit de voir
l'aile foucaldo-libértarienne qui conseille le MEDEF ou une récupération par des
conseillers du pouvoir juridique actuel - mais le relativisme contemporain jugera que loin de signifier la vacuité de ces concepts du
biopolitique, cela montre leur utilité.