jeudi 11 janvier 2024

L'épouse d'Abraham, de Joseph et de Moïse

Un incroyant peut trouver dans les récits des religions une satisfaction opposée à celle des croyants. Le fidèle tire généralement un contentement d'une conviction stable dans ce qu'il croit être la tradition (à moins d'admettre des interprétations très ouvertes et allégoriques). L'incroyant au contraire peut explorer des contradictions dans le texte sans prétendre les réconcilier, ce qui est un des plaisirs des mythes. Les contradictions dans la réalité auraient des conséquences graves mais celles des fictions peuvent jouer sur des ambiguïtés. 


Les personnages féminins entourant les Prophètes Abraham, Joseph et Moïse illustrent ces contradictions. 

Keturah

Un des buts des mythes de la Genèse est de donner une généalogie aux peuples autour des Hébreux qui soit en même temps une étiologie des conflits : l'inceste de Lot avec ses filles crée les Moabites et les Ammonites, Hagar enfante avec Abraham Ishmaël qui crée les Arabes (et a un statut particulier en tant qu'aîné mais "illégitime", fils de la servante) et Esaü (le fils d'Isaac délégitimé qui va finalement rejoindre des Hittites ou la descendance d'Ishmaël) crée les Edomites

Mais le texte est très ambigu sur les mariages d'Abraham. D'une part, il est possible que Sarah soit en fait sa propre soeur (ou peut-être seulement sa demi-soeur), ce qui est curieux si le texte prétend prohiber l'inceste. D'autre part, Isaac n'est pas le dernier enfant d'Abraham puisque après l'épisode Hagar (Gn 16) et la mort de Sarah, Abraham se marie avec Keturah la Parfumée (Gn 25), qui serait l'ancêtre des Midianites (c'est-à-dire le peuple du nord-ouest de l'Arabie). Les Rabbins de la Mishnah ne sont pas d'accord sur l'interprétation de Keturah : certains y voient simplement le retour de la servante répudiée Hagar (ce qui redonnerait une nouvelle légitimité à Ishmaël) ou bien plutôt une épouse distincte, la troisième. Le texte ne fait en tout cas pas que dévaloriser ces cousins qui sont hors de la lignée Isaac-Jacob (et les Midianites vont garder un lien étroit avec les Hébreux, ne serait-ce que par l'épouse de Moïse Sephora ou le prophète ambigu Balaam). 

Asenath

Quand Yosef (Joseph), le fils favori de Jacob, part en Egypte, il prend le nom (censé être local) de "Zaphenath" et aurait alors épousé une Egyptienne nommée Asenath ou Asnath (Gn 41). Ce serait une fille d'un prêtre d'Heliopolis, Potiphara. On est enclin à l'identifier aussi au Potiphar qui avait cru son épouse, parfois nommée "Zuleika" quand elle avait tenté de séduire puis de calomnier Joseph. Rashi raconte que le femme de Potiphar était tombée amoureuse de Joseph parce que l'astrologie avait prévue qu'elle serait l'ancêtre des enfants de Joseph alors qu'il s'agissait d'Asenath et non d'elle. Des textes plus tardifs conteront même plus en détails les amours de Zaphenath et Asenath. Même si on ne part sur une théorie à la Freud où la Bible cacherait des origines égyptiennes, elle ne cherche en tout cas pas encore à interdire des origines communes (les deux demi-tribus de Manasseh et Ephraïm, qui sont dans les "dix tribus perdues"). On n'est pas encore dans les textes de Nombres 25/31 sur Phineas qui interdit sous peine de mort toute union avec les autres peuples de la région. Josué, le conquérant de Canaan après l'Exode, est de la tribu d'Ephraïm et donc descendant de l'Egyptienne, mais particulièrement sans indulgence contre les Canaanites de Jericho. 

Tharbis/Adoniah et Sephora/Zipporah

Moshe est un personnage fascinant comme le prophète le plus important du judaïsme et avec tant de traits qui pourraient indiquer une origine non-juive. Yosef est né clairement hébreu et devient égyptien pour faire venir les Hébreux en Egypte alors que Moshe semble égyptien et redevient hébreu pour les faire revenir en Canaan et on peut comprendre comment certaines traditions vont jusqu'à confondre Yosef et Moshe en un seul personnage. L'adoption de Moshe ne serait qu'un conte commode pour faire allusion à une origine étrangère (tout comme pour Cyrus à la double nationalité Perse-Mède). Certains pensent que le nom même de Moshe pourrait être sur le même modèle que des noms de Pharaons comme "Ramose" ou "Thutmose". Il y a eu de nombreuses tentatives d'identifier le Pharaon de l'Exode soit dans la fourchette haute vers Ahmose (XVIe siècle, Nouveau Royaume contre les Hyksos), soit Amenhotep IV/Akhenaton (milieu du XIVe), soit Ramses II (XIIIe siècle), soit Ramses III (XIIe siècle). Mais la question a peu de sens si Moshe n'est qu'une superposition contradictoire de plusieurs mythes (où l'Exode d'Egypte ne serait qu'une transposition mythique rétroactive du retour de l'Exil à Babylone, ce que suggère aussi les ressemblances entre Daniel et Yosef). 

La Bible mentionne potentiellement deux épouses de Moshe. 

(1) Il a épousé Sephorah ou Zipporah (l'Oiseau) fille de Jethro (Exode 2, aussi appelé Reuel / Hobab) un prêtre midianite (voir plus haut sur Keturah). Certaines théories ("l'hypothèse midianite-kénite") vont jusqu'à penser que c'est via les Midanites d'Arabie que Moshe aurait intégré un monothéisme de Yahvé (un dieu volcanique adoré sur le Mont du Sinaï) et l'aurait ensuite transmis aux Hébreux qui l'aurait mélangé avec leurs Elohim. 

(2) Mais la soeur de Moshe, Miriam, et son frère Aaron, lui reprochent plus tard durant l'Exode (Nombres 12) d'avoir une épouse "koushite" (ce qui normalement signifie "éthiopienne" et donc femme à la peau noire). Le texte semble indiquer que c'est une révolte de Miriam et Aaron qui se disent aussi prophètes que Moshe. Dieu intervient alors et punit Miriam en lui envoyant un fléau, une lèpre qui lui rend la peau blanche, ou tachetée de blanc. Le texte semble donc dire que le prophète avait une épouse étrangère et que cela était approuvé par Dieu. Ce serait donc l'inverse du passage horrible en Nombres 25 & 31 où les Hébreux craignent d'être corrompus par les Moabites et les Midianites (la relation sexuelle avec l'étrangère étant toujours reliée au danger du retour de l'idolâtrie des dieux étrangers) et où Phinéas puis Moshe lui-même conseillent l'extermination de masse et la réduction en esclavage des Midianites. 

D'après l'historien judéo-romain Flavius Joseph (Ier siècle après J.C., Antiquités juives, II, 252) et d'après le juif égyptien Artapanos d'Alexandrie (IIIe siècle avant JC), cette femme non-nommée serait là la première épouse de Moshe qu'il aurait connue quand il était encore prince égyptien et elle serait nommée Tharbis. Il l'aurait donc épousée avant Sephorah. La légende relie ici clairement Moshe et Tharbis avec les mythes sur Salomon et la Reine de Saba (aussi appelée Bilqis de Kush). Mais dans la version de Flavius, Moshe a quitté Tharbis avant d'épouser Sephora et ce ne pourrait donc pas être elle qui est visée par Miriam. 

Les commentaires sur ce passage sont très nombreux et contradictoires. Les rabbins dans le Talmud et par la suite ne veulent pas suivre ici le sens littéral. Ils identifient souvent Sephorah et l'Epouse Koushite en disant que dans ce contexte "kushite" ne veut pas dire "éthiopienne" mais veut en fait dire "midianite" ou bien "remarquable et éclatante par sa beauté" (ce qui n'expliquerait pas du tout l'opposition entre lèpre blanche de Miriam et peau de la Kushite). 

Une interprétation du texte encore plus complexe et misogyne dit que le passage signifie que Miriam ne reprochait pas du tout ce mariage mais au contraire le fait que Moshe s'abstenait de toute relation avec sa femme (Sephora) après la naissance de leurs deux fils, voire qu'il l'avait répudiée et renvoyée chez les Midianites malgré sa valeur. Dieu intervient pour soutenir la pureté de Moshe (car Moshe est en contact avec Dieu et doit rester chaste) et il punit Miriam parce qu'elle ne comprend pas cette règle rituelle d'abstinence sexuelle, même dans le mariage. 

Philon d'Alexandrie (vers -20 avant J.C. - 50) donne une interprétation néo-platonicienne encore plus ésotérique dans ses Νόμων Ἱερῶν Ἀλληγορίαι 3, 103 : les trois personnages représentent les gradations des connaissances de Dieu en imitant celles de Platon. (1) Miriam est la Perception et n'en reste qu'à la connaissance sensible. (2) Aaron en reste à l'Analyse de l'entendement discursif. (3) Moshe est la vraie sagesse et l'intuition directe de Dieu et l'Epouse Koushite représente l'Obscurité aux yeux des sens de l'union intime avec l'Un. Sephora l'Oiseau qui s'élève vers le ciel représente la vertu morale et le texte opposerait donc l'Oiseau céleste et le Sensible qui en reste aux ombres dans la Caverne, et c'est pourquoi Miriam appellerait cette épouse "koushite". Mais Philon garde aussi possible l'interprétation où Moshe a en fait répudié son épouse pour dépasser ses désirs physiques. Moshe est le sage parfait qui va surmonter les facultés appétitives. 

L'historien égyptien de l'époque ptolémaïque Manéthon raconte dans ses Aegyptiaca (3e siècle avant JC) une version de la vie de Moshe qu'on ne connaît que par le Contre Apion de Flavius Joseph. Moshe serait en fait un prêtre d'Osiris à Héliopolis nommé Osarseph (dont le nom semble être un mélange d'Osiris/Ausar et de Yosef). Osarseph se serait rebellé contre un pharaon nommé "Amenhotep" qui avait exilé les Lépreux et se serait allié aux Hyksos (d'où une association entre les "Ebiru" et les Hyksos). Il aurait finalement été exilé avec certains de ses fidèles lépreux et serait devenu alors "Moshe". Ici aussi on associe l'origine égyptienne et la Lèpre, comme le fléau qui a frappé Miriam. 

Par coïncidence, Bithia, la mère égyptienne adoptive de Moshe, aurait eu une forme de lèpre qui l'aurait poussée à aller vers le Nil pour se purifier et c'est ainsi qu'elle aurait trouvé le panier avec Moshe. Bithia aurait ensuite tant aimé son enfant adoptif qu'elle aurait choisi de le suivre et se serait remariée avec un Hébreu nommé Mered de la tribu de Judah. Elle aurait eu ensuite une fille nommée "Miriam". Cela voudrait dire que Miriam peut être soit la grande soeur de Moshe dans sa famille Lévi soit sa petite "soeur" demi-égyptienne par sa mère adoptive. 

mercredi 10 janvier 2024

RIP Brennan & Jacquays

Herbie Brennan, l'auteur de M,M&M et d'autres jeux de rôle ou livres jeux, nous a quittés à 83 ans. La qualité de Brennan était son humour et sa culture mais son défaut était son ésotérisme quasi-sectaire et ses règles parfois complètement absurdes. 

Jennell Jaquays qui fut une célèbre illustratrice mais aussi une créatrice de modules chez Judges Guild puis chez TSR est morte à 67 ans seulement. Elle est connue pour de nombreux suppléments et notamment pour RuneQuest son "bac à sable" Griffin Mountain. Justin Alexander a rendu célèbre le fait que Jaquays eut une grande influence sur le design des scénarios non-linéaires (ce qu'Alexander avait proposé d'appeler "jaquaying" jusqu'à ce que l'autrice demande qu'on n'utilise plus son nom ainsi) : toujours veiller dans la disposition même des possibilités à ce qu'il y ait plusieurs options et des voies différentes pour arriver au résultat (Alexander a ajouté dans les scénarios d'intrigue policière sa célèbre règle des 3 indices : qu'il y ait toujours plus de deux moyens distincts de corroborer une information pour que l'enquête puisse progresser dans le jeu). 

La couverture de la seconde édition du supplément sur la cité magique de Glantri (où l'on voit des sorciers dans un des canaux de cette cité) est de Jaquays: 


C'est aussi elle qui avait fait le chapitre sur Nehwon dans le Deities & Demi-Gods





Elle a participé récemment au nouveau Lankhmar récent avec par exemple ces portraits de Fafhrd & Gray Mouser ou de Ningauble of the Seven Eyes et Sheelba the Eyeless : 



Add : Chaosium a fait une liste d'oeuvres illustrées par Jaquays pour Runequest. 

samedi 6 janvier 2024

Résolutions ?

Comme Elias célèbre ses 10 ans de son blog, cela me fait repenser à l'idée de résolution de début d'année. Comme tous les atermoyeurs abouliques & lambins oblomoviens de mon acabit, je suis fasciné par ce qui est le plus contraire à mon tempérament, mais j'ai assez de lucidité pour savoir que le fait de prendre des lecteurs à témoin ne réussit jamais à me stimuler assez pour finir ce que je parviens à peine à commencer. Le dernier engagement dont je me souvienne était de faire plus de jeux de rôle pour l'année 2014, parce que je savais que ce serait plus facile à réaliser. J'ai prudemment cessé depuis ces promesses de parjures à venir. 

Comme j'ai retrouvé un peu de désir de philosophie ou même d'histoire de la philosophie depuis un mois ou perdu un peu de mon affliction misologue, je vais quand même tenter une petite résolution. Comme c'est le 300e anniversaire de Kant en 2024, je vais tenter de faire quelque chose que je m'étais promis l'été après ma Terminale (où je me contraignais de manière ascétique à lire 60 pages de Kant par jour) et que je n'ai bien sûr jamais fait en plus de 35 ans : comparer de manière plus précise la première et la seconde édition de la Critique de la raison pure pour avoir enfin une opinion sur l'importance ou pas à accorder à cette révision. Cela fait un tiers de siècle que je me dis que ce changement entre l'édition A et l'édition B ne doit pas être aussi significatif que le prétend Heidegger quand il y voit un "recul" de Kant face à certaines audaces théoriques de sa première version (le rôle de l'Imagination comme faculté centrale entre la sensibilité et les facultés intellectuelles). Mais c'est plus un préjugé qu'un argument et je n'aurai probablement pas le courage de m'enfoncer dans la littérature secondaire sur la question. Et il est probable que cela finisse comme le commentaire suivi de la Physique... 

Je regarde les statistiques de ce blog et les posts sur la philosophie sont bien sûr les plus gros flops. Curieusement, les messages de jeu de rôle n'attirent pas énormément plus (en dehors de ceux, devenus rares, sur L'Oeil noir, qui ont un public fidèle). Ceux qui fonctionnent le mieux sont ceux sur les comics. A cause d'un puéril réflexe de contradiction, cela me donne donc d'autant plus envie de faire de la philosophie. 

Le Faux Inca

Le personnage de Pablo de Ségovie dans les Indes Fourbes (Ayroles & Guarnido, 2019) est une exagération du conte picaresque mais un des modèles est peut-être ce Pedro Chamijo ou Bohorquez de Grenade (1602-1667). 

Né en Andalousie d'une famille de paysans sans doute convertis de l'Islam, Pedro Chamijo partit vivre au Pérou où il commit plusieurs escroqueries, épousa une métisse amérindienne et réussit à convaincre plusieurs Vice-Rois qu'il connaissait le chemin vers la cité perdue de Paititi et de l'Eldorado (pour à chaque fois s'enfuir avec les fonds). Il changea une première fois d'identité en se faisant appeler Pedro Bohorquez. 

Arrêté, il fut envoyé lutter vers 1655 contre les Indiens Calchaquis (au nord-ouest de l'actuelle Argentine), qui étaient restés les plus violemment opposés au pouvoir des colons et aux missionnaires jésuites depuis la chute de l'Empire inca (le dernier dirigeant des restes néo-incas, Tupac Amaru avait été vaincu en 1572).

Pedro Bohorquez trahit son armée et passa au camp ennemi. Il parlait si bien la langue quechua qu'il réussit à se proclamer héritier caché de l'Inca. Certains Jésuites espagnols crurent même son histoire qu'il était le prince "Inca Hualpa", petit-fils d'Atahualpa (1502-1533). Il dirigea les rebelles calchaquis pendant une douzaine d'années vers 1660, réussissant à intimider les troupes espagnoles et négociant avec eux pour gérer les minerais de la région. 


Il se rendit finalement avec une des tribus qui lui était restée fidèle en 1667, en espérant être gracié mais il fut exécuté. 

vendredi 5 janvier 2024

En attendant Gödel

Kurt Gödel (1906-1978) est connu pour avoir été à la fois génial en logique mathématique et pour avoir été fou (il croyait communiquer avec des anges et mourut de paranoïa parce qu'il croyait que toute nourriture était empoisonnée si elle n'était pas préparée par sa femme Adele, voir le livre de Cassous-Noguès). 



Dans ses arguments non purement mathématiques mais philosophiques, Gödel est connu pour avoir défendu un argument ontologique en faveur de l'existence de Dieu (tout aussi peu convaincant qu'ils le sont tous) mais il a aussi défendu dans une lettre de 1961 à sa mère un argument (plus simple) en faveur de l'immortalité du sujet, un argument en faveur d'un autre monde. On aurait pu penser que cette lettre privée n'exprime qu'une simple consolation rhétorique à sa mère de 82 ans mais Gödel n'était pas du genre à être diplomate ou conciliant et l'argument paraît assez cohérent avec ce que Gödel publie et professait publiquement.Gödel avait été élevé dans la religion luthérienne mais disait avoir quitté le christianisme dogmatique et être devenu un théiste qui croyait à l'importance d'un esprit "religieux" mais en dehors des religions organisées (voir plus bas "les religions sont en grande partie mauvaises mais pas la religion"). 

Il se disait sur bien des points un métaphysicien "traditionnel", un Rationaliste dogmatique pré-Kantien, un Leibnizien qui croyait que la rationalité allait avec la thèse métaphysique d'une "téléologie" (le monde doit avoir une harmonie et une finalité) et "l'optimisme" (cette harmonie doit être l'optimisation de ce qui est possible). 

L'argument est assez simple : 

il serait logiquement mieux organisé que toute existence individuelle puisse réaliser tout le potentiel dont elle est capable. 

Or, de fait, elles ne le font pas (et cette finitude ou incomplétude est le mal dont notre existence souffre). 

Donc si l'univers est logiquement bien organisé, il faudra que nous puissions réaliser notre potentiel au-delà de ce fragment contingent et limité de notre existence. 

Ou comme il le dit lui-même dans cette lettre

Si le monde est rationnellement organisé et a un sens (Sinn), alors cela doit être le cas.
Car quelle sorte de sens aurait-il à produire un être (ein Wesen), un être humain avec un champ large de possibilités pour son développement personnel et pour les relations avec d'autres pour ne seulement le laisser accomplir moins d'un millième d'entre elles. 

Sur certains points, cela ressemble un peu à l'argument de Kant dans la Critique de la raison pratique  : nous devrions espérer qu'il nous soit possible de progresser moralement à l'infini (si ce n'est que Kant limite cela à une espérance et à un postulat moral sans aucune affirmation d'une preuve théorique). 

Le texte de Gödel ne mentionne pas explicitement l'infini actuel comme le Progrès indéfini kantien, je crois, mais seulement de pouvoir réaliser toutes ses possibilités avec de nouvelles "relations" entre des êtres au-delà de ce monde-ci. 

Il est probable qu'il ne parle pas ici seulement d'Intelligences autres (les anges) mais bien d'Intelligences humaines qui continuent à réaliser leur potentiel au-delà de leur vie (des humains décédés). Il espérait sans doute pouvoir discuter un jour non seulement à nouveau avec sa mère Marianne (1879-1966) mais aussi avec Leibniz (à qui Gödel attribuait un génie surnaturel). 

Mais la vraie éternité relève sans doute plus pour lui des formes mathématiques nécessaires (Gödel était "Platonicien") que des intelligences contingentes accomplissant nécessairement leur essence (mais l'idée même de temps devient plus complexe dans la courbe fermée de genre temps que Gödel avait proposée comme une solution cosmologique possible à la théorie d'Einstein : Gödel espérait sans doute retrouver l'éternité même dans ce monde). 

Gödel avait un jour résumé sa vision du monde à 14 thèses : 
1. Die Welt ist vernünftig.
2. Die Vernunft im Menschen kann prinzipiell höher entwickelt werden (durch gewisse Techniken).
3. Es gibt syst Methoden zur Lösung aller Probleme (auch Kunst etc.).
4. Es gibt andere Welten und vernünftige Wesen der anderen {und höheren} Art.
5. Die Welt, in der wir jetzt leben, ist nicht die einzige, in der wir leben oder gelebt haben.
6. Es ist unvergleichlich mehr a priori erkennbar als jetzt bekannt ist.
7. Die Entwicklung des menschlichen Denkens seit der Renaissance ist eine durchaus einseitige.
8. Die Vernunft wird in der Menschheit allseitig entwickelt werden.
9. Das formal Richtige ist eine Wirklichkeitswissenschaft.
10. Der Materialismus ist falsch.
11. Die höheren Wesen sind durch Analogie nicht durch Komposition mit den anderen Wesen verbunden.
12. Die Begriffe haben eine objektive Existenz (ebenso die mathematischen Theoreme).
13. Es gibt eine wissenschaftliche (exakte) Philosophie {und Theologie}, welche die Begriffe der höchsten Abstraktheit behandeln.
14. Die Religionen sind zum größten Teil schlecht, aber nicht die Religion.

La thèse 1 (le monde est rationnel) conduit donc à la thèse 5 (ce monde n'est pas le seul). 

Le fait que cet argument nous semble aujourd'hui presque inintelligible et arbitraire rappelle à quel point nous acceptons l'absence de téléologie, la facticité (ou ce que certains appelaient plus "dramatiquement" l'absurdité au sens d'une absence de "Sens"). 

Il est ironique que celui qui est si souvent associé à une crise de la rationalité avec la preuve d'une impossibilité de démontrer toutes les vérités arithmétiques dans la un système formel cohérent d'axiomes (Second théorème d'incomplétude de l'arithmétique) soit aussi celui qui ait le plus cru encore dans un rationalisme a priori qui paraît si désuet. 

Sur le même sujet, voir Le souvenir de l'éternité (sur les fonctions de l'éternité pour fonder l'épistémologie et le concept d'autonomie), Aristote sur la meilleure des vies et la contemplation de l'éternité et l'argument ontologique "minimal"

mardi 2 janvier 2024

Réarranger ses préjugés

L'évêque et missionnaire anglican William Fitzjames Oldham (1854-1937) serait l'auteur (vers 1900 ?) de la célèbre phrase  ironique : "La plupart des gens pensent qu'ils pensent alors qu'ils ne font que réarranger leurs préjugés" (some people “think they are thinking when they are merely rearranging their prejudices.”). 

La citation est souvent attribuée à tort à un autre William, au philosophe William James et on trouve en effet dans son essai Pragmatism (1907) un passage assez proche dans les idées, par exemple ici dans la 5e conférence : 

Our minds thus grow in spots; and like grease-spots, the spots spread. But we let them spread as little as possible: we keep unaltered as much of our old knowledge, as many of our old prejudices and beliefs, as we can. We patch and tinker more than we renew. The novelty soaks in; it stains the ancient mass; but it is also tinged by what absorbs it. Our past apperceives and co-operates; and in the new equilibrium in which each step forward in the process of learning terminates, it happens relatively seldom that the new fact is added RAW. More usually it is embedded cooked, as one might say, or stewed down in the sauce of the old.

Mais devrait-on vraiment regretter que la pensée ne soit "que" cela ? Ne serait-il déjà pas si mal que nous soyons capables de "réviser nos croyances antérieures" face à des informations nouvelles ? La manière statistique de simuler la pensée chez des LLM n'est peut-être pas si lointaine du bruit des neurones biologiques ? La pensée d'Oldham elle-même ne fait-elle que remodeler ou légèrement déplacer notre conception pré-théorique sur notre pensée ?

Le problème n'est pas dans le réarrangement constant mais plutôt les biais dans la manière de le faire, dans le fait que certains de nos préjugés dirigent parfois de manière trop centrale la manière dont nous les réarrangeons pour maintenir intact un coeur central qu'on ne veut pas modifier ou pire, qu'on craindrait même d'inspecter. Et sur ce point, ce ne sont peut-être pas "certaines personnes" mais toute pensée, même celle qui se croit libre, ouverte, critique. On pourrait donc être sceptique sur la possibilité de viser une pensée pure plus radicale qui rompe avec tout préjugé. 

Il est normal du point de vue pragmatique de laisser ainsi certaines de nos pensées plus stables sans qu'elles constituent pour autant un principe immuable. C'est juste, disait Quine, que certaines sont trop coûteuses à sacrifier et qu'il faudrait donc des raisons nombreuses et décisives pour qu'on puisse oser remettre en cause ainsi ce qui n'est qu'un noyau provisoire. Mais il faudrait alors seulement pouvoir se souvenir qu'on devrait éventuellement pouvoir être amené à le faire (même si Quine pense comme Duhem qu'en général il sera presque toujours possible et plus facile de réarranger plus globalement beaucoup d'autres préjugés pour aménager l'amendement nécessaire). 

Un problème opposé n'est pas la réticence à réarranger ses préjugés mais plutôt le fait de le faire si facilement pour toujours mieux suivre les idoles de la tribu. Ainsi "l'esprit du temps", "l'horizon indépassable" d'une époque peut produire des intellectuels si staliniens à l'époque de la Guerre froide et des intellectuels si réactionnaires à l'époque de la globalisation et du repli identitaire. Ceux qui sont censés pouvoir le mieux résister aux préjugés ne sont que ceux qui savent discourir pour tenter de justifier l'idéologie du moment. 

Il ne faut donc pas s'attrister ou se plaindre que la philosophie ne semble pas efficace pour préserver de nombreux prétendus philosophes de discours creux ou de sophismes. Et il suffit d'ouvrir n'importe quels médias pour entendre à quel point la distinction des philosophes et des sophistes n'est pas claire et désespérer un peu vite de la vanité de ce qui est censé les opposer. Si la philosophie se croit médecine et remède face à nos erreurs, cela n'épargne pas le philosophe des maladies dont il prétend nous soigner, tout comme le médecin est plus exposé à certains des troubles qu'il combat. Il peut découvrir l'insuffisance d'un préjugé tout en créant d'autres simplifications qui se dégraderont à leur tour en de nouveaux préjugés par la suite. 

Le grand philologue Max Müller disait (bien avant Nietzsche ou Wittgenstein) que nos croyances mythologiques étaient une "maladie du langage" et la philosophie est un art de clarifier le langage ou de se servir du langage pour corriger certaines de nos confusions - tout en engendrant de manière peut-être inévitable certaines autres pathologies ou des ossifications de l'esprit. 

lundi 1 janvier 2024

ΥΓΕΙΑ - ΖΩΗ - ΧΑΡΑ - ΕΙΡΗΝΗ - ΕΥΘΥΜΙΑ - ΕΛΠΙΣ

 1er janvier / 12 Nivose 232 / 1 Moïse 236 (jour de Kadmos)



Très bonne année 2024. Utinam langueat Trumpus in Carcere Pro Suis Sceleribus. 

Mosaïque d'Halicarnasse (IVe siècle) : 

Υγεία, ζωή, χαρά, ειρήνη, ευθυμία, ἐλπίς

"Santé, 
Vie, 
Joie, 
Paix, 
Bonne Humeur, 
Espérance"


samedi 30 décembre 2023

Acrostiche

Bryan Ansell (1955-2023), le fondateur des figurines Citadel et ancien dirigeant de Games Workshop, vient de mourir et cela ne peut que rappeler l'une des histoires les plus légendaires du hobby des jeux de rôle : quand Ansell reprit GW et son magazine White Dwarf, il décida de recentrer les activités à Nottingham (dans les Midlands de l'Est) et par la suite d'arrêter les jeux de rôle complètement pour ne plus produire que des jeux de figurine (ce qui, dans son cas, était peut-être plus ses propres intérêts que seulement par appât du gain). 

Dans le n°77 (mai 1986) de White Dwarf, le rédacteur en chef démissionnaire Ian Marsh fit alors un célèbre acrostiche pour son dernier numéro où la première lettre de la description de chaque article dans la table des matières épelait "Sod Off, Bryan Ansell". Ian Marsh disait pourtant dans l'édito espérer retravailler un jour sur Warhammer. L'histoire ne dit pas si Ansell s'en rendit compte aussitôt mais le Nain Blanc commença une lente agonie de deux ans en tant que magazine de jeu de rôle.  

White Dwarf était accompagné de la mention "Games Workshop RolePlaying Monthly" (et venait de recevoir de nombreux rédacteurs issus d'Imagine, l'autre magazine qui venait d'être arrêté par TSR-UK) et ensuite le mot "RolePlaying" disparut pour devenir "Games Worshop Monthly Game Magazine" aux alentours du n°100 (été 1988). 

Beaucoup de ceux qui, comme moi, en veulent à la compagnie Games Workshop, ne lui reprochent pas (seulement) les règles médiocres de Warhammer Fantasy Battles ou ses figurines trop chères, mais surtout le fait d'avoir transformé un des meilleurs magazines de jeu de rôle du monde dans les années 1980 en un magazine qui refuse complètement de les mentionner pour ne plus servir que de catalogue pour leurs propres figurines comme l'avait été auparavant le Citadel Journal

Une coïncidence voulut qu'Ansell quitta plus tard le Nottinghamshire pour créer une entreprise de figurines de plomb (historiques) sur l'île de Guernesey et que son ancien nemesis Ian Marsh créa aussi une compagnie de figurines (napoléoniennes), mais sur une autre île, l'île de Wight... 

vendredi 29 décembre 2023

Gran Meccanismo: Clockpunk Roleplaying in Da Vinci's Florence


Pour finir l'année 2023, j'avais déjà mentionné ce jeu l'été dernier par l'historien britannique Mark Galeotti (qui a aussi un blog consacré à Gran Meccanismo). Il s'agit d'une Italie uchronique en l'an 1510Machiavel (41 ans) a fait construire des armées steampunk avec Leonard de Vinci (58 ans). 

Comme dans notre monde, les Médicis (le parti des Palleschi ou Bigi, les "Gris") ont été chassés il y a 16 ans mais le Frère dominicain Girolamo Savonarola fut assassiné en même temps et n'est jamais arrivé au pouvoir avec son parti des Piagnoni (les Pleureurs). Il n'y a donc jamais eu de République dévote des Pleureurs mais aussitôt une République hyper-progressiste. Je suppose donc que la République a pu réconcilier autrement le parti des Frateschi (les "Blancs" démocrates et normalement pro-Savonarole) et les Arrabiati (les "Enragés", les aristocrates anti-Savonarole). 

La révolution technologique de la Scienzia Nuova a été énorme en quelques années et on a même commencé à conquérir le ciel avec des planeurs : Florence a fait bâtir un "aliantodrome". Cela dépasse infiniment même les projets les plus utopiques de Leonardo vers un niveau quasiment cyberpunk avec la naissance de l'hydronétique (des calculateurs hydrauliques) et du "Meccanismo" (l'Informatique). On peut même y imaginer des cyborgs. Je ne sais pas si on exagère parfois la modernité de Machiavel mais le Machiavel de ce jeu doit être presque surnaturel dans son génie de visionnaire. L'avancée florentine est censée la mettre au-dessus de ses concurrents et voisins, et même de la puissance de la Papauté. 

Le jeu fait 190 pages mais il réussit à donner de nombreux conseils pour créer des aventures d'espionnage avec des pistes de scénarios et des clins d'oeil à divers films. L'Italie de 1510 est parfaitement adaptée à des changements d'alliance et à des intrigues politiques. C'est un rare cas de jeu historique sans "magie" même si la technologie n'est pas censée être très "réaliste". 

L'Italie du Mécanisme

La République de Florence (dirigée par le Gonfalonier Piero Soderini, 59 ans) est bien plus puissante que dans la réalité et semble capable d'empêcher le retour au pouvoir des Médicis. Elle a notamment mis (en plus de Pise) sous "protectorat" la République de Lucca et la République de Siena (dans la réalité, Lucca résista en s'alliant à Gênes ou parfois au Duché de Milan et Sienne, aux mains de Pandolfo Petrucci, ne tomba que quelques décennies après, en 1555). Comme dans la réalité, le Roi de France Louis XII règne sur Milan (via le gouverneur Trivulzio) depuis 1499 et a chassé les Sforza. En revanche, la République des consuls de Gênes (et la Corse) n'est pas sous le contrôle du Milanais français. Alfonso d'Este (34 ans), qui contrôle le Duché de Ferrara et de Modena, joue un rôle intermédiaire entre les Français, Venise et le Pape (Cesar Borgia, mort en 1507, a échoué ses tentatives de se créer son Etat mais sa soeur Lucrezia, 30 ans, s'est remariée avec Alfonso). La soeur d'Alfonso, Isabella d'Este, 36 ans, a épousé le Marquis de Mantoue. Le nouveau Pape Julius II (67 ans) est prêt à s'allier aux Français mais aussi à l'Empereur Maximilien contre Florence et la révolution moderniste qu'elle protège (même si dans la réalité, les alliances ne cessèrent de s'inverser entre eux). Le vieux Doge Leonardo Loredan (74 ans) dirige la République Sérénissime de Venise, qui est avec l'Espagne la principale adversaire maritime de Florence. Ferdinand II (58 ans) et Isabelle I (59 ans), les Monarques catholiques d'Espagne contrôlent Naples et la Sicile.   

carte par Randy Musseau


Mark Galeotti est spécialiste de la Russie et insère donc plusieurs plaisanteries sur son domaine d'études. Sa Venise est décrite comme une dystopie surveillée par une sorte de KGB. Florence possède un dangereux sous-marin nommé Rosso Ottavio (p. 56, du nom d'Ottaviano de Medicis, 28 ans). 

Le Mécanisme de jeu (p. 69-163)

Gran Meccanismo reprend le système TRIPOD (Traits In Pools of Dice) de Graham Spearing. C'est une variation d'un jeu narratif comme Heroquest/Questworld de Robin Laws mais avec des tas de d6 à la place du d20. 

Les PJ (mais aussi les situations dans le monde) ont des "Traits" qui peuvent être n'importe quelle description et sont des nombres de d6 à lancer. Un résultat au dé de 6 représente deux succès et un résultat 4-5 un seul succès. La difficulté est le nombre de dés en opposition, généralement 6 ou plus et on compare ensuite le nombre de succès. 

Ces Traits sont regroupés en 3 caractéristiques : Corps, Esprit, Âme. Les dégâts en cours de jeu (qui sont la différence en nombre de succès) sont des malus qui touchent une des caractéristiques. 

Un personnage débutant répartit 9 dés dans les trois caractéristiques (avec un maximum de 5 dans une des trois) et il choisit ensuite 15 Traits plus précis (entre 4d6 et 1d6), qui pourront servir de bonus aux caractéristiques. On n'a pas besoin d'une liste précise des prix en ducats puisque la Fortune est un Trait abstrait. Un des Traits particulier est les Buts qui peut toujours compter comme des bonus supplémentaires si l'action a un rapport avec ce But. Comme dans Heroquest, on peut ajouter à sa liste de départ 9 Traits supplémentaires en improvisant selon les situations en cours de jeu. 

Le livre décrit plusieurs Archétypes de PJ, l'Artificier, l'Artisan, l'Artiste, le Banquier, le Bateleur, le Docteur, l'Erudit, l'Espion(ne), le Fermier, l'Homme de Main (Bravo), l'Homme des Bois, le Larron (Ne'er-do-well), le Marchand, le Marin, le ou la Noble, l'Ouvrier, le Prêtre, le Provocateur, le Soldat. 



Le livre donne déjà plusieurs PNJ historiques, y compris certains assez peu connus. Le fait qu'on soit dans une uchronie peut donner une grande liberté. Mais on pourrait aussi ajouter d'autres personnages comme : 

Amerigo Vespucci, 59 ans, Vasco de Gama, 50 ans (cf. p. 19). Magellan, 30 ans. 
Jacopo Salviati, 49 ans, un riche gendre des Medicis mais en même temps proche des courants des Frateschi, il continue d'exercer des fonctions diplomatiques mais est plutôt un rival de Machiavel et Piero Soderini
Zanobi Acciaioli, 49 ans, frère dominicain, d'une des familles les plus puissantes de Florence, allié aux Médicis. Erudit, il apprend le grec et l'hébreu. 
Pietro Pomponazzi, 48 ans, médecin et philosophe à Padoue (puis à Ferrare), un "Averroïste" latin qui se donnait le droit de défendre rationnellement des arguments aristotéliciens non-chrétiens. 
Alessandro Achillini, 49 ans, médecin anatomiste et Averroïste de Bologne et son frère le poète Giovanni Filoteo Achillini, 44 ans. 
Scipione del Ferro, 45 ans, mathématicien de Bologne
Thomas Cajetan, 41 ans, Supérieur Général des Dominicains et théologien proche de Julius II. 
Ludovico Ariosto, 36 ans (protégé par Alfonso d'Este mais aussi par Isabella d'Este, la duchesse de Mantoue, il a monté des comédies mais n'a pas encore fini sa célèbre épopée, il sert d'agent entre Ferrare et Rome)
Celio Calcagnini, 31 ans, chanoine, diplomate, ami de l'Arioste, et professeur à Ferrara, où il a fréquenté Copernic, il écrira quelques années après une ébauche de théorie de la rotation terrestre (sans passer à l'héliocentrisme) avant que Copernic n'ose publier sa révolution héliocentrique. 
Jean de Verrazano, 25 ans, marin florentin installé en France vient d'explorer la côte canadienne. Le cartographe de Naples Visconte Maggiolo tirera des cartes de Verrazano des cartes fausses de l'Amérique. 
Heinrich Cornelius Agrippa von Nettersheim (24 ans), ancien mercenaire impérial en Espagne, il est devenu Professeur cabbaliste à Dôle. Il est chassé de l'Université et écrit un livre de magie occulte en 1510. Voir d'autres allemands comme le jeune Paracelse p. 60 ou Dr Johann (ou Georg) Faust d'Heidelberg (censé avoir environ 30-40 ans à cette période)
Marquis Guillaume Paléologue de Montferrat (24 ans)
Francesco Maria della Rovere, 20 ans, condottiere et neveu du Pape Julius II et Duc d'Urbino, époux de la fille du Marquis Francesco II Gonzaga de Mantoue

La période est passionnante, entre un Moyen-Âge déjà mort et une modernité qui arrive bien plus brutalement que dans notre monde. Si on accepte les prémisses de l'uchronie, il faut pouvoir mettre entre parenthèses ses doutes sur une accélération d'environ quatre siècles où le Rinascimento du Cinquecento absorberait déjà les Lumières et la Révolution industrielle. 

mercredi 27 décembre 2023

Calendrier de l'Avent des Arguments philosophiques XIV : On peut réfuter l'Hédonisme moral

 25 Bichat, jour d'Albrech von Haller (1708-1777), le physiologiste qui a aussi écrit des romans philosophiques. 

La Machine à Expériences

"Hédonè" en grec veut dire "plaisir". On sait que les êtres vivants sont (de fait) motivés par des plaisirs potentiels (hédonisme "psychologique") mais la thèse de l'hédonisme moral dit que les êtres humains ont raison de le faire, qu'ils devraient chercher à optimiser leurs plaisirs et qu'il n'y a en fait rien de mieux que les plaisirs ou au moins certaines classes de plaisirs compatibles les plus durables possible. 

Donc si l'hédonisme moral était vrai, une vie de plaisir continuel et sans peine serait la meilleure des vies humaines possibles. 

Aristote avait déjà formulé un argument contre l'Hédonisme moral (l'argument d'une vie de sommeil) et en un sens, tout notre imaginaire occidental s'est fondé sur un argument similaire dans l'Odyssée (chant IX) quand Ulysse refuse la vie des Lotophages (ou que les marins devraient refuser aussi la vie des Porcs de Circé), mais la version la plus célèbre est celle formulée par le philosophe Robert Nozick (qui était libertarien / anarcho-capitaliste mais pourtant fortement "déontologique" et non-utilitariste dans ses raisonnements moraux). On appelle sa réfutation de l'Hédonisme l'argument de la Machine à Expériences

Supposons qu'on vous offre de vous mettre dans une "Machine à Expériences" qui vous permette de dormir toute votre vie dans une réalité virtuelle où vous n'auriez que des songes agréables (on peut même la programmer pour l'adapter à vos désirs). On s'engage à ce que votre corps ne souffre jamais et que vous ne vous rendiez même plus compte que vous êtes dans une réalité virtuelle. Cette vie est donc le plus "réaliste" des Paradis possible, avec le maximum de plaisir qu'on puisse concevoir. Il est douteux qu'aucune vie "active" réelle ne puisse atteindre une aussi grande intensité ou quantité de plaisirs. 

Or selon Nozick, même si de fait, de nombreux humains accepteraient sans doute cette pseudo-vie d'illusions, on peut concevoir de droit de meilleures vies. Une vie de plaisir où on ne fait rien réellement, où on ne peut rien changer au monde et où on ne rencontre aucun sujet humain n'est pas la meilleure des vies humaines (voir aussi Aristote sur la meilleure des vies humaines, qui maintenait quand même une place à l'action libre dans la vie pratique). 

Donc si on admet qu'on pourrait et même qu'on devrait profiter d'autres vies "réelles" (même avec moins de plaisir) alors qu'il s'agit d'une vie de plaisir continu, cela prouve que l'Hédonisme moral n'est pas défendable dans l'absolu (même si la plupart des humains dans la tristesse désirent sans doute de fait une telle vie). 

De manière plus générale, cela prouve qu'une "expérience" ressentie, une "qualité" immanente (un état) a une valeur moindre que les actions. Les états de satisfaction ont une valeur mais moins que les satisfactions dérivées d'une transformations réelles du monde vis-à-vis d'autres sujets (par exemple ce que nous pouvons transmettre aux autres humains). 

L'argument n'est pas qu'un jeu de philosophie analytique. Il permet aussi de voir le lien possible entre certaines formes d'hédonisme et un certain nihilisme (tout comme chez Hegesias Peisathanatos ou dans l'argument anti-nataliste de Benatar selon lequel nous ferions mieux de ne jamais nous reproduire pour éviter de produire plus de souffrances en moyenne que de plaisir). 

Nos intuitions me semblent en revanche plus fragiles dès qu'on met de l'Intersubjectivité. Si on pouvait réellement communiquer avec d'autres sujets dans ce Paradis artificiels (une sorte d'Harmonie préétablie avec d'autres monades), je ne suis pas sûr de voir ce qu'on perdrait à ne rien pouvoir réaliser de réel. 

Et si on imaginait qu'on est déjà dans la Machine et qu'on nous en informe seulement maintenant, il est probable que le choix de rester dans l'illusion augmenterait encore (comme les prisonniers dans l'Allégorie de la Caverne ou dans Matrix). 

On reconnaît un thème commun avec l'Argument des Cerveaux dans la Cuve. Mais dans l'argument (dit "transcendantal") de Putnam, on devrait penser que cette possibilité se réfuterait elle-même (du moins, c'est ce que prétend l'argument) alors qu'ici, une vie paradisiaque de Cerveau dans une Cuve ne devrait pas être préférée à une vie réelle, pour des raisons éthiques et non pas théoriques. 

samedi 23 décembre 2023

Calendrier de l'Avent des Arguments philosophiques XIII : Ce qui est ressenti pourrait ne pas coïncider avec les causes physiques

 21 Bichat, jour de Lavoisier. 

L'Argument du spectre inversé

L'Argument fut inventé par Locke (Essai sur l'entendement humain, II, 32, §15). On peut distinguer les qualités des couleurs ressenties (ce que me fait le rouge) et la longueur d'onde (environ 650 nm). On pourrait concevoir un sujet qui reçoive la même longueur d'onde que nous mais sans ressentir le même sentiment vécu de la couleur (le même "contenu phénoménal"). Dans l'argument original, il imaginait juste une inversion du spectre des couleurs (et il verrait donc de l'indigo, mettons). Il pensait qu'il serait possible que nul ne se rende jamais compte de cette inversion, ni le sujet, ni les autres puisqu'il continuerait d'appeler "red" ce que les autres voient rouge. Il aurait donc le même comportement observable que nous et la même "intentionnalité" (il sélectionnerait les mêmes objets en utilisant les termes). Pour Locke, la science devait porter sur des propriétés objectives mesurables comme la longueur d'onde mais pas sur des qualités ressenties. 

Mais une objection est qu'il devrait trouver alors étrange l'expression "couleurs chaudes / couleurs froides" même si depuis sa naissance on lui associait "froid" et ce qu'il voit rouge et "chaud" avec ce qu'il voit indigo. Par exemple, le philosophe britannique Michael Lockwood (1944-2018) avait donc décalé le spectre d'une manière différente dans sa version de l'argument pour éviter cette objection sur la plausibilité de ce scénario (dans son livre Mind, Brain and the Quantum, 1989). 


Les Positivistes comme Moritz Schlick avaient utilisé leur thèse vérificationniste contre cet argument. Le vérificationnisme est la thèse selon laquelle la signification d'un énoncé est sa condition de vérification : ce qui ne peut pas être vérifié n'a aucun sens. Or, selon eux, je ne peux pas vérifier si mon spectre est inversé par rapport au vôtre et donc la question est dénoncée comme dénoncée de sens (Frege, qui n'était pourtant pas "vérificationniste" avait eu aussi un argument analogue). 

Imaginons maintenant qu'une personne n'ait pas le spectre inversé depuis toujours mais au cours de sa vie (on appelle ce second argument l'inversion INTRA-PERSONNELLE et non interpersonnelle). Il s'en rendrait donc compte au moment de l'inversion mais au bout d'un moment il s'accommoderait des nouvelles associations et son comportement redeviendrait semblable à celui des autres. Le fait qu'il s'en rende compte était utilisé par le philosophe Sydney Shoemaker (1931-2022) pour donner un sens à la possibilité de l'inversion. Si je peux me rendre compte de l'inversion (en tout cas au début) si elle avait lieu soudain, c'est donc bien que cela a aussi un sens même si personne n'arrivait empiriquement maintenant à détecter l'inversion. Donc l'objection de Frege & Schlick est discutable. 

Cet argument a été beaucoup discuté contre le fonctionnalisme. Le fonctionnalisme est la thèse (assez dominante) en philosophie de l'esprit selon laquelle le fonctionnement de la pensée et de la conscience peut être entièrement expliqué scientifiquement par des relations fonctionnelles entre les différentes pensées. Mais l'ennui du spectre inversé est qu'il explique comment le vécu du contenu ressenti par la conscience pourrait varier indépendamment des relations fonctionnelles du contenu intentionnel et du comportement. La conscience phénoménale est donc quelque chose qui ne dépend pas que des propriétés fonctionnelles des états mentaux. 

vendredi 22 décembre 2023

Calendrier de l'Avent des Arguments philosophiques XII : L'Homme dans le Vide

20 Bichat, jour de Berzelius (1778-1849). Il devait juste venir de mourir quand Auguste Comte a créé ce calendrier. 

Vers l'an 1020 (410 après l'Hégire), le plus grand philosophe de toute la civilisation musulmane, Ibn Sīnā avait quitté sa région de Bukhara (Sogdiane et Transoxiane) pour venir au centre de la Perse, du côté de l'Emirat de Ray (partie de l'actuelle Téhéran, les Buyides avaient fondé trois émirats, Baghdad, Ray et Shiraz). Ibn Sīnā, qui était alors connu surtout comme médecin, avait soigné l'Emir Majd Al-Dawla de sa mélancolie et avait rejoint l'entourage du frère de Majd Al-Dawla, Shams. Le fils de Shams al-Dawla, Sama, voulait forcer le grand savant universel Ibn Sīnā à devenir son Vizir et celui-ci tenta de s'enfuir et de se cacher pour échapper à ce sort politique. Mais Ibn Sīnā fut retrouvé et accusé de comploter contre Sama avec son grand-oncle Ala Al-Dawla, Emir d'Isfahan. Ibn Sīnā fut donc jeté en prison près de Hamadan et on dit que c'est dans cette geôle où il passa quatre mois qu'il écrivit son traité sur l'Âme où apparaît l'Argument dit de "l'Homme Flottant" ou "Argument de l'Homme Volant". Il fut libéré quand Ala Al-Dawla renversa son neveu Sama (toute la dynastie des Buyides s'écroula peu de temps après). 


L'Homme Flottant

Imaginons qu'un être rationnel soit créé d'un coup, sans passé, sans expérience mais avec des capacités intellectuelles. 

Imaginons qu'il est dans un vide absolu où il flotte sans qu'il y ait ni haut ni bas. Il peut vivre par supposition mais n'aurait ni besoin de respirer ni besoin de manger ou boire. Dans ce vide, il n'a strictement rien à voir. Il ne subit aucune pression sur son corps, ni vent, ni lumière, ni son. Que pourrait alors concevoir son esprit privé de toute possibilité de sensation ? 

Pour Ibn Sina, cet esprit ne saurait alors qu'une chose, qu'il est en train de penser et qu'il est un être pensant. Il ne pourrait même pas se représenter son corps dans ce vide. 

Mais il pourrait quand même être conscient de soi. Il pourrait alors déduire qu'il doit être un esprit pensant et que la connaissance de cet esprit serait alors plus évidente que celle de son corps. 

L'argument chez Ibn Sina ressemble beaucoup à celui du Cogito de Descartes mais la différence est dans le choix volontaire de douter de tout pour se mettre dans la situation hypothétique de l'Homme Flottant. Chez Ibn Sina, c'est une expérience de pensée hypothétique alors que chez Descartes c'est une expérience que toute pensée peut réellement effectuer sur soi "au moins une fois dans sa vie". Mais Ibn Sina imagine un Dieu créateur "expérimentateur" alors que Descartes part d'un Malin Génie ou d'un Dieu Trompeur. Ibn Sina part plus d'une absence de sensation alors que Descartes va plus loin en supposant que toutes les sensations et croyances seraient fausses par stipulation. Chez Ibn Sina, on a vraiment un solipsisme monadique, alors que le doute méthodique n'exclut pas les autres directement. 

Voilà un résumé par Peter Adamson (qui pense que l'Argument veut plus montrer la concevabilité de l'immatérialité de l'âme que démontrer sa vérité). 

jeudi 21 décembre 2023

Calendrier de l'Avent des Arguments philosophiques : XI Le Platonisme ne peut justifier de quoi on parle dans les ensembles

Je vais devoir reconnaître que je ne parviendrai pas à faire 25 arguments du calendrier mais sans doute deux fois moins... Mais avec 164 messages cette année, je reviens à mon plus grand nombre de messages en un an depuis 2015... 

Donc puisqu'on compte, un petit exemple en philosophie des mathématiques. 


L'Argument de Benacerraf sur l'Identification des Nombres

En 1965, dans son article "What Numbers Could Not Be", le philosophe américain Paul Benacerraf expliquait un problème pour le Platonisme en Mathématiques. 

On appelle "platonisme" en général en philosophie des maths la thèse qu'il existe des entités mathématiques qui ne sont pas que des concepts mentaux mais des objets indépendants que nous découvrons et que nous pouvons connaître et décrire. 

On appelle aussi en philosophie analytique "Platonisme" (avec un P majuscule) une thèse plus précise du XXe siècle (qu'on devrait peut-être plutôt appeler Cantorisme ?) selon laquelle dans ces entités, il existe des entités de base qu'on appelle des Classes ou Ensembles (y compris toute une hiérarchie d'ensembles transfinis découverts par Georg Cantor) et que tous les concepts mathématiques pourraient se réduire entièrement à ces Ensembles. 

Frege et Russell sont célèbre pour avoir réussi à fonder certaines notions de l'arithmétique sur les ensembles (le nombre n n'est rien d'autre que la classe de toutes les classes avec n éléments). Le concept d'ensemble devenait alors le fondement de toute vérité mathématique. 

Mais Benacerraf fait remarquer que la diversité possible des formulations des ensembles ou de leurs axiomes peuvent aussi permettre plusieurs manières différentes de réduire les nombres, par exemple celle d'Ernst Zermelo ou celle de Von Neumann

La première méthode réduit le nombres à partir d'un ensemble vide puis du singleton contenant cet ensemble vide ou du singleton contenant le singleton contenant l'ensemble vide, et ainsi de suite. 

Cela donne chez Zermelo une équivalence entre les nombres et les ensembles : 

0 = ∅ 
1 = {0} = {∅} 
2 = {1} = {{∅}} 
3 = {2} = {{{∅}}} 
etc. 

Alors que dans la représentation de Von Neumann, la hiérarchie des ensembles est un peu différente en utilisant une succession de classes avec augmentation de l'extension de la classe. 
 
0 = ∅ 
1 = {0} = {∅} 
2 = {0, 1} = {∅, {∅}} 
3 = {0, 1, 2} = {∅, {∅}, {∅, {∅}}}  
etc

Comme on le voit, à partir de l'étape de "2", le codage des nombres de l'arithmétiques dans les ensembles vides devient différente dans les deux théories. 
Si "3" était vraiment littéralement identique à sa représentation chez Zermelo, "3" n'a pas les mêmes propriétés que "3" dans la théorie des ordinaux de Von Neumann. 

Benacerraf fait alors remarquer qu'on ne peut pas dire quelle représentation serait "la bonne". On ne peut que dire qu'elles sont isomorphes mais qu'elles ont pourtant bien certains énoncés différents. 

Certains mathématiciens en ont déduit que cela prouvait qu'il fallait une solution "structuraliste" disant que les vrais "objets" des mathématiques n'étaient pas telle représentation dans les ensembles mais cette structure de ces représentations isomorphes mais Benacerraf restait sceptique sur la possibilité de rendre intelligible une connaissance de ces structures par le Platonisme

Certains en ont déduit au contraire des conséquences plus radicales (qu'on appelle "fictionalistes") selon lesquelles ces constructions n'étaient en tout cas pas des représentations d'entités réelles. 

mercredi 20 décembre 2023

Une critique de Timeship

 Pookie a une critique du vieux jeu de rôle Timeship (1983) par James Herbert Brennan qui semble avoir été le premier jeu de rôle de voyage dans le temps.

Really, some of the writing in Timeship is laughably po faced and self-righteously pious in its attempt to turn the roleplaying game into a ceremony. Then when the rules are found and they are decoded from the author’s irksome religiosity and the book’s risibly rotten organisation, they turn out to be simplistic and barely up to any task, let alone that of time travel.

Yaquinto Publications released three roleplaying games—Man, Myth & Magic and Pirates & Plunder, both in 1982, and then Timeship in 1983. Timeship is the worst of three by any measure, excruciatingly overwritten, astoundingly underexplained, and mindbogglingly hindered by its own author. Timeship is an exemplary example of how not to write a roleplaying game and that is what it deserves to be known for, that and the fact that as the very first time travel roleplaying game, Timeship: A role playing game of time travel and adventure. has made every single time travel roleplaying game since look brilliant.

Je me souviens que les vieux jeux de Yaquinto me fascinaient quand j'ai commencé les jeux de rôle parce que je voyais des critiques dans Jeux & Stratégie et que ces jeux paraissaient complètement impossibles à trouver à l'époque. 

J'avais décrit la médiocrité de son autre jeu sur l'Antiquité, Man, Myth & Magic, mais je pense que j'avais été encore trop indulgent. Brennan faisait des jeux médiocres et mal testés mais aussi plein de mysticisme sectaire potentiellement toxique. MM&M porte sur la réincarnation et Timeship sur de prétendues cérémonies pour revivre ses vies antérieures. On pourrait certes pardonner ce côté occulte de Brennan (comme on pardonnait les croyances shamaniques de Greg Stafford) si cela restait de bons jeux. Mais hélas, malgré quelques aventures qu'on pourrait adapter ou sauver, ses règles sont quasiment injouables et bâclées. 

mardi 19 décembre 2023

The First Kingdom (1974-1986)

Jack Katz a 96 ans cette année et il commença à travailler dans les comics dès les années 40, participant même aux comic strips et ensuite à divers comics de guerre ou d'horreur de DC ou Marvel. Mais en 1974, il partit des grands éditeurs pour s'auto-éditer et lancer sa propre série indépendante, The First Kingdom, qu'il créa entièrement seul pendant 12 ans et 24 numéros en noir & blanc (plus un épilogue réalisé des années plus tard). 

La série fut plus un événement par le courage de cette rupture d'un Indépendant que par le contenu, qui n'est pas toujours si original, en dehors de son indifférence totale envers la censure (les personnages, et surtout les femmes, se promènent presque toujours nus). Certains artistes américains semblent considérer l'audace de Jack Katz comme une inspiration importante dans l'histoire des comics indépendants. On peut reprocher beaucoup de choses à cette narration avec de nombreux personnages parfois difficiles à discerner mais c'est d'une évidente sincérité, un projet d'amour qui semble au début ressembler aux clichés fantastiques avant de devenir une épopée de plus en plus ambitieuse. 

C'est une série qui commence comme de l'heroic fantasy (en fait post-apocalyptique) avant de devenir de plus en plus de la science fiction de space opera. Le style est plus inspiré par les anciens comic strips comme Prince Valiant ou Flash Gordon, voire Tarzan. Il utilise notamment beaucoup de texte de narration, plus encore que des bulles, ce qui lui donne un aspect assez "verbeux" et anachronique aujourd'hui. 

Le héros est Tundran, Prince de Moorengan, qui n'apparaît qu'au 4e épisode mais qui est prophétisé depuis le 1er. La suite verra ses aventures pour récupérer le trône de Moorengan et venger son père Darkenmoor. Les personnages deviennent assez nombreux et l'histoire est donc assez complexe. 

Je ne vais résumer ici que les 6 premiers numéros qui ont été repris récemment dans le premier volume de la réédition (donc le premier quart du cycle et avant qu'on ne change d'atmosphère en allant vers la science fiction). 



#1 (Juillet 1974)

Nous sommes sur Terre mais après un conflit nucléaire qui a détruit la planète. Les descendants des humains sont revenus à un niveau social préhistorique et ils partagent la planète avec des créatures inhumaines (comme des Ogreons de 4 mètres, l'Hornadon ou divers sauriens géants le Coraknot, le Caradoc ou le Gananoid) et avec des êtres surnaturels, les "dieux" de Helleas Voran, qui sont de haute taille (au moins 2,50 m) et portent une corne ou antenne sur le front ou bien plusieurs cornes sur le crâne. La déesse Selowan a décidé d'aider un chasseur humain nommé Darkenmoor de Coaltag à unifier les tribus des plaines de Tasreal et à devenir le premier Roi (même s'il est prophétisé par l'Oracle que c'est son fils unique de sa femme Nedlaya qui deviendra le héros attendu). Mais Adrenar, le frère de Selowan, conseillé par son fourbe cousin Nadan, la dénonce à leur père Dranok, le Roi des Dieux de Helleas Voran et tente de l'emprisonner pour qu'elle soit disgraciée. Adrenar est finalement envoyé en Deuvean Panganna (les enfers où règne Zakarra, le gigantesque dieu des morts, qui semble l'emporter en puissance même sur Dranok). Nadan est banni dans le monde mortel, en perdant son immortalité sous les hautes colonnes de Helleas Voran et il jure de se venger en prenant le contrôle des terres de Tamra, le monde des mortels. Darkenmoor, accompagné de Terog, un petit mutant évadé du Royaume souterrain d'Indregan, conduit ses tribus jusqu'aux cavernes sous Helleas Voran et est sauvé par Selowan. Les cavernes sont déjà occupées par un peuple de mutants humanoïdes à tête reptilienne, les Repta Sapiens. Nedlaya est capturée par le dieu déchu Nadan, qui possède toujours un fragment de l'Omni-Pierre qui lui donne de puissants pouvoirs pour un mortel. 

#2 "Adiaeum The Bringer of Life"

Le petit mutant Terog trouve une amulette abandonnée par Nadan lors de sa chute et raconte à Darkenmoor d'où viennent les trans-dieux, les divinités mineures d'Helleas Voran. C'est le dieu suprême Adiaeum qui avait créé les premiers dieux et Oram Van, la Cité des Dieux et Adiaeum fut transformé par son acte créateur en un monolithe de cristal et d'énergie. Omrock, le chef des dieux (père de Dranok et Laxton), tenta de prendre le contrôle du monolithe et cela déclencha un nouveau cataclysme qui détruisit Oram Van. Omrock fut puni et devint un géant aveugle qui erre dans les terres dévastées de Hyademeia et son épouse Adoniede, déesse ailée du soleil, fut pétrifiée et immobilisée. Nadan, dans sa cité de Condorum, s'est allié à Igran, un ancien assistant de Darkenmoor et à Tedra, la soeur de Selowan. Selowan est condamnée par le Roi Dranok pour être tombée amoureuse d'un mortel. Darkenmoor traverse le mur d'Adoniede et rencontre Himemet, petite mutante semblable à Terog. 



#3 "Never Shall Selowan and Darkenmoor Live As One"

Tedra, la soeur de Selowan, est bannie à son tour des dieux pour avoir tenté de causer la perte de Darkenmoor. alors que Selowan est bannie par Dranok dans l'archipel ténèbreux de Davoreen jusqu'aux noces de Darkenmoor et Nedlaya. Aquare, frère de Nadan et fils de Laxton, revient de ses errances. Il mentionne que le nouveau royaume de Darkenmoore, Moorengan, a un autre rival, un autre royaume humain, les maléfiques habitants de Norcaingier. Nedlaya s'enfuit et retrouve enfin Darkenmoor. La petite Himemet retrouve Terog, qui est la forme mutée de son ancien compagnon. Igran, le sbire de Nadan, revient métamorphosé pour semer la sédition contre Darkenmoor et il attise la jalousie de Vargran, le frère de Nedlaya, qui rêve de prendre la place du "Kenmoore" (Roi). Darkenmoor et Nedlaya sont couronnés Kenmoor (Roi) de Moorengan. Selowan revient de son exil pour récupérer Darkenmoor et Nedlaya s'enfuit en croyant que son époux lui préfère la Déesse : on croit qu'elle s'est suicidée mais elle est sauvée par Aquare. Dranok décide d'aggraver le châtiment de Selowan en l'envoyant aux Enfers de Deuvean Panganna

#4 (1976) "The Birth of Tundran"

Le châtiment de Selowan est commuée : elle est déchue de sa divinité et deviendra mortelle. Terog se souvient de son passé : il était un extra-terrestre de la Fédération galactique avant la destruction de la planète et ce sont les radiations de Tamra qui l'ont transformé ainsi en mutant. Nedlaya, sauvée par Aquare, revient à Moorengan et son frère Vargran installe en secret le perfide Nadan comme Haut-Prêtre de Voranmoor. Tedra, qui empêchaient Darkenmoor d'avoir un héritier, lève sa malédiction mais dit que Darkenmoor ne verrait jamais son héritier. Pendant ce temps, dans la vile Norcaingier, le Kenmoor Agreion aussi conçoit un héritier, Karnore, mais apprend que Tundran, le fils de Darkenmoor, l'emportera sur son fils. Varly, l'autre frère de Nedlaya, épouse la Princesse Aladeia et ils sont assassinés à cause des intrigues de Vargran et Nadan, qui prennent le contrôle du Royaume et tuent toute la famille royale, sauf le Prince Tundran, qui est éloigné à temps par des prêtres. 

#5 (jan. 1977) "Childen of the Tamra"

Le jeune prince Tundran est élevé avec une discipline stricte par un groupe de prêtres loyaux dans les îles d'Anvariea dans l'Océan Vormar tandis que son analogue Karnore de Norcaignier est élevé pour mieux suivre les lois cruelles de son pays. Dans les îles de Gortan grandit Fara la chasseresse qui est destinée à devenir la future compagne de Tundran et qui devient chef de sa tribu dès son enfance quand son père est tué par des légions envoyées par Vargran le Kenmoor de Moorengan. Fara est capturée et livrée comme esclave dans des arènes. Chez les dieux, Nadan opprime les deux petits mutants Terog et Himemet et on en apprend plus sur leurs origines extra-terrestres et sur leur arrivée dans leur vaisseau spatial après le conflit nucléaire qui détruisit la planète il y a des siècles. Le frère de Nadan, le sage Aquare, l'arrête et part vers Deuvean Panganna (les Enfers) pour discuter de leurs origines avec Zakarra, le Maître de l'au-delà. Cileda, l'épouse du roi des Dieux Dranok, décide de sauver Fara de l'arène. Pendant ce temps, les prêtres qui élevaient Tundran décident de l'abandonner seul pour qu'il finisse son éducation dans l'auto-suffisance. 



#6 (1977) "Only Mortals Can Create Gods"

Le tyran Vargran a enfin retrouvé les traces de son neveu le prince Tundran et envoie sa flotte attaquer les îles d'Anvariea. Les navires sont assaillis par des Magnivods (sortes d'hommes-rapaces) et finalement tous détruits par une tempête, sauf le capitaine. Tundran survit seul mais il rencontre la déesse exilée Tedra, bien décidée à se débarrasser de lui. 
Fara échappe à l'arène et s'enfuit sur un navire qui la conduit jusqu'à Nator, un ancien conseiller exilé de l'ancien Kenmoor Drakenmoor qui va s'occuper de la jeune fille. Chez les dieux, Dranok veut punir son épouse Cileda (la mère de Selowan et Tedra) parce qu'elle a transgressé l'interdiction d'intervenir dans le monde mortel en voulant aider Fara. Cependant, Aquare lui rappelle qu'il n'a pas le droit de l'exiler vers Deuvean Panganna car Cileda est en fait une hybride, une demi-déesse, la fille du dieu Amural et d'une demi-déesse du temps d'Oram Van dans la terre d'Arcaneer et que Deuvean Panganna est une prison réservée aux dieux purs. Un flashback de Terog et Himemet révèle que les dieux seraient en fait issus des "humanoïdes" cyborgs qui avaient été créés pour aider leur espèce extraterrestre. Il semble que ce soit une clef des mystères d'Aquare : il serait le seul à le savoir et il veut comprendre quelle est désormais la vraie destinée de ce cyberdieu par rapport à la vie organique de cette planète qu'ils n'ont pas créée. 


Calendrier de l'Avent des Arguments philosophiques X : Pourquoi il fallait abolir la peine capitale

17 Bichat, jour de Henry Cavendish, découvreur de l'hydrogène. 

Arguments contre la peine capitale

Presque toute la philosophie politique issue des Lumières (comme Rousseau ou Kant) avait défendu la peine de mort par des arguments de réciprocité (si le meurtrier se donne le droit de tuer un être humain, il donne à l'Etat le droit de le tuer aussi). Le Siècle des Lumières était prêt à critiquer l'arbitraire ou l'usage de la Torture comme tradition cruelle mais pas la Peine de mort. 

Cesare Beccaria (1738-1794)

Le grand philosophe du droit pénal des Lumières Cesare Beccaria donne dans son livre Des délits et des peines (1764 - publié deux ans après le Contrat social de Rousseau) quelques contre-arguments pour abolir la peine de mort, notamment à partir de la théorie de Rousseau (même si Rousseau refusa cette application). Et on peut adapter à partir de cela des arguments moraux de Kant contre les conclusions politiques que faisait Kant en faveur du Bourreau. 

Argument du contrat

Le premier argument dépend d'une théorie du contrat social. Les individus ont donné à l'Etat une obéissance aux lois mais pas leur vie qui dépasse les bornes du contrat social (contrairement à ce que disait Rousseau). L'Etat a le droit de punir en retirant des droits (par exemple avec la prison qui supprime la liberté de mouvement) mais il n'a pas le droit de retirer tous les droits (bagne comme esclavage) et de supprimer la vie. 

Argument de distinction de la guerre et de la paix & limitation de l'Etat

Un Etat peut acquérir en temps de guerre des droits de tuer des ennemis, ce qui est en dehors du droit pénal en temps de paix. Mais s'il dispose du droit de tuer ses citoyens, alors il ferait un acte de guerre contre ses propres concitoyens. Il aurait un pouvoir excessif et sans limite sur la vie de ses sujets. 

Argument de la perfectibilité morale

La punition a pour but de réhabiliter un citoyen si c'est du moins possible. Par définition, la peine de mort rend impossible le perfectionnement moral. Donc elle est immorale. 

Le fait que l'individu se soit donné le droit d'assassiner un être rationnel ne donne pas à l'Etat le droit d'exécuter une personne (sauf éventuellement cas de légitime défense ou de danger imminent). 

lundi 18 décembre 2023

Calendrier des Arguments philosophiques : IX Pas de Maestro comme dans Il était une fois la vie

 16 Bichat de l'An 235, jour du chimiste et théologien Joseph Priestley (1733-1804), qui isola l'oxygène mais commit l'erreur de vouloir l'expliquer (en conservant la théorie du phlogiston) comme "air déphlogistonisé" face à Antoine Lavoisier (1743-1794). C'est la femme de Lavoisier, Marie-Anne Paulze, qui traduisit Priestley de l'anglais pour que son mari puisse le lire. 


Argument de l'homoncule



On ne peut pas analyser la vision simplement par une sorte de pôle central ou de sujet dans le cerveau, qui serait en nous pour "regarder" la vision car cela ne ferait que réitérer le même problème : ce sujet verrait en recevant l'image et il faudrait alors dire comment il voit cette image et on reviendrait alors vers une régression à l'infini

Cela dit, j'imagine qu'une meilleure image est donc de se demander comment les fonctions distinctes réussissent pourtant à s'intégrer dans une impression d'une unité. 

Un argument proche de régression est la "Régression de Ryle". Ryle se moquait au début de The Concept of Mind de ceux qui disaient que notre esprit ne peut faire un jugement intelligent P qu'en saisissant et en utilisant une proposition Q. Mais alors, dit Ryle, pour bien utiliser Q, il faudrait aussi qu'il la comprenne. 

dimanche 17 décembre 2023

Calendrier de l'Avent des Arguments philosophiques VIII On n'aime jamais personne

15 Bichat, jour du chimiste Torbern Bergman (1735-1784). Il pourrait faire un PNJ pour Lex Occulta ?

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L'argument d'aujourd'hui de cet ascète dévot de Blaise Pascal mais qui n'est pas sans intérêt même hors de sa pensée théocentrique et de ses vraies intentions apologétiques. Voir Pensées Le Guern 582

On n'aime pas les gens mais des propriétés. 

En philosophie analytique, on appelle "haeccéité" une propriété singularisante qui ne serait possédée que par un seul individu particulier, ou bien une "essence individuelle". S'il y avait des haeccéités qui ne soient pas que des collections d'autres propriétés générales alors votre haeccéité serait attachée à vous quelles que soient les autres changements de propriétés. 

Or je peux aimer quelqu'un pour autre chose que sa beauté superficielle mais il serait étrange d'aimer quelqu'un indépendamment de toutes ses propriétés. La bonté ou la gentillesse aussi peuvent disparaître en vieillissant. Même la personne dont vous vous occuper par devoir, comme une personne dans le coma ou bien une personne âgée que la malade d'Alzheimer rendrait agressive et hostile, vous pourriez être fidèle à ce qu'elle était mais pourriez-vous encore l'aimer alors qu'elle serait victime de cette transformation totale de son être ? En supposant qu'on puisse ainsi faire le choix d'une telle fidélité absolue, cela serait-il légitime ? Cela serait-il plus "fidélité" à ses sentiments antérieurs ou peut-être reconnaissance envers ses bienfaits passés qu'amour envers l'autre en tant que tel ? 

L'amour envers un individu singulier peut certes croire qu'il peut essentialiser ou absolutiser son sentiment mais c'est une illusion. Même l'amour envers ses enfants ne dépend-il pas avant tout de relations envers tel proche et non pas de son haeccéité pure d'être singulier ? 

Mais s'il était possible d'aimer une haeccéité, cela pourrait-il nous permettre de dépasser notre ressentiment et d'aimer plus purement en pardonnant ? Il y a quelque chose qui semble aller au-delà de son devoir, ce qui pourrait paraître "pur" ou "saint" ? 

En tout cas, du côté de l'objet aimé, Pascal dit qu'il serait même "injuste" d'exiger d'être aimé absolument pour soi indépendamment de toute autre propriété. C'est même le défaut du moi que d'être si égocentrique qu'il voudrait être aimé pour soi alors qu'on n'aime pas quelqu'un mais quelque chose en elle. Le moi est vanité parce qu'il craint de saisir à quel point il devrait mépriser en lui tous ses vices et ne reconnaître que ses qualités ne sont que temporaires. D'où le moi haïssable : je devrais me méfier de mon propre moi narcissique et de sa tendance à considérer comme normal qu'on essentialise en moi certaines propriétés peut-être tout à fait accidentelles. 

Un des buts de cet arguments est chez Pascal d'arriver à l'idée qu'il n'y a qu'un seul être absolu "en nous" que nous pourrions et devrions aimer et je vous laisse deviner lequel. L'ordre de la charité envers le créateur dépasserait ainsi infiniment la concupiscence envers la créature. Mais il me semble qu'il y a une tension à l'intérieur du christianisme entre ceux qui vont laisser penser que l'amour envers les personnes finies est une sorte de voie d'accès vers l'amour infini et ceux comme Pascal qui vont dévaloriser le premier comme seulement une concupiscence égocentrique et déchue. La morale chrétienne chez Pascal n'est pas "aime et fais ce que tu veux" mais "tu dois ne haïr que toi et n'aimer que Dieu" (Le Guern 353), pour rabaisser notre vanité.  

Je ne comprends pas bien par ailleurs comment Nietzsche a tant d'indulgence ou d'admiration envers Pascal alors qu'il semble parfois être un des paroxysmes du "nihilisme" chrétien (avant S. Weil). Est-ce parce qu'il le montrerait avec plus de radicalité justement ? Ou n'est-ce qu'une question "stylistique" où il ressent des analogies au-delà de leurs oppositions ?

Ailerons

Nous interrompons l'interruption de nos programmes pour un documentaire sur les raies manta géantes. J'ignorais qu'elles pouvaient changer de couleur mais on ne semble pas savoir quel avantage cela peut leur donner comme ce n'est pas du camouflage. Peut-être une sorte d'interaction sociale.  

Avec leur cerveau de 200 g, elles semblent capables de passer le test du miroir et de la conscience de soi, comme les pieuvres. 

Elles ne peuvent pas s'arrêter de bouger pour continuer à respirer et à avaler du plancton, et elles sont des ailerons efficaces. Elles reviennent à la surface pour se réchauffer mais plongent jusqu'à 1400 m pour se nourrir.